Conjoncture

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Conjoncture // Mars 2018  
economic-research.bnpparibas.com  
Les participants à la COP21 de Paris se sont mis d’accord pour limiter le réchauffement climatique à 2°C. Ce devrait être le cas à  
condition que la concentration de carbone reste inférieure à 450 parties par million (ppm). Cependant, plusieurs simulations à partir de  
modèles climatiques montrent que, même à ce niveau de CO , le risque de dépasser les 2°C n’est pas négligeable. D’un point de vue  
2
économique, il convient de prendre rapidement des mesures pour réduire les risques extrêmes. Des politiques climatiques devront être  
élaborées pour surmonter l’opposition actuelle aux sacrifices pourtant nécessaires afin d’éviter des dommages bien plus importants  
demain.  
La Terre se réchauffe. D’après les données de la NASA/GOSS, sur les Pour l'heure, le traité n'est pas très restrictif, et se fonde sur des  
dix-huit années les plus chaudes enregistrées au cours des 136 années engagements volontaires, les «contributions déterminées au niveau  
écoulées depuis le début des relevés météorologiques, dix-sept sont national » (CDN).  
postérieures à 2001, la dix-huitième étant 1998. L'année 2017 est la  
Même avant la conclusion de l'accord de Paris sur le climat,  
deuxième année la plus chaude jamais enregistrée, après 2016. Ce  
l'accroissement des émissions mondiales de gaz carbonique avait  
phénomène est certainement lié à l’augmentation des concentrations  
commencé à ralentir, et s'était clairement découplé de la croissance du  
atmosphériques de gaz à effet de serre, due principalement aux  
PIB. Selon le Projet mondial sur le carbone, elles ont augmenté  
activités humaines. Les recherches récentes évaluent l'influence  
d'environ 2 % en 2017 après s'être stabilisées à 36 Gt sur la période  
humaine sur le réchauffement climatique par rapport à l'époque  
2
014-2016. Dans les années à venir, on prévoit que les émissions se  
e
e
préindustrielle à 0,93°C (±0,13°C ; du 5 au 95 percentile) en 2015, un  
chiffre qui augmente actuellement au rythme d’environ 0,2°C par  
décennie.  
stabiliseront, ou qu’elles n’augmenteront que légèrement, à mesure que  
les pays tiendront leurs engagements.  
Toutefois, des efforts plus importants sont nécessaires puisque, dans  
leur globalité, les CDN ne suffisent pas à atteindre les objectifs de  
l'accord de Paris sur le climat. Aussi faudra-t-il, au cours des prochaines  
décennies, prendre des mesures plus énergiques pour atténuer  
l'influence humaine sur le réchauffement climatique. Ces objectifs  
pourraient s'avérer beaucoup plus difficiles à atteindre que par le passé,  
dans la mesure où les pays ont d'abord mis en œuvre les réductions les  
plus évidentes, tel que le remplacement des centrales au charbon par  
des centrales moins polluantes au gaz naturel, des réacteurs nucléaires,  
des centrales photovoltaïques ou des parcs éoliens. Dans le même  
temps, les pays doivent consacrer des budgets plus importants à  
l'adaptation aux nouvelles conditions climatiques en réaction aux effets  
déjà observables du réchauffement.  
Cette évolution a accru la fréquence des événements météorologiques  
extrêmes, tels que les cyclones tropicaux, les fortes précipitations, et  
les périodes de sécheresse. Dans le secteur de l'assurance, le montant  
des sinistres dus aux catastrophes météorologiques augmente de 2 %  
chaque année depuis les années 1970. C’est bien plus que les  
changements liés à l’accumulation de la richesse, l'inflation et la  
croissance ou encore les déplacements de populations. La compagnie  
de réassurance Munich Re indique que le montant total des sinistres  
assurés liés aux catastrophes naturelles s'est élevé à 135 milliards de  
dollars US en 2017, un plus haut historique. Si l'on inclut les dommages  
non assurés, le montant total atteint 330 milliards de dollars US, soit  
0,4 % du PIB mondial. A mesure que les températures augmentent, les  
sinistres liés aux conditions météorologiques extrêmes pourraient  
connaître une hausse rapide et non linéaire au cours des prochaines  
décennies. D’après le rapport Stern, sans mesures d'atténuation les  
dommages pourraient atteindre jusqu'à 20 % du PIB mondial avant la  
fin de ce siècle.  
Depuis quelques décennies, le corpus de connaissances sur les effets  
L'inquiétude croissante concernant les conséquences du changement des émissions de gaz carbonique sur le réchauffement planétaire et sur  
climatique a permis la conclusion d'un accord historique entre 196 pays l’économie s'est considérablement enrichi grâce à l'utilisation de  
à la COP21 à Paris en décembre 2015. L’objectif est de limiter le modèles climatiques très élaborés. Pour autant, quelques lacunes  
réchauffement planétaire à 2°C au-dessus des niveaux préindustriels et importantes demeurent, tels que les effets induits éventuels et  
de poursuivre les efforts afin de limiter encore davantage l'augmentation l'existence possible de points de basculement. L'augmentation des  
des températures, jusqu'à 1,5°C, notamment en réduisant les températures peut provoquer des pertes économiques importantes :  
émissions nettes de gaz à effet de serre. Le traité a déjà été ratifié par impact négatif sur la production agricole, inondations, fréquence accrue  
1
75 signataires, dont l'Union européenne. Malheureusement, les États- des tornades et des fortes précipitations, augmentation de la mortalité  
Unis, premier émetteur mondial de CO  
se retiraient de l'accord.  
2
, ont annoncé en juin 2017 qu’ils et des migrations.  
3
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La valeur des dommages à long terme, causés par l'émission d'une  
Fonction de densité de probabilité de la sensibilité du climat  
tonne supplémentaire de dioxyde de carbone (CO ) dans l’atmosphère, Stabilisation de la concentration du CO eq à 560 ppm  
2
2
est appelée le « coût social du carbone » (CSC). Ce concept est  
important pour l'élaboration des politiques climatiques. Dans une  
analyse coûts/avantages standard, l'avantage marginal que procure la  
réduction des émissions de gaz carbonique devrait être égal au CSC.  
distribution gamma déplacée, moyenne 2.8, variance 2, assymétrie 4  
0.40  
0.35  
0.30  
0.25  
0.20  
Encadré  
Sensibilité climatique  
0.15  
.10  
0
2
Le rapport entre les émissions de CO et le réchauffement  
Fourchette  
probable  
planétaire est appelé « sensibilité climatique ». On en distingue  
deux types. La « réponse climatique transitoire » (RCT) s'intéresse  
à l'augmentation de température qui se produirait si les niveaux de  
0.05  
0.00  
température  
0
1
2
3
4 5  
4.5  
6
7
8
9
10 11 12 13 14  
Source : BNP Paribas  
1.5  
2
CO augmentaient de 1 % (cumulés) par an, par rapport aux  
Graphique 1  
niveaux préindustriels (280 parties par million, ppm), jusqu'à leur  
doublement. Cela prendrait environ 70 ans. La RCT est  
l'augmentation de la température mondiale qui aurait eu lieu à  
cette date.  
Une incertitude majeure dans le calcul des dommages causés par les  
changements climatiques est liée à l'ampleur de la sensibilité climatique  
(
voir l’encadré). Le taux de sensibilité climatique λ, exprimé  
Les températures augmenteraient même si la concentration de  
en °C/(Watt/m ), est un paramètre qui fait le lien entre la variation de  
2
CO  
2
se stabilisait à un niveau deux fois supérieur aux niveaux  
température à l’équilibre T et le forçage radiatif (RF) dû à la  
préindustriels, dans la mesure où les océans sont longs à se  
réchauffer. La « sensibilité climatique à l'équilibre » (SCE) est le  
niveau de réchauffement atteint lorsque le système climatique tout  
entier atteint une température stable en réponse à un doublement  
de la concentration de CO , ce qui peut prendre plusieurs  
2
centaines, voire plusieurs milliers d'années.  
concentration de CO  
dans l'atmosphère terrienne (E) :  
푇(휆, 퐸) = 휆 ∗ 푅퐹(퐸)  
2
Les climatologues ont obtenu des estimations de λ en appliquant des  
modèles climatiques plusieurs milliers de fois. Le résultat de cette  
analyse montre une distribution de λ désaxée vers la droite de manière  
identique à celui d'une répartition log-normal ou gamma (Lindsey, 2010).  
Rares sont les simulations qui aboutissent à moins de deux degrés de  
réchauffement, tandis que certaines dépassent largement les 4°C.  
Suivant Pindyck (2012), nous avons utilisé une distribution gamma  
déplacée (Graphique 1). Les résultats sont conformes aux estimations  
du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat  
La sensibilité climatique peut être estimée en utilisant :  
1
2
. des modèles climatiques,  
. des informations climatiques provenant d'un passé lointain, de  
la dernière ère glaciaire par exemple (paléoclimatologie),  
. des données sur la manière dont les températures mondiales  
réagissent aux éruptions volcaniques importantes,  
. les tendances climatiques récentes.  
3
(
GIEC), organe de l'ONU pour l'étude des changements climatiques.  
Dans son cinquième rapport d'évaluation, le GIEC estime que la  
sensibilité climatique à l'équilibre, située entre 1,5°C et 4,5°C, est  
probable, et qu'une sensibilité supérieure à 6°C est très improbable.  
4
1
Cette fourchette s'est maintenue de manière quasi-permanente au  
cours des quatre dernières décennies.2  
Source : Colman and Braganza (2013)  
Les responsables politiques souhaitent éviter les catastrophes  
Difficilement observable, le coût social du carbone est estimé par le climatiques de grande ampleur, et la partie droite de la courbe des  
modèle dit « d'évaluation intégrée » (MEI), qui fait le lien entre les températures est sans doute celle qui attire le plus leur attention. C'est  
modèles climatiques et les modèles économiques. Les trois modèles ce que les économistes appellent les « risques extrêmes », en  
les plus connus sont le modèle DICE de William Nordhaus, le modèle l'occurrence, la probabilité que la sensibilité climatique à l'équilibre soit  
FUND de Richard Tol, et le modèle PAGE de Christ Hope. D’après supérieure à 4,5°C. Il est très difficile de déterminer précisément la  
l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA), le CSC forme de la courbe car, fort heureusement, les événements  
s'est élevé à 36 dollars US en 2015 (en dollars 2007 et sur la base d'un exceptionnels se situent bien en dehors des limites déjà expérimentées.  
taux d'actualisation de 3 % pour estimer la valeur nette de dommages Dans de telles situations, on est contraint de se fonder sur des  
futurs). Par ailleurs, un nombre croissant d'entreprises utilisent un prix convictions a priori, sous la forme d'une distribution de probabilité.  
interne de la pollution au carbone pour mesurer le rapport  
risque/opportunités lié aux changements climatiques. Exxon Mobil  
2
Corporation se base sur un prix de 80 dollars US par tonne de CO en  
040, ce qui, en réalité, dépasse l'estimation de l'EPA pour cette année  
60 dollars US).  
1
GIEC (2014). Dans la terminologie GIEC, « probable » signifie un niveau de confiance  
2
(
supérieur à 66 % et « improbable »un niveau inférieur à 10 %.  
2
Cet intervalle a été estimé, pour la première fois, dans le rapport Charney de 1979 du  
Conseil national de recherche des Etats-Unis.  
4
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Queue de la distribution de la sensibilité climatique  
Distribution des coûts du rechauffement climatique en percentiles  
de la sensibilité climatique  
2
CO e/ppm  
400  
500  
600  
700  
800  
900  
Stabilisation à 450 ppm  
Stabilisation à 550 ppm  
Distribution Pareto  
Prob [T ≥ 5°C]  
Percentiles Température  
Coûts  
% PIB  
0,0  
Température  
°C  
Coûts  
% PIB  
0,0  
1,5  
0,2  
6,5  
15  
25  
38  
52  
(
point médian)  
°C  
0,8  
1,0  
1,1  
1,2  
1,4  
1,5  
1,6  
1,7  
1,8  
1,9  
2,1  
2,2  
2,3  
2,5  
2,7  
2,9  
3,2  
3,5  
4,1  
Prob [T ≥ 10°C]  
Distribution normale  
Prob [T ≥ 5°C]  
0,83  
1,9  
3,2  
4,8  
6,6  
2
,5  
,5  
1,0  
7
0,0  
1,2  
0,0  
1,E-06  
2
14  
29  
42  
51  
12,5  
17,5  
22,5  
27,5  
32,5  
37,5  
42,5  
47,5  
52,5  
0,0  
1,4  
0,1  
Prob [T ≥ 10°C]  
Distribution gamma*  
Prob [T ≥ 5°C]  
1,E-30 1,E-10 1,E-05  
0,1  
0,64  
2,1  
0,0  
1,5  
0,2  
0,1  
1,7  
0,4  
1,7  
0,0  
5,6  
0,0  
11,6  
0,3  
19,9  
0,8  
26,7  
1,9  
35,5  
3,4  
0,2  
1,8  
0,6  
Prob [T ≥ 10°C]  
Tableau 1  
0,3  
1,9  
0,9  
Sources : Weitzman (2011), *calculs BNP Paribas  
0,4  
2,1  
1,2  
0,6  
2,2  
1,6  
Le tableau 1 illustre ce problème. Plus les émissions de gaz carbonique  
se stabilisent à un niveau élevé, plus le risque de changements  
climatiques catastrophiques est grand. Pour l'heure, l’objectif consiste à  
maintenir la concentration de gaz à effet de serre en deçà de 450 ppm.  
Le réchauffement moyen à ce niveau est d'environ 2°C, et le risque qu'il  
dépasse les 5°C est, à moins de 5 %, relativement faible. Toutefois, si  
l'on suppose que la courbe suit une distribution gamma, la probabilité  
que l’augmentation de la température dépasse les 5°C est supérieure à  
0,8  
2,4  
2,2  
1,2  
2,5  
2,9  
57,5  
1,6  
2,7  
3,7  
62,5  
67,5  
72,5  
2,1  
2,9  
4,9  
2,9  
3,1  
6,3  
3,8  
3,3  
8,2  
1
5
0 % si les concentrations de gaz à effet de serre dépassent les  
80 ppm. Pour les responsables politiques de nature prudente, ce  
77,5  
5,2  
3,6  
10,8  
14,6  
20,6  
31,8  
82,5  
87,5  
92,5  
97,5  
7,2  
3,9  
risque est considérable. La mise en œuvre de mesures fortes en faveur  
du climat peut, donc, être considérée comme une prime d'assurance  
contre un tel risque.  
10,5  
16,7  
4,3  
5,0  
5,1  
2,0  
35,1  
1,0  
6,3  
2,4  
64,7  
2,5  
Moyenne  
Tableau 2  
Source : BNP Paribas  
Pour analyser la gravité des dommages, nous aurions pu calculer la  
valeur actuelle des pertes. Toutefois, cette démarche pose  
immédiatement la question du taux d'actualisation applicable. Tout  
comme Quiggin (2017), nous éludons cette importante question pour  
évaluer les pertes à une date future, soit la fin de ce siècle.  
La hausse des températures a un impact direct sur le PIB, en particulier  
en ce qui concerne la production agricole. Bien qu'une hausse modérée  
puisse être bénéfique pour l'économie dans les zones tempérées,  
puisqu’elle permettrait des récoltes plus abondantes, on devrait assister  
globalement à des baisses de production dans le reste du monde. Par  
ailleurs, la production sera pénalisée par les changements  
météorologiques avec de fortes précipitations et, ailleurs, de longues  
périodes de sécheresse.  
Les dommages sont estimés par une fonction des pertes L(λ,E), qui  
représente le pourcentage de PIB perdu en raison du réchauffement  
planétaire :  
퐿(휆, 퐸) = {푇(휆, 퐸) − 푇 } ∗ 퐿  
0
0
Le tableau 2 résume les résultats de la stabilisation des gaz à effet de  
serre à 450 ppm et 550 ppm. Si la concentration de CO eq se stabilisait  
2
à 450 ppm, la hausse de la température serait probablement comprise  
entre 1,5°C et 4°C. La hausse moyenne serait de 2°C, conforme à  
l’objectif de l'accord de Paris. De plus, il est improbable que  
avec T  
minimes, L  
0
le réchauffement pouvant être supporté avec des dommages  
une constante égale aux dommages pour T +1 et κ>1, qui  
0
0
représente la convexité de la fonction des pertes. Dans notre exemple,  
κ est fixé à 2,5.  
l’augmentation de la température mondiale dépasse les 4°C (colonne 2). Les résultats sont présentés dans le tableau 2 (colonnes 3 et 5). Si l’on  
Cependant, la situation serait plus sombre si la concentration de gaz à parvient à maintenir les dommages en deçà de 1,5°C, soit l'objectif de  
effet de serre se stabilisait à 550 ppm. La hausse moyenne de la l'accord de Paris sur le climat, les dommages devraient être  
température mondiale serait alors de 2,4°C, mais la probabilité que la négligeables. Toutefois, d'après le GIEC, un tel scénario est peu  
hausse dépasse les 4°C serait de 17,5% (colonne 4).  
probable. Si les concentrations de gaz à effet de serre se stabilisaient à  
5
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4
50 ppm et si l'augmentation de températures pouvait être limitée à Le graphique 2 présente les résultats pour q=1 et différentes valeurs de  
environ 2°C, les dommages pourraient représenter 1 % du PIB. Le a, le paramètre de la fonction de coût. Les lignes montrent que l'effort  
1  
(
GIEC prévient que, faute d'efforts supplémentaires pour réduire les  
émissions de gaz à effet de serre au-delà des mesures actuelles, les  
relatif de réduction durant la période 1,  =  
2
varie  
1
푟 + 퐸([푟 ])  
1
degrés de concentration d'équivalents CO  
2
pourraient atteindre plus de  
1
300 ppm d'ici à 2100, et l’augmentation de la température moyenne en fonction de l'incertitude sur les dommages subis durant la période 2  
mondiale en surface pourrait être comprise entre 3,7°C et 4,8°C. Dans (H). Summers et Zeckhauser montrent que les résultats sont très  
un tel scénario, les pertes pourraient atteindre 20 % de la production en similaires pour q=2.  
l’absence de réchauffement. Ces calculs sont conformes à ceux du  
rapport Stern.  
La réduction précoce de la pollution est optimale en cas de coûts  
marginaux élevés et de dommages incertains  
56%  
55%  
54%  
Dépenses consacrées à la réduction de la pollution  
en période 1 en % du coût total de la réduction  
Une question essentielle est celle de la richesse que les générations  
actuelles sont prêtes à sacrifier pour éviter des dommages  
catastrophiques aux générations suivantes. Compte tenu des  
incertitudes, pour certains des mesures importantes s'imposent afin de  
contenir le réchauffement planétaire en deçà de 2°C. D'autres préfèrent  
attendre d'en savoir plus sur les conséquences du réchauffement  
53%  
52%  
51%  
50%  
49%  
48%  
47%  
46%  
3
planétaire pour éviter des dépenses excessives.  
Incertitude concernant les émissions en période 2  
1.2 1.4 1.6  
Paramètre de la courbe des coûts de réduction des émissions (a) :  
1
1.8  
Le modèle à deux périodes proposé par Summers et Zeckhauser  
(
2008) offre une illustration simple de ce problème. Il peut s’agir par  
1
.8  
2.8  
2
6
exemple de périodes de 10 ans ou de 20 ans. Les dommages sur  
l'environnement sont subis en seconde période, en raison des gaz à  
effet de serre libérés durant la première et la seconde périodes.  
Graphique 2  
Source : BNP Paribas  
Une autre question importante est celle de savoir si une incertitude  
accrue se traduit par une fraction plus élevée ou plus faible de la  
réduction des émissions totales à mettre en œuvre au cours de la  
période 1. L'incertitude est représentée par l'écart entre H et L. Il  
s'avère que a, qui détermine les coûts marginaux de la réduction, est un  
paramètre essentiel. Si les coûts marginaux de la réduction sont faibles,  
il peut être souhaitable de temporiser. En revanche, s'ils augmentent  
rapidement (a>2), comme le supposent la plupart des modèles, il est  
plus intéressant de réduire davantage durant la première période. De  
fait, si les dommages s'avéraient importants, il pourrait devenir très  
Faute de réduction, les émissions atteignent 100 unités durant chaque  
période. Le problème consiste à déterminer r1 et r2, les réductions à  
opérer durant les périodes 1 et 2, respectivement, exprimées en  
pourcentage des émissions totales. Les réductions d'émissions  
comportent un coût. La fonction de coût pour chaque période est  
exprimée par l'égalité suivante :  
퐶(푟 ) = 훾푟  
avec i=1,2 et a>1, ce qui implique une augmentation du coût marginal. γ onéreux de concentrer la totalité de l'effort de réduction durant la  
et a sont des constantes.  
seconde période en raison de l'augmentation des coûts marginaux de la  
réduction. Dans ce cas, il serait judicieux de se préparer aux  
changements climatiques longtemps à l’avance, avant que les effets  
des gaz à effet de serre ne se fassent sentir.  
Les dommages sont déterminés par une variable stochastique binaire d,  
qui  à probabilité égale  peut être soit élevée (H), soit faible (L). La  
valeur moyenne est 1, ce qui implique que L=2-H et 1H2.  
A la fin de la première période, les dommages prévus dus aux  
émissions sont connus, ce qui permet de déduire le niveau de réduction  
des émissions requis durant la seconde période.  
Il est, aujourd'hui, communément admis parmi les climatologues que les  
émissions de gaz à effet de serre sont la principale cause de la  
variation observée des températures mondiales. La réponse à apporter  
aux risques extrêmes des événements rares aux conséquences  
Les pertes à la fin de la période 2 sont exprimées par l'égalité suivante :  
퐿(푟 , 푟 , 푑) = {푑(ꢀꢁꢁ − 푟 − 푟 )}  
1
2
1
2
La fonction objective globale au début de la période 1 est égale à :  
4
catastrophiques est, elle, moins évidente. Comme nous l'avons vu,  
Minimiser  
훾푟 + ꢁ.5 ∗ ( 훾푟 + 훾푟 ) + ꢁ.5 ∗ [{푑(ꢀꢁꢁ − 푟 − même lorsque la société parvient à maintenir la concentration de gaz à  
1
2퐻  
2ꢂ  
1
푟 )} + {푑(ꢀꢁꢁ − 푟 − 푟 )} ]  
effet de serre en deçà de 450 ppm, la probabilité que les températures  
augmentent au-delà de 4°C, ce qui pourrait avoir des conséquences  
catastrophiques, n'est pas nulle.  
2
1
2ꢂ  
3
Ce problème est comparable à celui des investissements irréversibles (cf. par exemple  
Dixit et Pindyck,1994).  
4
The tragedy of the uncommons, Wiener (2016)  
6
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Les économistes supposent souvent que les personnes prennent des épidémies, comme si cela n’existait qu’au cinéma. Les films montrent  
décisions rationnelles en maximisant une fonction (collective) d'utilité. souvent des catastrophes mais pour le public, cela reste un  
Les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont étudié les divertissement et ne le sensibilise pas vraiment.  
réactions humaines. Leurs recherches montrent que les décisions  
Une deuxième raison est l'ampleur considérable de l’impact des  
humaines sont généralement dirigées par un ensemble de raccourcis  
risques catastrophiques. Certaines recherches ont été menées pour  
mentaux automatiques et largement intuitifs, qu'ils appellent « biais  
déterminer la somme que les gens sont prêts à payer pour protéger  
cognitifs ». 5 Ils montrent que, loin de fonder leurs décisions sur un  
d'autres personnes contre les risques. On pourrait s'attendre à ce que  
processus rationnel, les individus sont plus enclins à s'en remettre au  
l'inclination à payer augmente en fonction du nombre de personnes  
hasard pour éviter une perte que pour obtenir un avantage. Selon les  
menacées. Les recherches montrent bien que cette inclination  
termes de Daniel Kahneman, placés devant une alternative particulière,  
augmente, mais aussi qu'elle croît à un rythme de plus en plus faible  
à savoir perdre 900 dollars de manière certaine ou risquer, avec une  
avant de parvenir à un plateau. Si le nombre de victimes est très élevé,  
probabilité de 90 %, de perdre 1 000 dollars, les individus acceptent de  
l'inclination à payer diminue. Le psychologue Paul Slovic qualifie ce  
s'en remettre au hasard. Mais lorsqu'ils ont le choix entre la garantie  
d'obtenir 900 dollars ou une probabilité de 90 % d'obtenir 1 000 dollars,  
pourrait être le découragement ressenti face au nombre de personnes  
les individus optent pour le gain assuré de 900 dollars.  
8
phénomène d’« engourdissement psychique » . L’une des raisons  
touchées. Le grand public peut avoir une réponse émotionnelle au sort  
Cette observation ne laisse pas d'évoquer les conclusions proposées d'une personne bien identifiée, mais pas à celui d'une population  
dans le rapport de Nicolas Stern : « Utilisant les résultats de modèles importante et non identifiée. C'est la raison pour laquelle les ONG ont  
économiques officiels, le rapport estime que si l’on ne réagit pas, les souvent recours à la personnification dans leurs campagnes d’affichage.  
coûts et les risques globaux du changement climatique seront Enfin, le grand public peut préférer lutter contre un ennemi bien identifié  
équivalents à une perte d’au moins 5 % du PIB mondial chaque année, plutôt que contre une catastrophe naturelle sans visage ou un problème  
aujourd’hui et demain. Si l’on prend en compte un éventail plus vaste de social omniprésent.  
risques et de conséquences, les estimations des dommages pourraient  
Une troisième raison qui explique le peu de cas que l'on fait des risques  
s’élever à 20 % du PIB voire davantage. En revanche, les coûts de  
extrêmes est l'insuffisance de la dissuasion. Les systèmes juridiques  
l’action, à savoir réduire les émissions de gaz à effet de serre pour  
traditionnels parviennent difficilement à gérer les catastrophes de très  
éviter les pires conséquences du changement climatique, peuvent se  
grande ampleur. Une telle catastrophe peut conduire à l'effondrement  
des institutions, et il est alors difficile de contraindre les responsables à  
réparer les dommages causés. C'est la raison pour laquelle les  
assurances contre ces catastrophes de très grande ampleur n'ont  
6
limiter à environ 1 % du PIB mondial chaque année ». Dans ces  
conditions, on peut redouter que les gens préfèrent prendre le risque de  
subir les changements climatiques plutôt qu'adapter leurs modes de vie.  
Le professeur Jonathan Wiener identifie trois facteurs principaux qui aucune signification pratique. Les assurés refuseraient de payer les  
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conduisent à négliger les risques extrêmes. Le premier est primes s'ils craignaient que l’assureur ne soit pas en mesure de les  
l'indisponibili. Les recherches montrent la tendance à sous-estimer indemniser, voire même qu'une catastrophe de très grande ampleur  
la probabilité des accidents courants et à surestimer celle des accidents conduise à la disparition de l’assureur lui-même.  
graves. On redoute souvent davantage un accident d'avion ou un  
attentat terroriste qu'un accident de voiture, alors que les deux premiers  
surviennent bien moins souvent qu'on ne le pense. Par ailleurs, les  
accidents graves font souvent l’objet d'enquêtes qui peuvent déboucher  
sur de nouvelles réglementations qui éviteront qu'ils ne se reproduisent. Les autorités sont beaucoup plus conscientes de la réalité des risques  
Un accident dans une mine de charbon peut ainsi conduire à la mise en extrêmes que le grand public. Depuis 1990, les autorités militaires  
place de nouvelles normes de sécurité dans les souterrains. En américaines considèrent les changements climatiques comme un  
revanche, les risques de santé publique liés à la combustion du « multiplicateur de menaces », susceptible de compromettre l'efficacité  
charbon, à l’origine de beaucoup plus de décès, sont souvent sous- opérationnelle. En 2015, le président Barack Obama a même présenté  
évalués.  
les changements climatiques comme l'un des principaux risques  
stratégiques. Ils ont, depuis, été retirés de cette liste par le président  
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Malgré la crainte des accidents graves, le public redoute beaucoup  
moins les catastrophes, tels que des changements climatiques  
soudains, des virus mortels, ou la collision de gros astéroïdes. Les  
responsables politiques doivent prioriser les réponses à tous ces  
dangers. En 2009, par exemple, malgré les avertissements émis par les  
autorités sanitaires publiques, le public a prêté très peu d'attention au  
déclenchement de l'épidémie du virus H1N1. Cette attitude s'explique  
par le fait d’avoir eu la chance de n'avoir jamais été touché par de telles  
Donald Trump en décembre 2017. Dans un rapport de 2014 du Center  
for a New American Security sur la relation entre sécurité nationale et  
risque lié aux changements climatiques, le général à la retraite Gordon  
Sullivan déclarait : « En tant que soldat, je peux dire que l'on n'est  
jamais sûr à 100 %. Si vous attendez d'être sûr à 100 %, quelque chose  
tournera mal sur le champ de bataille ».10  
5
8
Kahneman (2011)  
Stern (2007), page 14  
Wiener (2016)  
Slovic, (2010)  
6
9
http://nssarchive.us/wp-content/uploads/2015/02/2015.pdf  
CAN Military Advisory Board (2014)  
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10  
7
Conjoncture // Mars 2018  
economic-research.bnpparibas.com  
Un des défis majeurs de la politique climatique est de surmonter la soigneusement finalisé. Aussi vaut-il probablement mieux conserver  
résistance du grand public. Comme nous l'avons vu, les gens l'accord existant en espérant que les États-Unis ladopteront de  
s’intéressent davantage aux pertes qu’aux gains. Toutefois, pour nouveau un jour.  
maintenir la concentration de carbone à des niveaux relativement  
raisonnables, peut-être faudrait-il changer nos modes de vie. Pour aider  
Achevé le 28 mars 2018  
les pays les plus pauvres à investir dans les énergies durables et à  
répondre aux conséquences déjà observables des changements  
climatiques, des sacrifices peuvent se révéler nécessaires. 11 Par  
ailleurs, notre volonté d'investir pour les prochaines générations  
constitue un facteur essentiel. Aussi longtemps que les changements  
climatiques ne seront pas considérés comme une urgence, il sera Références  
raymond.vanderputten@bnpparibas.com  
tentant de se laisser porter, et de laisser aux générations suivantes le  
CAN Military Advisory Board, 2014. National Security and the Accelerating  
Risks of Climate Change, Alexandria, VA  
soin d'accomplir le gros de l’effort pour réduire les émissions de gaz à  
effet de serre. Ce serait une grave erreur. Les investissements dans les  
infrastructures énergétiques aujourd’hui ont une influence déterminante  
sur les émissions de gaz carbonique des prochaines décennies. En  
investissant aujourd'hui dans les sources d'énergie durables, nous  
réduirions considérablement les gaz à effet de serre pour les  
générations futures.  
Colman, R. and K. Braganza, 2013. Explainer: what is climate sensitivity?, The  
Conversation  
Dixit, A. K., & Pindyck, R. S. (1994). Investment under uncertainty. Princeton  
university press  
IPCC, (2014), Climate Change 2014: Synthesis Report. Contribution of Working  
Groups I, II and III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental  
Panel on Climate Change [Core Writing Team, R.K. Pachauri and L.A. Meyer  
(eds.)]. IPCC, Geneva, Switzerland, p.151  
Pour convaincre le grand public de la nécessité de prévenir les  
changements climatiques, les politiques en matière d'environnement  
doivent être bien pensées. D’après le rapport Stern, pour des raisons  
éthiques et de neutralité intergénérationnelle, le taux d'actualisation doit  
être proche de zéro afin d'optimiser le bien-être social entre générations.  
C'est l'un des facteurs qui expliquent les différences importantes entre  
le rapport Stern et les études publiées jusqu'alors. Cette position a fait  
l'objet de nombreuses critiques. Nordhaus affirme que le critère de  
neutralité intergénérationnelle n'est pas aussi universel que les auteurs  
Millar, R. J., Fuglestvedt, J. S., Friedlingstein, P., Rogelj, J., Grubb, M. J.,  
Matthews, H. D., Skeie, R. B., Forster, P. M., Frame, D. J. & Allen, M. R. (2017).  
Emission budgets and pathways consistent with limiting warming to 1.5 C.  
Nature Geoscience, 10(10), 741  
1
2
du rapport Stern veulent le laisser croire. Sa principale critique est que  
cette approche n'aborde pas la question de la structure de la prise de  
décision intertemporelle effective. Il estime impossible que chaque  
génération décide de la manière dont les générations futures devront  
agir. Il considère plutôt chaque génération comme le membre d'une  
course de relais : « passer le relais du capital à la prochaine génération  
en espérant qu'elle agira de manière raisonnable en évitant des choix  
catastrophiques, c'est-à-dire en laissant tomber ou en détruisant le  
relais ». Summers et Zeckhauser (2008) avancent un argument  
similaire en comparant les politiques à de précieuses antiquités,  
transmises de génération en génération. « Chaque génération a le  
Miller, S., Muir-Wood, R., & Boissonnade, A. (2008). An exploration of trends in  
normalized weather-related catastrophe losses. Climate extremes and society,  
225-247  
Nordhaus, W. D. (2007). A Review of the Stern Review on the Economics of  
Climate Change. Journal of Economic Literature, 45, 686-702  
Nordhaus, W. D. (2017). Projections and uncertainties about climate change in  
an era of minimal climate policies (No. w22933). National Bureau of Economic  
Research  
Pindyck, R. S. (2012). Uncertain outcomes and climate change policy. Journal  
of Environmental Economics and management, 63(3), 289-303  
choix de vendre les meubles mais elle peut préférer les conserver, Quiggin, J. (2018). The importance of ‘extremely unlikely’events: tail risk and the  
certaine que les générations suivantes se rangeront à son avis ».  
costs of climate change. Australian Journal of Agricultural and Resource  
Economics, 62(1), 4-20  
L'accord de Paris sur le climat peut être considéré comme une politique  
à transmettre aux prochaines générations. À l'heure actuelle, les pays  
négocient sur les procédures visant à revoir à la hausse les objectifs de  
réduction. Une décision devra être prise à l'occasion de la COP24 à  
Katowice (Pologne) en décembre 2018. L'accord et les procédures de  
Paris (la « boîte à outils ») pourront être transmis aux prochaines  
générations. Les pays peuvent se retirer de l'accord, comme c'est déjà  
le cas des États-Unis, mais ils sont également conscients de leurs  
responsabilités. Il sera extrêmement difficile de renégocier un document  
Slovic, P. (2010). If I look at the mass I will never act: Psychic numbingpsychic  
numbing and genocidegenocide. In Emotions and risky technologies (pp. 37-59).  
Springer, Dordrecht  
Stern, N. (2007). The economics of climate change: the Stern report.  
Cambridge University Press, Cambridge UK  
Summer, L. and R.J. Zeckhauser, 2008, Policymaking for posterity, NBER  
Working Paper 14359  
Weitzman, M. L. (2011). Fat-tailed uncertainty in the economics of catastrophic  
climate change. Review of Environmental Economics and Policy, 5(2), 275-292  
1
1
Wiener, J. B. (2016). The Tragedy of the Uncommons: On the Politics of  
Apocalypse, Global Policy 7  
Dans l'accord de Paris sur le climat, les pays développés se sont engagés à mettre  
chaque année à compter de 2020 au moins USD 100 mds à la disposition des pays les  
plus pauvres pour les aider à mettre en œuvre des politiques d'adaptation et d'atténuation.  
12  
Voir par exemple, Nordhaus (2007).