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EcoEmerging// 2 trimestre 2018  
economic-research.bnpparibas.com  
Ethiopie  
Un tigre de papier  
L'Éthiopie, en pleine mutation économique, enregistre la croissance la plus rapide d’Afrique sub-saharienne grâce à d’importants  
investissements publics en infrastructures. Mais cette vigueur cache d’importants déséquilibres macroéconomiques et une  
vulnérabilité aux aléas climatiques et aux prix des matières premières. Malgré la récente dévaluation du birr contre le dollar, le faible  
niveau des réserves de change et les déficits courants demeurent une source d’inquiétude majeure. Surtout, le climat politique de  
plus en plus tendu pourrait ralentir le développement économique du pays.  
Forte volonté de développement  
1-Prévisions  
2
016  
2017  
8,5  
2018e 2019e  
Deuxième pays le plus peuplé d’Afrique derrière le Nigéria,  
l’Ethiopie connait depuis une dizaine d’années une croissance du  
PIB de l’ordre de 10% en moyenne par an. Si cette croissance  
semble solide, elle succède en réalité à une phase de récession  
PIB réel, v ariation annuelle, %  
Inflation, IPC, v ar. annuelle, %  
Solde budgétaire, % du PIB  
8,0  
8,0  
11,7  
-2,9  
59,1  
-7,4  
39,6  
3,2  
8,1  
11,2  
-2,6  
58,4  
-7,0  
40,9  
3,8  
7,3  
-2,4  
57,9  
-9,1  
34,2  
3,0  
8,1  
-3,4  
59,7  
-8,2  
36,5  
3,1  
(2002/2003) liée à la sécheresse, aux famines et aux conflits avec  
Dette publique, % du PIB  
les pays voisins. Elle s’appuie notamment sur l’obtention, en 2002,  
d’une réduction de la dette du pays (environ 40 % du PIB) à travers  
l’« Initiative des pays pauvres très endettés », en échange de  
réformes pour lutter contre la pauvreté. Mais, surtout, elle passe par  
une forte intervention de l’État qui a mené, depuis 2002, trois plans  
successifs de développement économique et contrôlé l’expansion  
du secteur privé. Pour attirer les investisseurs, l’État limite  
également les fluctuations de la monnaie nationale (le Birr, ETB).  
Balance courante, % du PIB  
Dette ex terne, % du PIB  
Réserv es de change, mds USD  
Réserv es de change, en mois d'imports  
Taux de change USDETB (fin d'année)  
1,7  
1,7  
1,9  
2,4  
21,1  
22,3  
28,0  
30,0  
e: estimations et prévisions BNP Paribas Recherche Economique Groupe  
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- La croissance la plus vigoureuse d’Afrique  
Le décalage entre les ambitions du gouvernement et les réalités de  
l’économie éthiopienne reste fort. Bien que le PIB par habitant ait  
triplé en 10 ans, il est encore très faible (USD 860 en 2017).  
L’agriculture reste le pilier socio-économique du pays avec 40% du  
PIB, 80% des emplois, et 65% des exportations (café, maïs, et  
élevage, principalement), un secteur très vulnérable aux épisodes  
de sécheresse. Le secteur secondaire est modeste (15% du PIB)  
car il pâtit d’une main d’œuvre mal formée et trop rurale et du  
PIB, variation annuelle, %  
Ethiopie  
Afrique sub-saharienne  
Afrique de l’Est  
12  
10  
8
1
manque d’infrastructures . Le secteur tertiaire (45% du PIB) est tiré  
par les entreprises publiques dans le secteur des transports, des  
banques et du tourisme.  
6
4
Le deuxième Plan pour la croissance et la transformation de  
l’Ethiopie (2015-2020) soutient l’investissement public dans les  
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2
infrastructures et dans les zones industrielles pour encourager le  
décollage du secteur manufacturier. Selon les estimations du FMI,  
le pays aurait attiré plus de USD 4 mds en IDE en 2017 (presque le  
double qu’en 2016) principalement dans les parcs industriels et  
dans les infrastructures.  
0
2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017e 2018p  
Sources : BAD, FMI, BNP Paribas  
Forts déséquilibres extérieurs et inflation galopante  
Malgré le volontarisme du gouvernement, l’Éthiopie reste fragile et  
pâtit de problèmes structurels pouvant peser sur sa transformation  
économique.  
Etant donné les importants besoins de l’économie en biens  
d’équipement ainsi que la faible diversification des exportations, la  
balance commerciale de l’Ethiopie affiche un fort déséquilibre. Le  
déficit courant devrait continuer de se réduire à court terme grâce  
au rebond des exportations (meilleure production agricole et  
inauguration de plusieurs parcs industriels). Cependant, il reste  
élevé. Malgré leur dynamisme, les IDE ne couvrent qu’environ 70%  
du compte courant et le pays doit s’endetter à l’extérieur,  
principalement à des conditions concessionnelles. Le faible niveau  
1
Principalement des routes. Le pays ne dispose plus de port depuis la perte de  
l’Érythrée. Depuis 2013 le barrage de la Renaissance sur le Nil bleu est en  
cours de réalisation (avec une capacité de 6 000 mégawatts, il pourrait  
permettre au pays d’exporter de l’énergie vers les pays frontaliers).  
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Il cible un taux de croissance annuelle de 11%.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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des réserves de change (moins de 2 mois d’importations en biens et  
services) exacerbe la vulnérabilité extérieure du pays.  
3- Pressions persistantes sur le change et les prix  
Inflation en g.a. en %, taux de change ETB par USD  
Le taux de change est contrôlé par la banque centrale, avec une  
dépréciation nominale de 6% par an contre le dollar afin de  
stabiliser le taux de change réel. En conséquence, le birr est  
progressivement devenu surévalué en termes réels (environ 22%  
au T3 2017 selon le FMI), ce qui a encouragé la demande  
d’importations et freiné la diversification des exportations.  
Taux officiel (é.g)  
Taux parallèle (é.g)  
IPC (é.d.)  
35  
18  
16  
30  
14  
12  
2
5
0
2
1
8
6
4
2
0
0
Les déséquilibres des comptes externes entretiennent des  
pressions fortes sur le birr, et obligent la banque centrale à défendre  
sa monnaie en utilisant ses réserves de change. En octobre 2017,  
elle a dû dévaluer le birr de 13.5% par rapport au dollar. Malgré cela,  
le taux de change réel resterait surévalué, et l’écart entre le taux de  
change officiel et parallèle existant reste d’environ 15%. Les  
pressions sur la liquidité extérieure et sur le taux de change  
resteront importantes à moyen terme du fait de la persistance des  
déséquilibres extérieurs.  
15  
1
0
5
0
2013  
2014  
2015  
2016  
2017  
2018  
Sources: FMI, banque centrale, Agence statistique centrale, BNP Paribas  
En Ethiopie, le taux d’inflation a été historiquement très élevé (44%  
en 2008 ou encore 32% en 2011) et la répercussion d’une  
dévaluation sur l’inflation est significative . L’effet de la dévaluation  
choses le caractère illégal du vote sur l’état d’urgence et a généré  
de graves perturbations à travers tout le pays .  
3
6
d’octobre dernier a été contenu par la politique restrictive adoptée  
par la banque centrale (avec une hausse du taux minimum sur les  
dépôts de 5% à7%). Néanmoins, l’inflation a accéléré à 15.6% en  
février 2018 (contre 12,2% en octobre 2017), atteignant ainsi son  
plus haut niveau des cinq dernières années.  
Pour essayer de sortir de cette crise politique, le Congrès de  
l’EPRDF vient d’élire son nouveau chef avec une large majorité  
(63% des voix). Il s’agit d’une décision historique car le nouveau  
Premier ministre d’Ethiopie, Abiy Ahmed, appartient à l'ethnie  
Oromo (l’ethnie majoritaire, victime de marginalisation politique,  
7
La crise politique s'accentue  
économique et culturelle) et il a été élu avec le soutien des  
Amharas.  
L’Éthiopie donne l’illusion d’un système politique stable, sous la  
conduite d’un régime autoritaire qui prétend avoir assuré la paix en  
L’élection d’Ahmed est certainement un élément stabilisateur à  
court terme, d’autant plus qu’il a montré par le passé sa capacité à  
modérer les frictions entre musulmans et chrétiens. De plus, dans  
son discours d’investiture, il a appelé les opposants à la coopération  
et tendu une main pacifique à l’Erythrée. Mais une cohabitation  
durable dépend de la volonté gouvernementale à résoudre les  
problèmes de fond. Compte tenu de l’opacité des dynamiques du  
pouvoir éthiopien et des luttes au sein de la coalition, il est difficile  
de prédire quelle résolution le nouveau gouvernement apportera  
aux frustrations créées par le fédéralisme éthiopien.  
1
993 en concédant l’indépendance à l’Érythrée (avec qui subsistent  
de nombreux désaccords). Depuis, la coalition au pouvoir, le Front  
démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF ) a  
adopté une constitution ethno-fédérale qui est à l’origine de fortes  
tensions sociales. Parmi les différentes ethnies, les Oromo et les  
Amhara (60% de la population) se disent sous-représentés  
politiquement à la faveur de la minorité des Tigréens.  
4
À chaque élection, l’EPRDF a consolidé son emprise, phagocytant  
les autres partis et intimidant médias et opposants. Des  
manifestations contre cet unanimisme de façade et son climat de  
répression avaient débuté fin 2015 et avaient été violemment  
réprimées avec l'instauration d'un état d'urgence entre octobre 2016  
et août 2017. Un deuxième état d’urgence a été décrété en février  
Pour le moment, cette situation tendue risque de décourager les  
investisseurs internationaux et d’entraver les plans ambitieux de  
modernisation économique du pays.  
Sara Confalonieri  
Sara.confalonieri@bnpparibas.com  
2018 pour six mois, suite à la démission du Premier ministre  
Hailemariam Desalegn pour cause de divisions profondes au sein  
de la coalition. Le parti d’opposition Oromo dénonce entre autres  
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Selon le FMI une variation de 1% du taux de change nominal provoquerait une  
variation de l’indice des prix à la consommation de 0,43% cumulée sur trois ans,  
avec une incidence majeure sur les premiers 18 mois.  
Une coalition socio-démocrate née de l’alliance de quatre partis politiques sur  
des peuples Oromo (ODPO) pour représenter les Omoro au gouvernement.  
Mais l’OLF a continué à mener une opposition contre le gouvernement,  
affirmant que son objectif fondamental est d'aider le peuple oromo à exercer  
son droit à l'autodétermination.  
4
une base régionale et ethnique (peuple du Tigré, peuple Oromo, peuple Amhara  
et peuple du Sud).  
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Une grève débutée en région Oromo s’est étendue jusqu'à Addis Abeba, avec  
5
L’ethnie Oromo a été initialement représentée dans la coalition par le Front de  
la majorité des commerces, écoles et des routes fermées.  
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Libération Oromo (OLF) qui s'est retiré en 1992 suite à des conflits avec les  
autres affiliés. La coalition décide alors de créer l'Organisation démocratique  
En dix ans, près de 150 000 paysans ont été chassés de leurs terres,  
notamment pour la location de terrains cultivables à des investisseurs étrangers.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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