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EcoPerspectives // 4 trimestre 2017  
economic-research.bnpparibas.com  
Espagne  
Séisme politique  
La croissance économique reste vive, malgré le rebond de l’inflation qui rogne le pouvoir d’achat des ménages. Les perspectives  
resteraient presque sans nuages si l’un des poumons économiques du pays, la Catalogne, n’était en train de s’enfoncer dans une  
crise politique majeure. Le problème catalan est en partie un héritage de la crise économique qui a frappé l’Espagne il y a dix ans,  
même s’il ne se limite pas à cela. Le référendum a été l’occasion d’une radicalisation du conflit. L’heure semble aujourd’hui à la  
désescalade, mais renouer les fils d’un véritable dialogue entre le pouvoir central et les autorités régionales sera long et difficile.  
Dans un environnement européen et mondial globalement porteur,  
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- Croissance et inflation  
la croissance économique reste vive en Espagne. Elle a même  
légèrement accéléré au cours du premier semestre, avec un PIB en  
hausse de 0,85% t/t en moyenne, contre 0,7% t/t au second  
semestre 2016. La consommation des ménages reste un pilier,  
alors même que l’inflation, très volatile depuis le début de l’année,  
se maintient au-dessus de 2%, soit un niveau bien plus élevé qu’en  
Croissance du PIB (%)  
 Inflation (%)  
Prévision  
Prévision  
3.2 3.2 3.2  
2.6  
2.0  
1
.9  
1
.6  
2
016. En outre, les enquêtes restent favorables. Au final, nous  
avons révisé en hausse nos prévisions de croissance pour 2017 (à  
,2%), et ne prévoyons qu’un tassement, somme toute limité, de la  
1.3  
18  
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croissance en 2018. Par ailleurs, et tant que l’économie espagnole  
restera en phase de rattrapage, le rétablissement du marché du  
travail va se poursuivre. Le rythme des créations d’emplois est  
rapide (2,8% g.a. au T2), et continuera de pousser le taux de  
chômage à la baisse au cours des prochains trimestres. Au final, la  
situation économique serait donc aussi bonne que possible si l’un  
des poumons économiques du pays, la Catalogne, n’était en train  
de s’enfoncer dans une crise politique majeure.  
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0.3  
-
0.6  
1
5
16  
17  
18  
19  
15  
16  
17  
19  
Sources : Comptes nationaux, BNP Paribas  
2- Le poids des régions  
PIB régional à prix courants, en % du PIB espagnol  
Catalogne, un bras de fer sans vainqueur ?  
Cataluña  
19%  
La volonté des autorités catalanes d’organiser un référendum sur  
l’indépendance le 1 octobre dernier était connue de longue date.  
Other regions  
23%  
er  
Malgré cela, le pouvoir central a semblé sous-estimer la  
détermination des responsables indépendantistes et a en tout cas  
perdu la maîtrise des événements. Au final, la séquence a  
débouché sur une crise politique majeure, propre à entretenir une  
incertitude dommageable à l’activité économique locale, et qui  
fragilise encore un peu plus le gouvernement de Mariano Rajoy.  
Castilla y León  
5
%
Comunidad de  
Madrid  
Galicia  
19%  
5
%
País Vasco  
6
%
Comunitat  
Valenciana  
9%  
Andalucía  
14%  
Rappelons brièvement les faits : l’audience des revendications  
indépendantistes en Catalogne n’a cessé de s’élargir depuis 2010,  
date à laquelle la Cour constitutionnelle espagnole, saisie  
notamment par le Parti populaire, a invalidé une partie du nouveau  
Source : INE  
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statut d’autonomie de la région . Un premier référendum consultatif,  
organisé en 2014, mais boycotté par les partisans du « Non »,  
n’avait pas permis, loin de là, d’établir si le vote indépendantiste  
était réellement majoritaire en Catalogne, pas plus que les élections  
régionales qui ont suivi , et qui ont porté une coalition de partis  
indépendantistes au pouvoir, sans leur accorder la majorité des  
suffrages. Le scrutin du 1er octobre n’apporte pas non plus la  
réponse, son déroulement ayant été beaucoup trop chaotique pour  
qu’on puisse légitimement tenter d’y lire un résultat. C’est d’ailleurs  
en définitive le principal « succès » de la stratégie d’opposition  
frontale du gouvernement Rajoy qui a mené la bataille sur le terrain  
juridique et constitutionnel, pour dénoncer l’illégalité de toute la  
démarche des autorités catalanes. Ce faisant, il a toutefois laissé le  
champ de la contestation s’élargir, et glisser de la question de  
l’indépendance à celle du droit à l’autodétermination des Catalans,  
brouillant encore un peu plus les lignes qui définissent ses soutiens.  
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Adopté en 2006, ce statut avait été négocié avec le PSOE, alors au pouvoir. Il  
reconnaissait notamment l’existence d’une « nation catalane », un des éléments  
rejetés par la Cour constitutionnelle.  
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La coalition Junts pel Sí s’est associée au Parti d’extrême gauche  
indépendantiste CUP pour obtenir une majorité au parlement catalan. A eux  
deux, ils représentent « seulement » 47,6% des suffrages.  
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Un conflit ravivé par la crise économique et politique  
contexte, les institutions européennes ne souhaitent pas favoriser  
ces « dynamiques régionales », qui affaiblissent les Etats mais  
seront également un problème pour l’Europe tant qu’elle n’aura pas  
réformé des modes de décision qui accordent une forte importance  
Même si les questions économiques ne sont vraisemblablement pas  
à la racine des revendications indépendantistes, la crise  
économique de 2008-2012 a indéniablement contribué à la montée  
des tensions. En effet, son coût économique majeur et la très forte  
pression exercée sur les finances publiques centrales et régionales  
ont ravivé les tensions autour de la question de l’efficacité du  
système de péréquation budgétaire, jugé injuste et défavorable à la  
Catalogne par les indépendantistes.  
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à l’intergouvernemental . Pour toutes ces raisons, les institutions  
européennes se tiendront éloignées autant que possible du conflit,  
et on peut même prendre au sérieux l’idée que même en cas, très  
improbable, de sécession légale, l’adhésion catalane à l’UE ne  
serait pas une simple formalité.  
Et maintenant ?  
Puisqu’elle pèse environ 20% du PIB du pays mais naccueille qu’un  
peu plus de 16% des espagnols, la région est naturellement un  
contributeur net du système de péréquation budgétaire du Royaume.  
Ce système organise la redistribution entre régions d’environ  
EUR 100 mds (en 2017) de recettes fiscales, soit plus de 9% du PIB  
Au moment où nous écrivons ces lignes, les autorités catalanes ont  
annoncé l’indépendance de la région mais suspendu sa mise en  
œuvre. Le gouvernement espagnol lui a demandé de clarifier sa  
position, sans s’interdire l’utilisation de l’article 155 de la Constitution ,  
signifiant ainsi qu’il refuse de négocier sous la menace de la sécession.  
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espagnol . En parallèle, la Catalogne est aussi la région la plus  
endettée du pays en son nom propre, avec une dette locale  
d’environ EUR 75 mds (en 2016, soit 35% du PIB catalan, contre  
moins de EUR 16 mds en 2007, 7,8% du PIB). De fait, la forte  
hausse des dettes publiques (centrale et régionales) espagnoles,  
est maintenant au cœur des questions économiques liées à  
l’autonomie et l’indépendance. D’autre part, la crise économique a  
débouché sur une crise politique importante : scandales de  
corruption, affaiblissement et parfois discrédit des partis politiques  
traditionnels. La recomposition politique a fait émerger des partis  
alternatifs au niveau national (Podemos, Ciudadanos), mais a  
vraisemblablement également renforcé les dynamiques régionales.  
L’heure nous semble toutefois à la désescalade. Côté régional, les  
événements récents ont montré qu’une sécession mal préparée,  
sans légitimité démocratique ni institutionnelle était impraticable et  
pourrait avoir de lourdes conséquences économiques. A Madrid, le  
Parti populaire et Mariano Rajoy ne sont plus en mesure de refuser  
l’ouverture de négociations très larges, une fois le retour dans le  
champ de la légalité acquis, d’une façon ou d’une autre. Les autres  
partis politiques nationaux y sont globalement favorables.  
L’ouverture des négociations pourrait toutefois être longue et difficile,  
compte tenu du degré de méfiance réciproque atteint entre les  
protagonistes. Leur déroulé pourrait l’être plus encore, au vu de  
l’ampleur des chantiers qui pourraient être envisagés (une réforme  
constitutionnelle nécessaire, soit pour envisager un référendum  
d’autodétermination sur l’indépendance, soit plutôt pour permettre la  
mise en œuvre d’un statut d’autonomie renforcé tel que celui  
invalidé en 2010, une remise à plat du système de péréquation  
budgétaire commun…).  
L’Europe en retrait, pour de nombreuses raisons  
Les autorités indépendantistes ont longtemps pensé qu’au plus fort  
du bras de fer qui les a opposées au gouvernement espagnol, les  
autorités européennes accepteraient de jouer les médiateurs, peut-  
être même intercéderaient en leur faveur. Or, l’UE devrait selon  
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nous rester durablement en retrait , et pas seulement pour les  
raisons institutionnelles et légales régulièrement avancées, à savoir  
que l’Union n’a qu’un seul interlocuteur – l’Etat membre – et qu’il ne  
se mêle pas des affaires intérieures.  
A ce stade, les conséquences économiques de la crise sont limitées  
et restreintes au niveau local. Surtout, elles devraient largement  
s’atténuer si les discussions se poursuivent dans un cadre  
institutionnel et légal clair. Sur le plan politique, elles devraient être  
plus lourdes. Rappelons que cette crise vient affaiblir des exécutifs  
déjà fragiles tant au niveau local que national. En Catalogne, la  
coalition de Junts pel Sí et de l’extrême gauche indépendantiste  
Une autre raison tient à la pression que les responsables européens  
sont chargés d’exercer sur les Etats pour la consolidation des  
finances publiques. Comment se montrer attentifs aux  
revendications catalanes sur les questions budgétaires alors qu’ils  
font de l’administration centrale leur interlocuteur unique en matière  
de finances publiques, et la tiennent responsable de tous les  
dérapages, même d’origine locale. Enfin, il faut noter que l’existence  
du « parapluie européen » est en lui-même un facteur qui favorise  
les revendications indépendantistes régionales, et explique peut-  
être qu’elles trouvent un écho de plus en plus large en Europe.  
L’Union monétaire offre en effet en apparence un cadre  
institutionnel attractif pour un petit Etat nouvellement formé,  
économiquement solide et désireux de se concentrer sur des  
éléments de souveraineté tels que langue, justice, etc. Dans ce  
(
CUP), très radicalisée, pourrait ne pas résister à l’apaisement des  
tensions. Si, à l’inverse, l’article 155 de la Constitution devait être  
activé, des élections sont tout aussi probables. Si rien n’indique en  
revanche que le PSOE et Ciudadanos envisagent d’agir contre le  
gouvernement minoritaire de Mariano Rajoy, celui-ci reste tout de  
même dans une position fragile, peu confortable pour mener des  
négociations difficiles.  
5
En particulier, l’unanimité rester la règle au Conseil européen pour les  
3
Il s’agit là du système commun qui concerne 15 des 17 communautés  
décisions les plus importantes. Ceci implique que la multiplication du nombre  
autonomes du Royaume. La Navarre et le Pays Basque n’y participent pas.  
A moins bien sûr d’un basculement du conflit dans la violence qui reste très  
d’Etat membre, a fortiori de tailles très différente, n’est pas anodine.  
Article qui permet de retirer son autonomie à une région qui ne respecterait  
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improbable.  
pas la constitution espagnole, sans toutefois préciser les modalités.  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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