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EcoEmerging// 4 trimestre 2017  
economic-research.bnpparibas.com  
Kenya  
Le goût amer de la démocratie  
La décision sans précédent, prise par la Cour suprême, d’annuler les résultats de l’élection présidentielle a été saluée comme un  
triomphe de la démocratie. Mais aujourd’hui, le retrait de M. Odinga de la course à l’investiture et les amendements controversés  
apportés à la loi électorale ont plutôt le goût amer d’une crise politique. L’incertitude politique va peser sur les perspectives de  
croissance et les finances publiques du pays. La croissance avait déjà fortement ralenti au premier semestre et il y a fort à craindre  
que l’économie soit tombée en récession depuis le scrutin début août. L’introduction d’un plafonnement des taux d’intérêt risque  
d’avoir engendré un cercle vicieux entre l’accroissement des prêts non performants et la plus grande frilosité des banques.  
er  
Le 1 septembre dernier, la Cour suprême du Kenya a invalidé les  
1-Prévisions  
résultats de l’élection présidentielle du 8 aout dernier arguant des  
irrégularités » du processus électoral. Un nouveau scrutin devrait  
2015 2016 2017e 2018e  
«
PIB réel, variation annuelle, %  
Inflation, IPC, var. annuelle, %  
5,7  
6,6  
5,8  
6,3  
5,0  
7,9  
5,5  
5,2  
avoir lieu le 26 octobre prochain. En supposant qu’une élection ait  
finalement lieu (l’opposition a retiré sa candidature à défaut de  
modification de la procédure de nomination de la commission  
électorale), les tensions politiques ont augmenté après que le  
parlement a validé en urgence des amendements à la loi électorale  
Solde budgétaire, % du PIB  
-8,2  
-8,7  
-8,4  
-6,6  
Dette du gov. central, % du PIB  
51,6 52,6 56,2  
-7,1 -5,7 -5,6  
31,1 31,8 32,0  
56,0  
Balance courante, % du PIB  
-4,6  
32,8  
8,0  
1
visant à rendre plus difficile l’annulation de futures élections . Ces  
Dette ex terne, % du PIB  
tensions politiques sont susceptibles d’intensifier les troubles  
sociaux dans les semaines à venir. Entre-temps les fondamentaux  
macroéconomiques se sont détériorés.  
Réserves de change, mds USD  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USD/KES (fin d'année)  
7,5  
5,1  
7,8  
5,1  
7,6  
4,7  
4,8  
102  
102  
104  
106  
Début d’une croissance inférieure au potentiel  
e : estimations et prévisions BNP Paribas Recherche Economique GroupeF  
Pour le deuxième trimestre consécutif, l’économie kényane a  
progressé à un rythme plus faible que les années précédentes  
2
Indice  
- Nette détérioration de la conjoncture  
(4,9% au S1 2017 après 5,8% en 2015-2016). L’indice PMI recule  
depuis novembre 2016, révélant la plus forte dégradation de ces  
trois dernières années (voir graphique 2).  
Indice de la production  
PMI  
Indice de l’emploi  
60  
La contribution de l’industrie à la croissance du PIB est restée  
légèrement positive au S1 à 0,4% en glissement annuel (g.a.) et  
celle du secteur tertiaire, qui représente 66 % du PIB, a ralenti à  
4,5% g.a. (contre + 5,8% au T4 2016). En revanche, la contribution  
50  
de l’agriculture a été quasiment nulle, en raison d’une période de  
forte sécheresse entraînant une augmentation des importations de  
produits alimentaires. Depuis la fin de 2016, les entreprises  
embauchent moins et réduisent leur production suite à la hausse  
des coûts des intrants. Par ailleurs, l’accès du secteur privé au  
crédit bancaire est désormais plus difficile depuis la loi sur le  
plafonnement des taux d’intérêt, introduite l’an dernier (cf. infra).  
40  
30  
Ces tendances se sont aggravées depuis l’été. La chute  
spectaculaire de l’indice PMI relatif à l’évolution de l’activité laisse  
même craindre l’entrée en récession de l’économie. Les incertitudes  
politiques pourraient peser non seulement sur la demande intérieure  
mais aussi sur le tourisme et les investissements étrangers.  
2014  
2015  
2016  
2017  
Sources : Markit, BNP Paribas  
Après avoir atteint un plus-haut au cours des cinq dernières années  
à 11,7% sur un an en mai, l’inflation des prix à la consommation  
s’est établie à 7,1% en septembre 2017 suite à une baisse des prix  
des denrées alimentaires. Dans l’hypothèse d’un taux de change  
stable, l’inflation pourrait se maintenir dans la fourchette cible de la  
banque centrale (5% ±2,5 %). À défaut, elle serait obligée  
d’annoncer un resserrement monétaire qui pénalisera davantage  
l’activité économique.  
1
Le projet d’amendement de la loi électorale a été adopté début octobre. Il introduit  
sept amendements dont : i) la suppression de l’obligation, pour le président de la  
commission électorale, d’avoir une formation de juriste ; ii) toute future contestation  
des résultats électoraux doit prouver que les irrégularités ont altéré le résultat final ;  
iii) le recours au système manuel de transmission des résultats électoraux est  
autorisé en cas de défaut du système électronique ; iii/ si un candidat se retire du  
deuxième tour de l’élection présidentielle, l’autre candidat sera automatiquement  
déclaré vainqueur.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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Aggravation du risque pour les finances publiques  
3- Mauvaise dynamique dans le secteur bancaire  
g.a. % ; ratio %  
Pendant le mandat du président Kenyatta (2013-2017), les plans  
ambitieux de relance par l’investissement ont entraîné un  
creusement notable des déficits jumeaux et une augmentation de  
l’endettement public et externe. Selon le FMI, le risque d’une crise  
de la dette extérieure reste faible et la dynamique de la dette  
publique n’est pas encore explosive, mais les marges  
supplémentaires d’endettement se sont réduites. La dette publique  
extérieure bénéficie de conditions de financement préférentielles  
mais les emprunts commerciaux récents accentuent la dépendance  
Créances au secteur public  
Prêts non performants (sur crédits totaux, é.d.)  
Créances au secteur privé  
40  
35  
30  
25  
12  
1
8
6
4
2
0
0
20  
2
du pays vis-à-vis de la Chine . Toutefois, le niveau élevé du déficit  
1
5
0
5
0
budgétaire est incompatible avec une stabilisation du ratio de  
dette/PIB. Selon le budget révisé, le déficit budgétaire devrait  
s’établir à 7,5% du PIB pour l’année fiscale 2016/2017 qui se  
termine en juin. Les recettes fiscales sont structurellement faibles  
1
2014  
2015  
2016  
2017  
(entre 19% et 21% du PIB) et ont pâti de la faiblesse de l’impôt sur  
les revenus, liée notamment la baisse des bénéfices dans le secteur  
financier, et de celle des droits de douane avec la réduction des  
volumes importés.  
Source : Banque centrale du Kenya  
prêts non performants est renforcée par le ralentissement de la  
croissance du crédit au secteur privé, qui a coïncidé avec  
l’introduction de la loi bancaire (Amendement) en septembre 2016 .  
Malgré l’intention du gouvernement de consolider les finances  
publiques dans le budget 2017/2018, il existe un risque important de  
dérapage. Le budget 2018 prévoit une réduction du déficit grâce à  
une baisse des dépenses après la hausse classique précédant  
toute période électorale. Certes, d’un côté, les salaires dans la  
fonction publique ont été réduits en juillet mais, de l’autre, les  
dépenses liées aux élections se sont élevées à KSH 50 mds  
4
La loi a été mise en œuvre par le président Kenyatta dans le but  
d’alléger le coût du crédit pour le secteur privé contre la volonté de  
la banque centrale. En réalité, cette décision a été très défavorable  
aux banques. Les taux débiteurs dans le secteur bancaire ont  
baissé (13,6% en juin 2017 depuis 18% en aout 2016), et le Kenya  
affiche aujourd’hui le taux le plus bas de l’ensemble des pays  
d’Afrique de l’Est (16,8% au Rwanda, 17,8% en Tanzanie, 16,8% au  
Burundi et 21,1% en Ouganda).  
(environ 1% du PIB). Or, ces dépenses seront réparties sur les  
exercices 2016/2017 et 2017/2018, auxquelles viendront s’ajouter  
celles relatives au scrutin à venir. Pour cela, nous anticipons,  
comme le FMI, un déficit encore supérieur à 8% du PIB. Quel que  
soit le prochain président, le Kenya doit restaurer la crédibilité  
budgétaire avec un assainissement des finances publiques qui ne  
compromette pas les dépenses de développement et donc procéder  
à des réductions de dépenses récurrentes, et surtout améliorer la  
récolte fiscale.  
En effet, bien que ce plafonnement des taux ne concerne que les  
nouveaux prêts accordés, les banques l’ont également étendu à  
leur portefeuille de crédits existants, sous la pression du marché, ce  
qui accentue la chute de leurs marges d’intérêts. Pour compenser la  
compression des marges de crédit, les banques kényanes ont  
augmenté leur détention d’obligations d’État, augmentant d’autant  
leur exposition au risque souverain. Elles ont adopté des mesures  
de réduction des coûts comme la fermeture de succursales, des  
licenciements et le passage aux services en ligne et/ou sur mobiles.  
Un système bancaire à la croisée des chemins  
Le système bancaire kényan a toujours été rentable et affiché une  
bonne solidité financière. Cependant, depuis le début de 2017, les  
bénéfices fondent et la qualité de ses actifs s’est détériorée,  
l’encours des prêts improductifs atteignant 10% du total des crédits  
Mais le plafonnement des taux a contribué au rationnement du  
crédit, les banques tournant désormais le dos aux PME et à  
d’autres segments à risque. Conséquence, certains emprunteurs  
ont été dans l’incapacité de refinancer leurs engagements existants,  
entraînant ainsi une hausse des créances douteuses. La mesure a  
donc engendré un cercle vicieux entre l’accroissement des prêts  
non performants et la plus grande frilosité des banques à prêter aux  
agents économiques fragiles.  
3
au 30 juin 2017, contre 6 % début 2016 . L’augmentation du taux de  
2
La ligne ferroviaire reliant Mombasa à Nairobi a été financée grâce à un prêt  
commercial de USD 2 mds accordé par l’Etat chinois et à un autre prêt de  
USD 1,6 md, assorti de conditions semi-concessionnelles, octroyé par Beijing.  
La Chine finance également la deuxième tranche de travaux en cours relatifs à  
la ligne à grande vitesse entre Nairobi et Naivasha, pour un montant de  
USD 1,5 md ainsi que la ligne menant de la capitale à Kisumu (Kenya  
occidental) pour un coût total de USD 3,6 mds.  
Sara Confalonieri  
sara.confalonieri@bnpparibas.com  
particulièrement dans la construction, l’administration payant avec retard les  
entrepreneurs et les fournisseurs.  
La loi limite les intérêts exigibles à 4 % (au plus) au-dessus du taux  
directeur en vigueur de la banque centrale. Elle fixe également un plancher  
au taux d’intérêt servi par les établissements bancaires au titre des dépôts  
porteurs d’intérêts à 70 % au moins du taux directeur.  
3
Les impayés touchent pratiquement tous les secteurs de l’économie. Une  
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situation principalement due au versement tardif des salaires par les  
employeurs et aux retards de paiement des fournisseurs dans les secteurs  
public et privé (environ KSH 400 mds selon la Chambre nationale de  
commerce et de l’industrie). Le taux de prêts non performants a augmenté  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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