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EcoTV - Juillet/Août 2018 10/07/2018

TRANSCRIPT // EcoTV - Juillet/Août 2018 : juillet 2018

LE DÉBAT

 

François Doux : En ce second semestre de l'année 2018, qu'en est-il de la conjoncture économique mondiale ? On va en parler, non pas avec un, mais avec deux économistes.

William De Vijlder, bonjour.

William De Vijlder : Bonjour.

François Doux : Jean-Luc Proutat, bonjour

Jean-Luc Proutat : Bonjour.

François Doux : Les enquêtes de confiance ont été plutôt bonnes jusqu'à aujourd'hui Jean-Luc Proutat. Or l'euphorie semble cesser. Quelle est votre analyse tant sur l'Europe que sur les États-Unis ?

Jean-Luc Proutat : C'est vrai que cela retombe un petit peu. Les indices de conjoncture étaient vraiment très bien positionnés en début d'année. Cela n’était sans doute pas extrapolable. On assiste donc actuellement plutôt à une normalisation du climat des affaires. Les prévisions de croissance aux États-Unis tournent toujours autour de 3 %. Cela reste un bon chiffre, en partie embelli par les baisses d'impôts. La zone euro, est plutôt à 2 % de croissance, et s’inscrit en décalage par rapport aux États-Unis, qui sont dans leur neuvième année d'expansion. Elle était encore en récession en 2013, elle n'a véritablement commencé à accélérer qu'en 2017. Elle est donc en phase de rattrapage par rapport aux États-Unis, et dans les deux zones les indices de conjoncture se normalisent.

François Doux : William De Vijlder, l'écart dont vient de parler Jean-Luc Proutat, entre la croissance américaine et la croissance européenne, est-il en train de se resserrer?

William De Vijlder : Pas vraiment si on fait référence aux indices du sentiment de confiance parce que le plafonnement aux États-Unis est une stabilisation tandis que du côté européen, les indicateurs des directeurs d'achat ou encore le sentiment de la Commission européenne ont déjà bien fléchi.

Les PMI par exemple sont au plus bas depuis 16 mois. On peut se consoler en disant que l’on partait d'un niveau très élevé, comme l'a dit Jean-Luc tout à l'heure. Ce qui veut dire que la croissance va encore largement dépasser le potentiel ; elle devrait donc tourner aux alentours de 2 %. Cela montre un écart de près de 1% de croissance entre les États-Unis et la zone euro cette année.

François Doux : Dans ce contexte, quel rôle joue la fameuse guerre commerciale ?

Les menaces protectionnistes des États-Unis dans les médias vont peut-être arriver, quel est votre point de vue d'économiste sur ce facteur ?

William De Vijlder : Tout d'abord philosophiquement, il est très intéressant d'observer que dans une économie qui tourne à plein régime et qui bénéficie d'une impulsion fiscale très importante, on veuille donner un coup de pouce supplémentaire en favorisant la production domestique au détriment des importations. Toute la théorie économique et toute la recherche empirique en économie montrent que c’est quelque chose qui  devient "perdant, perdant" pour tout le monde, y compris pour le pays qui prend ces mesures. Ce n'est pas vraiment pris en compte à l'heure actuelle et, justement, ces mesures ont créé un climat d'incertitude profonde avec des signes manifestes des chefs d'entreprise, dans leurs commentaires, mais également par exemple dans les enquêtes de conjoncture un fléchissement des commandes de l'étranger. Je pense que l'on peut commencer à voir un lien avec la politique commerciale des États-Unis.

François Doux : Justement, Jean-Luc Proutat, dans les faits qu'est-ce que ce protectionnisme américain pourrait donner ?

Jean-Luc Proutat : Rien de bon. Et, les arguments qui fondent cette politique sont contestables. Ainsi, se fermer aux échanges ne permet pas de rétablir un excédent commercial, comme semble le croire  le président américain Cela ne fonctionne pas comme ça. Lorsque l’on croise des données de pays de l’OCDE, donc des pays avancés, on constate au contraire que ce sont souvent les pays les plus ouverts qui obtiennent des excédents commerciaux.

Un autre argument également très présent dans le discours du président des États-Unis, est que l'insertion dans la mondialisation crée des inégalités. Certains en profitent, d'autres pas. C'est un débat, mais il est important d'avoir en à l’esprit, lorsque l’on aborde ce sujet, le poids des prélèvements, des transferts. Prenez par exemple les pays du Nord de l'Europe, les pays scandinaves. Ils sont à la fois très ouverts sur le commerce et peu inégalitaires. Ce n'est donc pas si simple.

François Doux : Dans le match entre banques centrales, entre la Fed et la BCE, le contexte est celui d'un accroissement de la croissance et de l'inflation mais aussi des risques. Quel rôle ces deux banques centrales vont-elles jouer, William ?

William De Vijlder : Le risque, c'est le joker qui peut changer la donne soudainement. Les banques centrales mènent depuis des années une politique qui cherche à être extrêmement prévisible. C'est la fameuse ‘fonction de réaction’. Tous leurs discours cherchent à donner des indications sur ce qu'elles veulent faire sans créer de soubresauts sur le marché, sans troubler les dirigeants d'entreprises ou les ménages. A ce propos, lors des réunions récentes de la Banque centrale européenne ou de la Réserve fédérale, voire même de la Banque d'Angleterre, le message était extrêmement réconfortant. Elles insistent sur leur confiance  dans les perspectives économiques, etc.

En revanche, ce qui a frappé, lors de la réunion à Sintra de la Banque centrale européenne il y a quelques semaines, avec notamment messieurs Powell de la Fed, Draghi de la BCE et Kuroda de la Banque du Japon, c’est le ton beaucoup plus prudent. Ils ont beaucoup insisté sur les éléments d'incertitude, notamment ceux liés à la crainte d'une guerre commerciale. Ces choses peuvent donc changer la donne dans le sens où la Réserve fédérale nous prépare à plusieurs resserrements et la Banque centrale européenne a clairement indiqué l’arrêt de l'assouplissement quantitatif. Tout porte à croire qu'il y aura un premier resserrement à la rentrée 2019. C'est clair, mais si soudainement la conjoncture devait se détériorer davantage, parce que nous sommes en phase de normalisation cela changerait la donne.

C'est peut-être pour cette raison que, du côté américain par exemple, malgré la volonté claire de la Fed de resserrer la politique monétaire, les taux longs ne remontent pas.

François Doux : Jean-Luc Proutat, justement sur la dernière décision de la Fed, le président de la Fed a fait un commentaire sur l'instabilité financière. Quelle est votre analyse ?

Jean-Luc Proutat : Ce thème revient de plus en plus souvent dans le débat aux États-Unis, mais il n'est pas très présent en Europe tout simplement parce que le cycle du crédit n'en est pas du tout au même stade Ce dernier est beaucoup plus avancé aux États-Unis.

Les États-Unis enregistrent une très forte expansion des crédits à la consommation ;ils affichent un niveau d'endettement des entreprises à nouveau assez haut. L'une des raisons pour lesquelles la Réserve fédérale est en train de resserrer la politique monétaire est qu’elle cherche à contrôler l'expansion du crédit, de manière à ne pas générer de déséquilibres excessifs. La BCE n'en est pas là et cela explique aussi une partie du décalage évoqué en début d'interview.

François Doux : Pour conclure, William De Vijlder, quelles sont vos prévisions sur l'eurodollar et les marchés financiers dans les mois à venir ?

William De Vijlder : Un régime de volatilité structurellement plus élevé pour le marché, avec le resserrement monétaire américain comme facteur déterminant. Pour ce qui est de l'eurodollar, étant donné la perspective d’un arrêt par la Réserve fédérale du resserrement de sa politique monétaire à partir de début 2019, et une banque centrale européenne qui normalisera davantage sa politique en 2019, cela donne un scénario de 1,24 en fin de cette année et 1,34 fin 2019. Il faut insister sur le fait que tout ceci est extrêmement dépendant du différentiel de croissance entre les États-Unis et l’Europe, et notamment du différentiel de momentum de croissance.

François Doux : Merci à tous les deux pour ce point sur la conjoncture mondiale. Dans un instant on va parler de l'Afrique et de la première économie africaine avec Stéphane Alby, il s’agit du Nigeria.

 

L’INTERVIEW

 

François Doux : Focus à présent sur la première économie de l'Afrique : le Nigeria.

En 2016 ce pays a connu sa première récession depuis 20 ans. En 2017, il allait un petit peu mieux avec +0,8 % de croissance, et en 2018 +2,1 % de croissance au premier trimestre.

Stéphane Alby, bonjour.

Stéphane Alby : Bonjour.

François Doux : Stéphane, compte tenu du marché pétrolier, de ses perspectives et de l'économie, est-ce que l'on peut considérer que le pic de tension est derrière nous pour le Nigeria ?

Stéphane Alby : On peut espérer que l'économie du Nigeria ait retrouvé le chemin de la croissance. Les chiffres l'attestent : en plus du rebond des cours du brut, l'économie bénéficie d'un rebond de sa production pétrolière qui se situe aujourd'hui à environ 2 millions de barils/jour, après un point bas à 1,6 million de barils/jour fin 2016 en raison d'actes de sabotage.

Maintenant, cette  reprise économique est fragile car elle repose beaucoup trop sur des facteurs exogènes. De fait, si l'on exclut la contribution des hydrocarbures à la croissance, les chiffres sont nettement moins bons avec une croissance à tout juste 0,8 % au premier trimestre.

François Doux : Stéphane, quels sont les freins à une croissance plus robuste au Nigeria ?

Stéphane Alby : Ils sont multiples. D’abord l'économie a subi un ajustement macro-économique sévère. Entre 2014 et 2017 les importations de biens ont été divisées par deux, le chômage a gonflé de façon significative et les banques ont vu leur bilan se détériorer dangereusement, ce qui les a rendues de facto beaucoup plus frileuses dans leur politique d'allocation du crédit. A cela s'ajoutent une inflation toujours élevée, une politique monétaire restrictive et les incertitudes liées à la tenue d'élections générales en 2019.

François Doux : Justement, si on se projette aux élections de 2019, quels vont être les défis du futur gouvernement pour que l'économie du Nigeria tourne enfin à plein régime ?

Stéphane Alby : Ils seront évidemment nombreux. L'économie du Nigeria a un potentiel de croissance énorme. Le marché domestique est vaste et la population est amenée à doubler selon les projections de l'ONU d'ici 2050, ce qui ferait du Nigeria le troisième pays le plus peuplé derrière la Chine et l'Inde. Mais pour que le potentiel se concrétise il va falloir, entre autres choses, combler le déficit d'infrastructures. Cela ira de pair avec une mobilisation accrue des ressources domestiques. C'est à mon sens l'un des gros points faibles de l'économie du Nigeria.

En 2017, les ressources budgétaires au niveau agrégé n'ont atteint que 6 % du PIB dont quasiment la moitié est encore générée par le secteur des hydrocarbures.

François Doux : A propos des hydrocarbures, rien ne dit que le niveau actuel relativement élevé du cours du pétrole va se maintenir.

Stéphane Alby : C'est exact et même si c'était le cas, les autorités, quelle que soit l'issue des élections, ne disposeront pas de la capacité financière pour avancer sur des projets structurants sans un renforcement de la base fiscale. A moins évidemment de laisser filer les déficits et la dette, ce qui est forcément risqué pour une économie comme le Nigeria, c'est-à-dire une économie vulnérable à des chocs exogènes et dont les charges d'intérêt absorbent déjà 25 % des ressources du gouvernement.

François Doux : Un sujet passionnant. Merci Stéphane Alby pour ce point sur le Nigéria. Quant à nous, nous nous retrouverons en septembre pour un nouveau numéro d'EcoTV. Au nom de toutes les équipes des études économiques de BNP Paribas, nous vous souhaitons un bel été.

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