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octobre 2018  
Allemagne : un excédent courant persistant  
Raymond Van der Putten  
Comptes courants de l’Allemagne  
L’excédent des comptes courants allemands, estimé à  
EUR 264 mds (USD 299 mds) en 2018, est le plus élevé au  
monde.  
 Comptes courants (% du PIB)  
Biens Services Revenu primaire Transferts  
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Il génère des tensions avec les partenaires commerciaux de  
l’Allemagne, notamment les Etats-Unis. Par ailleurs, il est  
visé par la procédure de la Commission européenne  
concernant les déséquilibres macroéconomiques.  
Cette situation est, en partie, le résultat du vieillissement de  
la population ; elle tient aussi au processus de rattrapage  
des pays les moins avancés de l’Union européenne, qui  
s’est accompagné de forts besoins en biens d’équipement,  
largement couverts par l’Allemagne.  
-2  
-4  
Depuis la crise financière de 2008, les excédents courants  
allemands se reflètent principalement dans l’accroissement  
de l’excédent des administrations publiques et des sociétés  
non financières.  
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2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018  
Graphique 1  
Source : Datastream  
Répartition par région  
Récemment, l’institut allemand IFO a annoncé que l’excédent  
courant allemand pourrait s’élever EUR 264 mds  
USD 299 mds) en 2018, soit 7,8 % du PIB (après 7,9 % en  
Comptes courants (% du PIB)  
Zone euro Royaume-Uni Etats-Unis Autres économies avancées  
Chine + nouveaux pays asiatiques industrialisés Autres  
à
(
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017). Cet excédent s’explique en grande partie par la  
balance commerciale (graphique 1). En 2017, celle-ci a  
affiché un excédent de 8 % du PIB. L’excédent de la balance  
des revenus, 2,1 % du PIB, a été compensé par les déficits  
de la balance des services (0,6 % du PIB) et de la balance  
des transferts internationaux (1,7 % du PIB).  
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L’excédent le plus élevé au monde  
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L’importance de l’excédent des comptes courants, le plus  
élevé au monde en dollars, a de quoi préoccuper. De tels  
excédents impliquent en effet que d’autres pays accusent, de  
leur côté, des déficits importants et récurrents. Ces pays sont  
situés principalement en dehors de la zone euro (graphique  
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2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018  
Graphique 2  
Source : Deutsche Bundesbank  
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). L’excédent vis-à-vis des autres pays de la zone euro s’est  
Compte courant, compte de capital et compte financier  
nettement contracté depuis 2009.  
Les transactions d’un pays avec le reste du monde  
apparaissent dans la balance de paiements. Ces  
transactions sont classées dans le compte courant, le  
compte de capital et le compte financier. Le compte  
courant enregistre principalement des flux de biens et de  
services, tandis que le compte financier note les flux  
d’investissement. Le compte de capital, pour la plupart des  
pays le plus petit des trois, couvre les transferts de capital et  
les acquisitions et cessions d'actifs non financiers non  
produits. A l'exception d’erreurs et omissions dans les  
données, la somme des trois comptes doit être égale à zéro.  
Les déséquilibres des comptes courants peuvent avoir  
d’importants effets macroéconomiques qui ne sont pas, en  
tant que tels, négatifs. Dans un régime de change fixe ou  
d’union monétaire, les pays en rattrapage ont vocation à  
emprunter aux pays plus riches, en particulier pour financer  
leurs investissements. Si les ressources sont bien allouées, la  
productivité et la compétitivité s’améliorent, les recettes  
d’exportations sont stimulées, les déficits sont faibles ou  
transitoires, le remboursement des prêts ne pose pas de  
difficulté.  
A l’inverse, le financement étranger d’investissements peu  
productifs a pour conséquence d’entretenir les déficits ; il peut  
mener jusqu’à la crise. C’est ce qui s’est produit en  
Pendant la même période, le chancelier Gerhard Schröder a  
mis en place un programme de réformes, l’Agenda 2010,  
visant à stimuler la croissance économique. Ce programme  
portait notamment sur les réformes du marché du travail ou  
«
périphérie » de la zone euro au début des années 2010.  
Les pays du sud (Grèce mais aussi, Espagne, Portugal, Italie)  
ainsi que l’Irlande sont alors entrés dans des processus  
d’ajustement douloureux. Aussi la balance courante est-elle  
devenue l’un des indicateurs retenus dans la procédure de la  
Commission européenne concernant les déséquilibres  
macroéconomiques.  
«
réformes Hartz ». Les réformes Hartz IV ont limité les  
indemnités de chômage, liées au dernier salaire perçu, et a  
sur 12 à 24 mois, selon l’âge et la durée de l’emploi. Au-delà,  
le chômeur relève du système d’aide sociale sous condition  
de ressources.  
Les déséquilibres des comptes courants peuvent aussi avoir  
des conséquences politiques. Les excédents de l’Allemagne  
ont ainsi provoqué la colère du président américain, Donald  
Trump, qui a menacé de prendre des mesures à l’encontre de  
l’industrie automobile allemande.  
Face au risque représenté par la montée du chômage, les  
syndicats ont joué le jeu de la modération salariale, ceci afin  
de préserver l’emploi. Entre 2000 et 2010, le coût horaire de  
la main-d’œuvre allemande dans l’industrie manufacturière a  
ainsi baissé de 10 % par rapport à la France et à l’Italie et  
même de 22 % par rapport à l’Espagne.  
D’où viennent les excédents allemands ?1  
Grâce à la structure de gouvernance des relations du marché  
du travail, le secteur manufacturier allemand a pu maintenir  
sa position alors que, dans les autres pays développés, la  
part de l’industrie manufacturière dans la production a  
L’Allemagne n’a pas toujours affiché un excédent des  
comptes courants. Pendant une grande partie des années  
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990 et du début des années 2000, le pays affichait un déficit.  
En 2000, celui-ci s’élevait à 1,8 % du PIB, une situation en  
grande partie due au processus de réunification. Pendant  
cette période, l’Allemagne a souvent été qualifiée d’« homme  
malade de l’Europe ».  
nettement reculé. Revers de la médaille, la pauvreté au travail  
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a considérablement augmenté .  
Un pays d’épargnants  
Comme l’histoire le montre, ce surnom n’était pas mérité. Les  
observateurs ont, pour la plupart, sous-estimé la résilience du  
modèle économique allemand. En Allemagne, contrairement  
à de nombreux autres pays européens, les relations entre les  
principaux partenaires sociaux (syndicats, associations  
patronales et comités d’entreprises) ne sont pas régies par la  
Exporter beaucoup implique aussi d’acheter à l’étranger et ne  
conduit donc pas automatiquement à un excédent de la  
balance commerciale ou courante. Dans le cas allemand, les  
biens intermédiaires qui entrent dans la chaine de production  
industrielle sont largement importés. Ils proviennent surtout  
des pays à bas salaires d’Europe centrale et orientale, ainsi  
que de Chine. Outre Rhin, les importations servent donc  
surtout à alimenter la machine exportatrice ; elles restent, en  
revanche, limitées par la faiblesse de la demande intérieure.  
C’est notamment le cas de l’investissement total qui, en dépit  
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loi, mais par des contrats et des accords . Dans la pratique,  
cela a abouti à un processus de prise de décision par  
consensus dans lequel les parties à la négociation ont  
recherché l’intérêt commun.  
des tensions sur les capacités, se maintient autour de 20 %  
du PIB, soit 1,5 point au-dessous de la moyenne de l’OCDE .  
C’est ce qui a permis aux entreprises allemandes de mieux  
s’adapter aux nouveaux défis, comme l’entrée dans le marché  
commun de pays voisins à faibles coûts telles que la Pologne,  
la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie, ainsi qu’à  
l’émergence de la Chine comme pays exportateur majeur.  
Les entreprises se sont de plus en plus retirées des accords  
salariaux de branche et ont opté pour des pactes d’entreprise,  
plus adaptés à leur situation.  
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Comme le montrent les enquêtes, les chefs d’entreprise se  
disent favorables à l’investissement. Cependant, ce dernier se  
heurte à un obstacle important en Allemagne : la pénurie de  
main-d’œuvre qualifiée. Les investisseurs lui préfèrent des  
pays d’Europe centrale et orientale comme la Pologne, la  
République tchèque, la Hongrie, et la Slovaquie, qui offre  
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Une étude plus approfondie sera publiée dans BNP Paribas EcoConjoncture  
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en janvier 2019.  
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Dustmann, C., Fitzenberger, B., Schönberg, U., & Spitz-Oener, A. (2014),  
From sick man of Europe to economic superstar: Germany's resurgent  
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economy, The Journal of Economic Perspectives, 28(1), pp.167-188  
EcoFlash // 2 octobre 2018  
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plusieurs avantages : une main-d’œuvre bien formée, des  
salaires relativement bas et la proximité avec l’Allemagne.  
Flux de capitaux : soldes financiers  
Comptes courants (% du PIB)  
Les importations ont également pâti de la croissance atone de  
la consommation. L’amélioration des conditions du marché du  
travail n’a guère stimulé la consommation privée. Son poids  
dans le PIB recule, sétablissant à 54,4 % en 2007, contre  
plus de 58 % avant 2005. Cela s’explique, en partie, par la  
faible augmentation des salaires et un taux d’épargne élevé,  
lui-même dû au vieillissement de la population et à la baisse  
des pensions des régimes de retraite publics. Pour  
compenser cette baisse, l’Etat a introduit un régime de retraite  
privé subventionné, le régime Riester.  
Secteur financier Secteur non financier Gouvernement Ménages  
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Enfin, pour respecter les exigences budgétaires du Pacte de  
stabilité et de croissance, l’Allemagne a inscrit dans la  
constitution un nouveau dispositif de frein à l’endettement  
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(
Schuldenbremse) qui limite le déficit structurel de l’Etat  
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001 2003 2005 2007 2009 2011 2013 2015 2017  
fédéral à 0,35 % du PIB à peine et interdit, à partir de 2020,  
les déficits structurels des Länder sauf en cas de catastrophe  
naturelle ou de récession sévère. Résultat, les autorités  
publiques, en particulier au niveau local, ont réduit les  
Graphique 3  
Source : Deutsche Bundesbank  
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dépenses d’infrastructures . La nouvelle coalition, en place  
depuis mars 2018, entend inverser la tendance en lançant un  
programme d’investissement dans les infrastructures  
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numériques . Cependant, ces dépenses ne dépendent pas  
dans une large mesure de l’Etat fédéral, mais des Länder.  
Le tableau des flux de capitaux (graphique 3) illustre  
parfaitement ces évolutions. Moyennant les erreurs et les  
omissions, la balance du compte des transactions courantes  
et du compte de capital est égale au total net du compte  
financier (cf. encadré page 2). Si ce dernier chiffre est positif  
(négatif), le pays affiche une position créditrice (débitrice) vis-  
à-vis du reste du monde. Le tableau des flux de fonds montre  
que l’accroissement de l’excédent des comptes courants  
(
en % du PIB) a pour principale contrepartie l’augmentation  
de l’excédent du solde financier du secteur des  
administrations publiques, de -4,2 % en 2010 à 1,2 % en  
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017. Autre facteur : le solde du secteur des sociétés non  
financières, qui a été proche ou supérieur à 2 % depuis 2009.  
De plus, depuis la crise financière, on a assisté à une  
accumulation remarquable de devises et de dépôts dans ce  
secteur, de 11,5 % du total des actifs du secteur en 2000  
jusqu’à plus de 16 % à fin 2017. Cette évolution ne concerne  
pas seulement l’Allemagne mais aussi d’autres pays de  
l’OCDE. En revanche, l’excédent financier du secteur des  
ménages est resté assez constant, autour de 5 % du PIB.  
Raymond Van der Putten  
raymond.vanderputten@bnpparibas.com  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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