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Espagne: L’atterrissage en douceur de la croissance se poursuit

12/12/2019

Le ralentissement économique se précise. Les élections du 10 novembre pourraient déboucher sur la formation d’un gouvernement, mais n’éclaircissent pas vraiment la situation politique. 

TRANSCRIPT // Espagne: L’atterrissage en douceur de la croissance se poursuit : décembre 2019

FOCUS

 

François Doux : On parle à présent de l'Espagne où des élections législatives ont été organisées le mois dernier. Nous sommes avec Frédérique Cerisier. Bonjour.

Frédérique Cerisier : Bonjour François.

François Doux :  Avant de parler de l'évolution politique de l'Espagne, parlons de son évolution économique. On a bien sûr en tête la crise de 2008, une crise à la fois bancaire et immobilière, et depuis un rebond de l’ économie espagnole. Est-ce que cela continue ?

Frédérique Cerisier : Oui, bien sûr. On a toujours cette idée d'un pays en plein rebond. Globalement, au cours des cinq dernières années, la croissance moyenne a été de 3% en Espagne. En 2019, elle va s'établir encore un peu au-dessus de 2%, donc à un niveau élevé et enviable pour beaucoup de ses voisins européens. Malgré tout le ralentissement qui s'installe en Europe l’atteint aussi, d'autant plus que les transformations du modèle économique qui sont nées de la crise l'ont rendue un peu plus dépendante que par le passé des exportations.

François Doux :  À propos des exportations, est-ce que cela veut dire que l'économie espagnole va se détériorer dans les mois à venir ?

Frédérique Cerisier : Oui, un petit peu. Encore une fois, on voit que la croissance ralentit jusqu'à aujourd’hui vraiment très lentement. Notamment parce qu'elle était soutenue par la demande intérieure, la consommation des ménages, l'investissement des entreprises. Mais les données d’enquêtes se détériorent, en particulier dans le secteur manufacturier. Par exemple les indices des directeurs d'achat se sont maintenant installés clairement en zone de contraction depuis l'été.

Le dernier élément important à avoir en tête, c'est que le marché du travail commence à ralentir. Il y a eu beaucoup de créations d'emplois ces dernières années, mais elles ont  ralenti en deçà de 2% au troisième trimestre 2019, un plus bas depuis cinq ans. Dans le même temps, reflet de la vitalité passée du marché de l'emploi, l'offre de travail de la population active rebondit.

François Doux : Est-ce que cela veut dire que le chômage va à nouveau augmenter en Espagne ?

Frédérique Cerisier : Peut-être pas de façon très forte. Mais ce qui est certain, c'est qu’il s'est stabilisé tout au long de l'année 2019, à un niveau encore élevé, au-delà de 14%. Donc même si on n'attend pas un rebond très marqué du chômage au cours des prochains trimestres, il est certain que l'essoufflement des créations d'emplois va peser sur la demande intérieure et renforcer un petit peu le ralentissement de la croissance.

François Doux :  Revenons maintenant à la situation politique. Quatre scrutins en quatre ans en Espagne. Les Espagnols ont voté au mois d'avril dernier, et de nouveau le 10 novembre dernier. Quel en a été le résultat ?

Frédérique Cerisier : Pas de changement fondamental en fait, même s’il y a eu des mouvements assez importants à droite, avec un effondrement de la représentation des centristes de Ciudadanos et un nouveau bond du parti d'extrême droite qui est devenu la troisième force politique du pays. Mais à gauche, aucun changement dans les rapports de force. Le premier parti en tête reste le parti socialiste de Pedro Sanchez, mais il ne progresse pas et il ne rassemble qu'un peu moins de 30% des voix. Donc la représentation au Congrès des députés qui reste très fragmentée.

François Doux : Alors Pedro Sanchez, le précédent chef du gouvernement et le chef de file des socialistes, va-t-il enfin pouvoir constituer un nouveau gouvernement ?

Frédérique Cerisier : C’est malgré tout  possible parce que ces résultats l'ont poussé dès le lendemain du scrutin à conclure un accord de principe avec le parti radical de gauche Podémos pour former un gouvernement minoritaire. Mais cela ne suffira pas forcément, justement parce que cette coalition est minoritaire. Pour installer le gouvernement, cette coalition devra bénéficier d'une abstention « bienveillante » d'autres membres du Congrès des députés.
Ce soutien peut venir soit des centristes de Ciudadanos, mais qui ne semblent pas jusqu'à présent disposés à le faire, soit d'une partie de la galaxie des partis régionaux et nationalistes qui complètent le Congrès des députés. En particulier des élus nationalistes catalans qui endosseront donc probablement à nouveau le rôle d'arbitre dans cette assemblée.

François Doux : Donc les difficultés à former un gouvernement, une majorité parlementaire stable, pourraient perdurer à chaque vote, en Espagne ?

Frédérique Cerisier : Oui, à partir du moment où la coalition va être minoritaire, la question se reposera à chaque fois. On peut s'attendre non seulement à des difficultés pour former le gouvernement mais aussi pour mettre en œuvre une politique. Et, de façon générale, à des difficultés pour durer. Et, mesurée à cette aune , c'est sûr que la durée d'une législature entière paraît longue.

François Doux :  Pour finir, question cruciale. Quel a été ou quel est l'impact économique de cette instabilité politique ?

Frédérique Cerisier : On assiste depuis plusieurs années à une succession assez rapide de gouvernements, fragiles, en Espagne, avec parfois des périodes de transition assez longues entre deux gouvernements. À court terme, cela n’a pas d'impact très fort sur la dynamique conjoncturelle du pays. On a bien vu qu'ils ont parfaitement su bénéficier de la reprise économique ces dernières années, sans frein majeur.

En revanche, au fur et à mesure des années, l'impact a été la difficulté à mener des politiques de réforme, qui demandent du temps et du capital politique, choses que les différents gouvernements n'ont pas eu ces dernières années, alors même que le pays garde des handicaps structurels, notamment sur le marché du travail.

Un autre bon exemple est à trouver du côté des politiques budgétaires. Le dernier budget voté en Espagne est celui de 2018, qui n'a été voté qu'en milieu d'année 2018. Il n'y a pas eu de budget voté en 2019 et on peut d'ores et déjà se dire qu’il sera difficile de faire adopter un budget pour 2020, avec probablement beaucoup de discussions et de tractations.

Donc encore une fois, à court terme cela n'empêche pas l'économie et l'Etat de fonctionner. Mais une des conséquences a été que le pays n'a que peu tiré profit d'un environnement très favorable ces dernières années, par exemple pour accélérer la consolidation de ses finances publiques.

François Doux :  Merci Frédérique Cerisier pour ce point sur l'économie et la politique espagnole ; bien des épisodes à suivre, tant à Madrid qu'à Barcelone.

 

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