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Eco TV - Juin 2017 08/06/2017

TRANSCRIPT // Eco TV - Juin 2017 : juin 2017

Bonjour à tous et bienvenue dans cette nouvelle édition d’EcoTV, le magazine des économistes de BNP Paribas. En ce mois de juin 2017, focus sur l’inflation dans la zone euro qui avoisine les 2%. Est-ce assez ? On fera le point avec Thibault Mercier. Dans le Graphique du mois, direction les Etats-Unis où la conjoncture est de plus en plus liée aux prix des hydrocarbures. Nous écouterons l’analyse originale de Jean-Luc Proutat. Enfin pour terminer, Trois questions sur le Maroc et le Dirham : le Dirham qui devrait à nouveau flotter un petit peu. On verra cela avec Stéphane Alby. Bonne émission.

François Doux : L’inflation dans la zone euro avoisine les 2% depuis le début de l’année. Thibault Mercier bonjour.

Thibault Mercier : Bonjour.

François Doux : On est juste en dessous des 2%. C’est une bonne nouvelle et c’est l’objectif de la Banque centrale européenne, n’est-ce pas ?

Thibault Mercier : C’est vrai que c’est son objectif, et pour autant les performances d’inflation, depuis le début de l’année, sont temporaires au sens où elles sont essentiellement liées à des facteurs plutôt volatils : le rebond des prix du pétrole et celui des prix de l’alimentation. Ça ne peut pas durer indéfiniment. Si on exclut ces éléments volatils et que l’on obtient l’inflation que l’on appelle « sous-jacente » - celle qui retrace l’évolution des prix des services et des biens industriels hors énergie -  on constate qu’il n’y a pas de dynamique inflationniste, qu’il n’y a pas de signe convaincant de redressement de l’inflation. Donc on ne peut pas être satisfait de ce point de vue-là. Il faut se rappeler qu’en janvier 2017, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, avait énoncé plusieurs critères pour caractériser justement une bonne inflation. Parmi ces critères, il y en avait notamment deux : un mouvement de convergence vers 2% d’inflation qui soit « durable », valable à moyen terme, et « auto-entretenu ». « Auto-entretenu » veut dire qui repose sur des hausses de salaire.

François Doux : Pourquoi cette inflation hors alimentation et énergie ne progresse pas alors que la conjoncture, elle, s’améliore nettement en zone euro ?

Thibault Mercier : C’est vrai que la conjoncture est bonne, même très bonne. La croissance est dynamique mais il faut distinguer la dynamique justement - la croissance - et le niveau d’activité.

François Doux : On partait de très bas.

Thibault Mercier : Exactement, on peut dire que la zone euro va mieux, c’est incontestable. En même temps on ne peut pas dire qu’elle aille bien, pas encore du moins. Si on prend justement le taux de chômage, on voit que le chômage a baissé de manière assez importante ces trois dernières années. Il est passé de 12% fin 2013 à 9,5% aujourd’hui, donc c’est bien. Mais, pour autant, nous serons d’accord vous et moi pour dire que 9,5% c’est toujours élevé. Il y a encore du chemin à parcourir, notamment, pour qu’il y ait de l’inflation, pour qu’on assiste, à un moment donné, à un retour auto-entretenu, durable de l’inflation. Il faut que le taux de chômage atteigne son niveau dit structurel. C’est précisément le niveau à partir duquel les salaires commencent à accélérer et que l’on retrouve une vraie dynamique inflationniste.

François Doux : Cela veut dire que sur le marché du travail, les entreprises doivent offrir plus aux salariés parce qu’il y en a moins.

Thibault Mercier : Absolument.

François Doux : Le chômage est bas, donc. C’est ce qui recrée une hausse des salaires et donc de l’inflation. C’est prévu pour quand Thibault Mercier ?

Thibault Mercier : Si on se fie aux estimations courantes actuelles de chômage structurel - parce que c’est de cela dont on parle - telles qu’elles sont faites par la Commission européenne, le FMI, l’OCDE, et si on fait l’hypothèse, par ailleurs, que la baisse actuelle du taux de chômage va se poursuivre dans les prochains trimestres, on devrait entrer dans cette phase inflationniste d’ici la fin de l’année, voire le début de l’année prochaine.

François Doux : Mais là on ne parle que du chômage. C’est-à-dire que ce n’est pas le seul facteur pour redynamiser l’inflation.

Thibault Mercier : C’est effectivement une hypothèse en tout cas. C’est un peu ce que l’on voit aux États-Unis d’ailleurs où le taux de chômage est proche de son niveau structurel. Il a atteint son niveau structurel depuis plusieurs trimestres et les salaires n’augmentent pas ou ne sont pas très dynamiques : il n’y a pas beaucoup d’inflation, la Fed reste quand même très prudente.

François Doux : Donc, vous qui êtes économiste, comment analysez-vous cela ?

Thibault Mercier : Une note récente assez intéressante est parue dans le bulletin mensuel de la BCE. Les économistes de la BCE ont cherché justement à calculer des mesures plus larges du sous-emploi en ajoutant en quelque sorte au taux de chômage des gens qui sont à temps partiel mais qui voudraient travailler davantage, ou bien des gens qui ne sont pas répertoriés comme chômeurs, parce qu’ils ne sont pas en recherche active d’emploi, mais qui accepteraient volontiers un emploi. Et bien si on prend en compte cette mesure plus globale, ces économistes de la BCE calculent un taux de 18%, c’est-à-dire le double du taux de chômage tel qu’il est calculé par Eurostat par exemple.

François Doux : Donc, on devrait attendre peut-être encore plus que la fin de l’année pour retrouver un niveau inflationniste…

Thibault Mercier : En tout cas on voit bien que c’est un peu les termes du débat aujourd’hui : est-ce que le taux de chômage donne une bonne image de l’état du marché du travail ? Si oui, effectivement on aura de l’inflation d’ici la fin de l’année, et c’est logique que la BCE mène d’ores et déjà une réflexion sur les modalités de retrait de ces mesures. Ou bien, est-ce que l’on est plutôt dans un scénario à l’américaine où, au fond, on voit bien que le rétablissement du marché du travail est beaucoup plus graduel, beaucoup plus progressif. Auquel cas, on aura une politique monétaire plus longuement et durablement accommodante.

François Doux : D’où l’importance d’écouter les conférences de presse de Mario Draghi. Merci Thibault Mercier, dans un instant le Graphique du mois.

François Doux : Dans le Graphique du mois, nous parlons des Etats-Unis qui sont devenus, au cours des dernières années, le premier producteur mondial d’hydrocarbures grâce au pétrole et au gaz de schiste. Jean-Luc Proutat bonjour.

Jean-Luc Proutat : Bonjour François.

François Doux : La question est simple : est-ce que l’économie américaine est sensible aux variations des cours du brut désormais ?

Jean-Luc Proutat : De plus en plus, et c’est ce qu’illustre ce graphique. On voit deux courbes. La courbe rouge montre le prix du pétrole et la courbe jaune montre les spreads de crédit, c’est-à-dire le coût de financement des entreprises américaines, celles qui sont notées « investment grade », on va dire en milieu d’échelle. Ce que montre bien ce graphique, c’est que lorsque les prix du pétrole remontent, les coûts de financement des entreprises américaines ont tendance à baisser. Il y a donc une sensibilité.

François Doux : Comment explique-t-on cela ?

Jean-Luc Proutat : Par le fait, comme vous l’avez dit, que l’industrie du pétrole et du gaz de schiste est devenue très importante aux Etats-Unis et que les entreprises, qui sont à la source de cette nouvelle énergie, sont très endettées. Lorsque les prix du pétrole remontent, cela améliore leur solvabilité. On observe que la production d’énergie américaine redevient rentable au-delà d’un seuil qu’on estime maintenant à  50 dollars par baril de pétrole brut.

François Doux : Donc cette hausse des cours du pétrole est positive pour l’économie américaine ?

Jean-Luc Proutat : Oui et non. Oui parce que lorsque les prix du pétrole remontent, effectivement les entreprises ont plus de facilité à se financer, cela relance l’investissement. Oui également, parce que le pétrole et le gaz de schiste ont tendance à remplacer le charbon aux Etats-Unis, qui est très émetteur de gaz à effet de serre.

François Doux : Et les « non » ?

Jean-Luc Proutat : Non parce que les Etats-Unis dépendent tout de même de plus en plus d’une source d’énergie qui n’est pas renouvelable, qui est assise sur le carbone. Et non également parce que cela rend la conjoncture américaine très sensible à des fluctuations que l’on maîtrise mal, celles des cours du pétrole, et qui peuvent être de très grande ampleur.

François Doux : Merci Jean-Luc Proutat pour ce Graphique du mois. Dans un instant, nous allons parler des taux de change au Maroc avec Stéphane Alby.

François Doux : Trois questions à présent sur le Maroc qui est en train d’assouplir son régime de change. Stéphane Alby, bonjour.

Stéphane Alby : Bonjour.

François Doux : Cela veut-il dire que le dirham va pouvoir flotter un peu plus par rapport aux autres monnaies. Première question : où en est-on dans le processus ?

Stéphane Alby : Le lancement de la réforme est imminent. Probablement début juillet ou, dans le pire des cas, durant la 2ème partie de l’année 2017. L’idée est la suivante : aujourd’hui le dirham est adossé à un panier de monnaies composé à 60% d’euro et 40% de dollar américain. Et la Banque centrale marocaine souhaite établir des bandes de fluctuation autour de ce cours pivot. On ne connait pas encore l’amplitude des bandes, mais cela ne devrait pas excéder 5% avant d’être élargi par la suite en fonction de l’évolution des conditions économiques ou monétaires.

François Doux : Oui mais Stéphane, on a connu des chocs de change assez violents dans les pays émergents, est-ce que l’économie marocaine est prête ?

Stéphane Alby : C’est une réforme qui soulève des inquiétudes. Mais, à mon avis, le risque de change est assez limité pour deux raisons : la 1ère, c’est que le processus, et c’est important de le dire, est sous contrôle et sera graduel ; la 2ème, c’est que l’économie, les prérequis à cette réforme sont en place. Les fondamentaux macroéconomiques sont solides, en particulier sur le plan extérieur. Et aujourd’hui, que ce soit en termes de liquidité ou de déséquilibre extérieur, l’économie marocaine est bien placée pour faire face à un régime de change plus souple.

François Doux : On lira tous les chiffres sur l’économie marocaine dans vos publications. Troisième et dernière question : quels sont les gains attendus d’une telle réforme ?

Stéphane Alby : Ils sont multiples. Déjà sur le plan institutionnel, c’est un outil de transparence et de modernisation, puisque la Banque centrale, à terme, n’aura plus que le mandat de lutter contre l’inflation. Ensuite, avoir un régime de change plus souple permet d’amortir les chocs extérieurs quand ils surviennent. Et 3ème point, le plus global, il s’agit d’accompagner l’ouverture commerciale financière du Maroc, puisqu’il y a une volonté très claire de positionner le Maroc comme un hub industriel et financier.

François Doux : Affaire à suivre tout au long de l’été. Merci Stéphane Alby. On se retrouve début Juillet pour un nouveau numéro d’EcoTV.

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