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Zone euro : près du but ? 08/06/2017

Alors que la reprise se renforce en zone euro, les tensions inflationnistes demeurent faibles. Faut-il toutefois s'attendre à un redressement de l'inflation prochainement ?

TRANSCRIPT // Zone euro : près du but ? : juin 2017

François Doux : L’inflation dans la zone euro avoisine les 2% depuis le début de l’année. Thibault Mercier bonjour.

Thibault Mercier : Bonjour.

François Doux : On est juste en dessous des 2%. C’est une bonne nouvelle et c’est l’objectif de la Banque centrale européenne, n’est-ce pas ?

Thibault Mercier : C’est vrai que c’est son objectif, et pour autant les performances d’inflation, depuis le début de l’année, sont temporaires au sens où elles sont essentiellement liées à des facteurs plutôt volatils : le rebond des prix du pétrole et celui des prix de l’alimentation. Ça ne peut pas durer indéfiniment. Si on exclut ces éléments volatils et que l’on obtient l’inflation que l’on appelle « sous-jacente » - celle qui retrace l’évolution des prix des services et des biens industriels hors énergie -  on constate qu’il n’y a pas de dynamique inflationniste, qu’il n’y a pas de signe convaincant de redressement de l’inflation. Donc on ne peut pas être satisfait de ce point de vue-là. Il faut se rappeler qu’en janvier 2017, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, avait énoncé plusieurs critères pour caractériser justement une bonne inflation. Parmi ces critères, il y en avait notamment deux : un mouvement de convergence vers 2% d’inflation qui soit « durable », valable à moyen terme, et « auto-entretenu ». « Auto-entretenu » veut dire qui repose sur des hausses de salaire.

François Doux : Pourquoi cette inflation hors alimentation et énergie ne progresse pas alors que la conjoncture, elle, s’améliore nettement en zone euro ?

Thibault Mercier : C’est vrai que la conjoncture est bonne, même très bonne. La croissance est dynamique mais il faut distinguer la dynamique justement - la croissance - et le niveau d’activité.

François Doux : On partait de très bas.

Thibault Mercier : Exactement, on peut dire que la zone euro va mieux, c’est incontestable. En même temps on ne peut pas dire qu’elle aille bien, pas encore du moins. Si on prend justement le taux de chômage, on voit que le chômage a baissé de manière assez importante ces trois dernières années. Il est passé de 12% fin 2013 à 9,5% aujourd’hui, donc c’est bien. Mais, pour autant, nous serons d’accord vous et moi pour dire que 9,5% c’est toujours élevé. Il y a encore du chemin à parcourir, notamment, pour qu’il y ait de l’inflation, pour qu’on assiste, à un moment donné, à un retour auto-entretenu, durable de l’inflation. Il faut que le taux de chômage atteigne son niveau dit structurel. C’est précisément le niveau à partir duquel les salaires commencent à accélérer et que l’on retrouve une vraie dynamique inflationniste.

François Doux : Cela veut dire que sur le marché du travail, les entreprises doivent offrir plus aux salariés parce qu’il y en a moins.

Thibault Mercier : Absolument.

François Doux : Le chômage est bas, donc. C’est ce qui recrée une hausse des salaires et donc de l’inflation. C’est prévu pour quand Thibault Mercier ?

Thibault Mercier : Si on se fie aux estimations courantes actuelles de chômage structurel - parce que c’est de cela dont on parle - telles qu’elles sont faites par la Commission européenne, le FMI, l’OCDE, et si on fait l’hypothèse, par ailleurs, que la baisse actuelle du taux de chômage va se poursuivre dans les prochains trimestres, on devrait entrer dans cette phase inflationniste d’ici la fin de l’année, voire le début de l’année prochaine.

François Doux : Mais là on ne parle que du chômage. C’est-à-dire que ce n’est pas le seul facteur pour redynamiser l’inflation.

Thibault Mercier : C’est effectivement une hypothèse en tout cas. C’est un peu ce que l’on voit aux États-Unis d’ailleurs où le taux de chômage est proche de son niveau structurel. Il a atteint son niveau structurel depuis plusieurs trimestres et les salaires n’augmentent pas ou ne sont pas très dynamiques : il n’y a pas beaucoup d’inflation, la Fed reste quand même très prudente.

François Doux : Donc, vous qui êtes économiste, comment analysez-vous cela ?

Thibault Mercier : Une note récente assez intéressante est parue dans le bulletin mensuel de la BCE. Les économistes de la BCE ont cherché justement à calculer des mesures plus larges du sous-emploi en ajoutant en quelque sorte au taux de chômage des gens qui sont à temps partiel mais qui voudraient travailler davantage, ou bien des gens qui ne sont pas répertoriés comme chômeurs, parce qu’ils ne sont pas en recherche active d’emploi, mais qui accepteraient volontiers un emploi. Et bien si on prend en compte cette mesure plus globale, ces économistes de la BCE calculent un taux de 18%, c’est-à-dire le double du taux de chômage tel qu’il est calculé par Eurostat par exemple.

François Doux : Donc, on devrait attendre peut-être encore plus que la fin de l’année pour retrouver un niveau inflationniste…

Thibault Mercier : En tout cas on voit bien que c’est un peu les termes du débat aujourd’hui : est-ce que le taux de chômage donne une bonne image de l’état du marché du travail ? Si oui, effectivement on aura de l’inflation d’ici la fin de l’année, et c’est logique que la BCE mène d’ores et déjà une réflexion sur les modalités de retrait de ces mesures. Ou bien, est-ce que l’on est plutôt dans un scénario à l’américaine où, au fond, on voit bien que le rétablissement du marché du travail est beaucoup plus graduel, beaucoup plus progressif. Auquel cas, on aura une politique monétaire plus longuement et durablement accommodante.

François Doux : D’où l’importance d’écouter les conférences de presse de Mario Draghi.

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