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Turquie : démystifier la dépréciation de la livre

13/11/2020

La livre turque s’est visiblement dépréciée ces dernières semaines, une évolution dont il est important de bien comprendre les causes et les conséquences, à la fois négatives et positive.

TRANSCRIPT // Turquie : démystifier la dépréciation de la livre : novembre 2020

LE GRAPHIQUE DU MOIS

 

FRANÇOIS DOUX

On parle à présent dans Le graphique du mois, du marché des changes et plus spécifiquement de la livre turque face au dollar. Une livre qui ne cesse de se déprécier. À la fin du mois d'octobre, on a touché les plus bas historiques, à 8 livres pour un dollar.

Stéphane Colliac, bonjour.

 

STÉPHANE COLLIAC

Bonjour.

 

FRANÇOIS DOUX

Pourquoi cette baisse depuis plusieurs mois de la livre turque face au dollar ?

 

STÉPHANE COLLIAC

Oui et c'est même une baisse depuis plusieurs années qui ne fait que se prolonger.

Ce que l'on observe, c'est que le pays a un déficit extérieur structurel qui s'était un peu réduit en 2019 mais qui "grosso modo" est structurel et qui est réapparu fortement en 2020. Donc ce déficit extérieur est la première des causes, puisque ce sont autant de devises qui sortent du pays plutôt qu'elles n'y rentrent. Le fait que l'on ait des flux de capitaux qui ne financent pas totalement depuis quelques années est un élément qui s'ajoute. Et puis, il y a les écarts d'inflation que l'on constate.

 

FRANÇOIS DOUX

Il y a plus de 12% d'inflation, c'est ça en Turquie.

 

STÉPHANE COLLIAC

À peu près 12%. Ces écarts d'inflation sont, eux aussi, structurels donc ils militent pour une dépréciation de la livre vis-à-vis du dollar.

 

FRANÇOIS DOUX

Et on voit sur le graphique, en 2018, une forte baisse. Cela s'est un petit peu calmé, qu'est-ce qui s'est passé ?

 

STÉPHANE COLLIAC

C'est une crise de change. Les États-Unis ont resserré leur politique monétaire. Tous les pays émergents qui avaient des déséquilibres d'inflation, de déficit extérieur ou de budget ont été moins bien traités que les autres. S'ils ne resserraient pas assez leur politique monétaire, ils subissaient des pressions de change, d'où cette crise de change en 2018.

 

FRANÇOIS DOUX

La politique monétaire justement. On a une décision de la Banque centrale turque fin octobre qui n'a pas forcément plu aux marchés.

 

STÉPHANE COLLIAC

Pas vraiment. En fait, au mois de mars 2020, lorsque le Covid s'est déclenché, on a eu une baisse de taux directeurs tout à fait normale puisqu'il fallait soutenir l'économie. Toutefois l'inflation qui était autour des 12% en mars 2020 n'a pas baissé par la suite et donc cette politique monétaire est devenue très accommodante, d'autant plus que l'économie est repartie en parallèle. Cela a fait s'accroître les pressions à la dépréciation sur la livre. Et donc en septembre, il y a eu un début de resserrement monétaire. On s'attendait à ce qu'en octobre cela se poursuive et, en fait, ça n'a pas vraiment été fait.

Un taux un peu annexe a été relevé mais pas le taux principal, d'où la déception et d'où le fait que l'on ait cassé le seuil des 8 livres par dollar.

 

FRANÇOIS DOUX

Parlons des conséquences de cette faiblesse de la livre turque. En termes d'image forcément ce n'est pas terrible, mais en termes économiques il y a des bons côtés ?

 

STÉPHANE COLLIAC

Oui, c'est vrai en termes d'image quand on voit une devise qui se déprécie même pour les Turcs en eux-mêmes, c'est une promesse d'inflation par la suite, puisqu'on sait que cela se transmet de l'un à l'autre. Maintenant, c'est aussi le signe que les déséquilibres qui sont derrière ne disparaissent pas. Cela va dans le volet négatif des choses. Le déficit extérieur s'est maintenu avec la baisse des recettes touristiques, par exemple. Mais c'est vrai qu'en parallèle, un taux de change qui se déprécie, c'est la compétitivité qui s'améliore.

En 2021, par exemple, si, espérons-le, on est sorti du Covid, à ce moment-là on va réfléchir où on va aller en vacances. Peut-être ira-t-on en Turquie parce que cela ne sera pas cher ?

 

FRANÇOIS DOUX

Effectivement et puis les exportations turques, elles sont moins élevées. Pour terminer, parlons des mois à venir. Quels indicateurs allez-vous regarder en tant qu'économiste pour anticiper un glissement continu ou pas de la livre turque ?

 

STÉPHANE COLLIAC

Ces indicateurs sont assez simples. Le solde extérieur, donc la balance commerciale, se dégrade ou pas ? L'inflation, on n'en voudrait un peu moins. Et puis les réserves de change de la banque centrale, parce que c'est ce qui permet d'intervenir pour défendre la devise.

 

FRANÇOIS DOUX

Stéphane Colliac, merci. Dans un instant, Trois questions sur le budget de la France en 2021 avec Hélène Baudchon.

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QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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