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Turquie  
Anaphore du chiffre trois  
Le chiffre trois, symbole d’unité, jalonne l’histoire de la Turquie et revêt un caractère cardinal pour l’économie contemporaine du  
pays. Plus prosaïquement, malgré des soubresauts (géo)politiques et financiers l’économie turque demeure relativement  
dynamique. Toutefois, la substitution de la dépense publique à la dépense privée soulève la question de la soutenabilité de la  
croissance dans un contexte de ralentissement du PIB potentiel et de déséquilibres macroéconomiques chroniques, ainsi que celle  
de la qualité du « policy mix ». La prédominance des problématiques politiques et géopolitiques ont relégué les réformes  
économiques essentielles au second plan, tandis que la relation avec l’Europe est devenue tumultueuse.  
Cap sur 2023  
1- Prévisions  
Le chiffre trois revient de façon récurrente au cours de l’histoire de  
la Turquie. Citons deux dates majeures bien connues que sont 1453  
et 1923, la première marquant la chute de Constantinople et de  
l’Empire romain d’Orient, la seconde l’avènement de la République  
de Turquie sur les ruines de l’Empire Ottoman défait lors de la  
Première Guerre mondiale. La signature en 1963 de l’accord  
d’association avec la Communauté économique européenne, dont  
le préambule mentionnait la perspective d’une adhésion à la CEE,  
marque l’ancrage européen du pays. Après le retour du régime civil  
en 1983 (suite à trois coups d’Etat), 2003 a marqué un nouveau  
tournant politique avec l’arrivée de Recep Tayyip Erdogan à la tête  
de l’Etat. Malgré la continuité politique depuis quinze ans, 2013 a  
marqué une rupture dans la trajectoire de la Turquie, dont les  
conséquences économiques sont encore en germe. La  
prédominance des problématiques politiques et géopolitiques ont  
relégué les réformes économiques essentielles (voir infra) au  
second plan et la relation avec l’Europe est devenue tumultueuse.  
2015 2016 2017e 2018e  
PIB réel, variation annuelle (%)  
Inflation moyenne (IPC, %)  
6,1  
2,9  
7,8 10,8  
-1,1 -3,0  
3,5  
3,2  
7,7  
8,6  
Solde budgétaire / PIB (%)  
-1,0  
-1,9  
Dette publique / PIB (%)  
29,0 26,6 28,7 28,8  
-3,7 -3,9 -3,5 -3,3  
46,8 48,9 58,3 57,3  
Solde courant / PIB (%)  
Dette extérieure / PIB (%)  
Réserves de change, mds USD  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USD/TRY (fin d'année)  
96  
92  
88  
90  
5,2  
5,8  
5,2  
4,8  
2,92 3,52 4,10 4,37  
e: estimations et prévisions BNP Paribas Recherche Economique Groupe  
2
- PIB per capita en dollars US en parité de pouvoir d’achat  
 Turquie  Pays avancés  Pays émergents et en développement  
5
0000  
5000  
4
Bien qu’étriquée, l’adoption mi-avril 2017, par référendum, de la  
réforme constitutionnelle entérinant la présidentialisation du régime  
renforce le pouvoir exécutif. Elle lui donne les coudées franches au  
moins jusqu’aux prochaines élections générales de novembre 2019.  
Mais les grands projets d’infrastructure lancés ces dernières années,  
dont les plus emblématiques sont le troisième pont sur le Bosphore  
et le troisième aéroport d’Istanbul (troisième nom de la cité après  
Byzance et Constantinople), s’inscrivent dans une vision à plus long  
terme. Le président Erdogan souhaite célébrer le centenaire de la  
République en 2023 à la tête dune Turquie forte et moderne.  
40000  
35000  
30000  
25000  
20000  
15000  
10000  
5000  
0
1
980 1984 1988 1992 1996 2000 2004 2008 2012 2016  
Bilan économique positif  
Source : FMI World Economic Outlook  
Le redressement du pays suite à la crise de 2001, sous l’égide du  
FMI, a été spectaculaire. Entre 2002 et 2016, le pays a affiché une  
croissance annuelle moyenne du PIB de 5,7% (5% avant révision  
des comptes nationaux en décembre 2016) contre 3% au cours de  
la décennie précédente. Une performance en ligne avec la  
moyenne des pays émergents d’autant plus remarquable que la  
Turquie a subi le boom des matières premières jusqu’en 2014, la  
facture pétrolière grevant structurellement ses comptes extérieurs et  
expliquant en partie l’inflation élevée. Sur la période, le PIB exprimé  
en USD et en parité de pouvoir d’achat (PPA) a presque triplé, le  
PIB par habitant en PPA a plus que doublé, les inégalités de  
revenus se sont réduites et une large classe moyenne a émergé.  
financières), ii/ un cadre institutionnel et politique stable, et iii/  
l’aiguillon du processus d’adhésion à l’UE lancé en 2005 (l’accord  
d’union douanière datant de 1995) qui a renforcé la confiance des  
investisseurs et permis une croissance annuelle à deux chiffres des  
exportations, surtout manufacturières, jusqu’en 2012.  
PIB sous perfusion budgétaire  
Après 6,1% en 2015 (4% avant révision), la croissance du PIB a  
tout de même ralenti à 2,9% en 2016. Mais le « trou d’air » du T3  
(
-1,3% g.a.), lié au choc du coup d’Etat avorté, a été de courte  
durée puisque l’activité est repartie rapidement au T4 (+3,5% g.a.).  
La construction a continué de tirer l’activité, suivie par l’industrie,  
tandis que les services et l’agriculture ont légèrement reculé. Le  
secteur du tourisme (-30%) a particulièrement souffert de la montée  
Ce succès socio-économique a reposé sur le triptyque suivant : i/  
une approche économique pragmatique et libérale accompagnée de  
réformes structurelles (budgétaires, monétaires, bancaires et  
economic-research.bnpparibas.com  
Turquie  
3ème trimestre 2017  
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des risques politique et sécuritaire. Du côté de la demande, la  
consommation privée (+2,3% en 2016) a crû deux fois moins vite  
qu’en 2015. En net recul au T3, elle a rebondi au T4, soutenue par  
la relance du crédit, notamment par l’intermédiaire des banques  
publiques, alors que le taux de chômage a continué de croître  
3
- Contributions au PIB réel (%, hors variation de stocks)  
1
1
1
PIB  Consommation privée  Consommation publique  
Investissement  Exportations nettes  
4
2
(
(
11,8% en moyenne en 2016). La croissance de l’investissement  
FBCF) a ralenti de 9,2% en 2015 à 3% en 2016, malgré le  
0
8
6
4
2
0
2
4
6
dynamisme de la construction et des dépenses publiques.  
Négative en 2016, la contribution des exportations nettes à la  
croissance du PIB s’est redressée au cours des derniers mois,  
soutenue par la faiblesse de la livre turque et la bonne tenue de  
l’activité et du commerce mondial, l’UE à 28 absorbant toujours 47%  
des exportations turques. Dans le même temps, les dépenses  
primaires du gouvernement central ont accéléré de 10% g.a. en  
termes réels sur les cinq premiers mois de l’année. Portée par ces  
facteurs, la croissance du PIB a atteint 5% g.a. au T1.  
-
-
-
2
005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016  
Sources : Turkstat, BNP Paribas  
D’après les indicateurs mensuels et avancés disponibles au T2 (la  
production industrielle, le taux d’utilisation des capacités de  
production, la croissance du crédit, soutenue par le fonds de  
garantie mis en place par le gouvernement, les PMI et les  
indicateurs de confiance des agents économiques, etc.), l’activité  
économique est demeurée dynamique. Le solide acquis de  
croissance au S1 et le maintien d’une politique budgétaire  
expansionniste dans les prochains mois nous ont conduit à réviser  
substantiellement à la hausse notre projection de croissance pour  
participation faible (51%), surtout chez les femmes, au regard du  
dynamisme apparent de l’économie. La compétitivité internationale,  
l’ouverture commerciale (les exportations ne représentent que 22%  
du PIB) et la participation dans les chaînes de valeurs mondiales  
doivent être renforcées.  
Les grands projets d’infrastructure sont importants pour l’attractivité  
et la compétitivité du pays. Mais éviter la « trappe à revenus  
intermédiaires » et rejoindre le club des pays avancés ne se feront  
pas sans un renforcement des politiques promouvant le savoir et  
l’innovation (plutôt que l’imitation), à même de tirer la productivité et  
de favoriser les produits et services à plus forte valeur ajoutée. Les  
dépenses en R&D représentaient 1% du PIB en 2014 contre 2,4%  
en moyenne dans l’OCDE (cf. OECD Economic Survey, juillet 2016).  
Seulement 17% des 25-64 ans sont diplômés de l’enseignement  
supérieur, deux fois moins que la moyenne de l’OCDE, ce qui  
illustre les efforts à fournir en matière de capital humain.  
2
017 de 2,5% à 3,5%.  
Soutenabilité de la croissance en question  
Ce rebond semble de nature cyclique plutôt que structurelle. La  
politique budgétaire a pris le relais d’une politique monétaire plus  
restrictive depuis janvier 2017, face à la dépréciation de la livre  
turque depuis la tentative de coup d’Etat de juillet 2016 et une  
nouvelle poussée inflationniste. La question de la soutenabilité de  
cette croissance économique se pose d’autant plus que la  
croissance potentielle du PIB a chuté à environ 3%, du fait de  
l’absence de réformes structurelles et de la dégradation de  
Il reste désormais à savoir si les autorités vont engager les réformes  
ou continuer de miser sur des politiques économiques  
discrétionnaires dont pâtiraient la crédibilité budgétaire et  
l’environnement des affaires. Si la dette publique demeure modérée  
l’environnement des affaires,  
à
l’origine de l’atonie de  
l’investissement privé et des gains de productivité.  
(
30% du PIB), les marges de manœuvre budgétaires ne sont pas  
Au cours de la décennie passée, le boom de la demande interne et  
la faiblesse relative de l’épargne domestique ont généré des  
déséquilibres macroéconomiques. La vulnérabilité externe du pays  
reste le talon d’Achille de l’économie avec un déficit de la balance  
du compte courant incompressible d’environ 3,5% du PIB, malgré  
des prix du pétrole modérés, une dépendance aux flux  
d’investissement de portefeuille, un triplement de la dette en  
devises des entreprises à USD 300 mds et un faible niveau des  
réserves de change « libres » (USD 36 mds). Promouvoir l’épargne  
domestique, a fortiori à long terme, passe par une réforme du cadre  
fiscal et légal ainsi qu’un renforcement de la confiance des  
épargnants. La politique monétaire a donc un rôle essentiel à jouer  
afin de stabiliser l’inflation et le change, et de réduire l’euro-  
dollarisation de l’économie.  
infinies. Les recettes budgétaires ont stagné sur les cinq premiers  
mois de l’année et le déficit pourrait rapidement se rapprocher de  
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atteint 130% sur trois mois en mai et les émissions d’Eurobonds ont  
déjà dépassé l’objectif annuel d’USD 6 mds. Un fonds souverain,  
rattaché directement à la présidence et constitué d’actifs publics  
pouvant servir de collatéraux pour des financements externes, a été  
créé en février.  
% du PIB. Le ratio de renouvellement de la dette domestique a  
Si la Turquie s’emploie à diversifier et renforcer ses partenariats  
avec notamment le GCC, la Russie, l’Afrique voire même la Chine,  
le lien avec l’Union européenne demeure fondamental. L’UE est un  
marché stratégique pour les exportations turques et sa première  
source d’investissement et de financements extérieurs. Inversement,  
la Turquie revêt une importance géostratégique cruciale pour  
l’Europe en raison du conflit régional et de la crise des réfugiés.  
Le modèle de croissance, fondé sur la consommation et la  
construction et alimenté par le crédit, s’essouffle. La composition de  
la production et de l’emploi est majoritairement orientée vers le  
marché domestique. Le chômage est élevé et le taux de  
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Turquie  
3ème trimestre 2017  
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QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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