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L’effacement des dettes détenues par la Banque centrale européenne ou le retour de l’illusionnisme monétaire.

07/01/2021

Les histoires de monétisation finissent mal… en général. L’effacement des dettes détenues par l’Eurosystème, au mieux, ne servirait à rien, au pire corromprait l’euro.

TRANSCRIPT // L’effacement des dettes détenues par la Banque centrale européenne ou le retour de l’illusionnisme monétaire. : janvier 2021

3 QUESTIONS

FRANÇOIS DOUX

Trois questions sur les dettes publiques liées au coronavirus. Jean-Luc Proutat, bonjour.

JEAN-LUC PROUTAT

Bonjour François.

FRANÇOIS DOUX

Deux chiffres. Plus de 2500 milliards d'euros. C'est le montant supplémentaire des dettes dans l'Union européenne. Cela représente 20 points de PIB. Première question qui fait débat : certains vont jusqu’à préconiser d’annuler cette dette, du moins la partie détenue par la Banque centrale européenne, cela veut dire quoi ?

JEAN-LUC PROUTAT

Effectivement, avec la crise du coronavirus, les gouvernements ont été amenés à dépenser beaucoup, tout en étant privés de recettes. Ils ont dû emprunter. Comme vous le signalez, ils ont considérablement accru leur dette. Au niveau des pays avancés, celle-ci est en passe d'atteindre 125% du PIB, soit le point haut de 1946. Face à cela, pour absorber le choc, les banques centrales sont intervenues, comme elles l'avaient déjà fait après la crise financière de 2008. Elles ont racheté la dette des États.

Un montant conséquent de dettes publiques se trouve aujourd’hui inscrit à l’actif de leur bilan. Au niveau de l'Eurosystème, cela représente 3 000 milliards d'euros, soit plus de 25% de l'encours. Pour les États, c’est un engagement qui, selon certains observateurs, est trop lourd à assumer. D'où l'idée d'effacer cette dette pour lui substituer un concours monétaire direct, sans contrepartie. La Banque centrale européenne deviendrait, en quelque sorte, une planche à billets qui tournerait à la discrétion des gouvernements.

FRANÇOIS DOUX

Cela nous rappelle certains souvenirs. Deuxième question : est-ce que cette annulation en 2021 est envisageable ?

JEAN-LUC PROUTAT

Non. En zone euro, le traité sur l'Union européenne confère leur indépendance aux banques centrales de l'Eurosystème et interdit le financement monétaire direct des déficits publics, jugé dangereux.

FRANÇOIS DOUX

Pourquoi ?

JEAN-LUC PROUTAT

Il faut faire appel à l'histoire et se souvenir que, pratiquement depuis l'origine, les dettes font l'objet de tentatives de répudiation. L'idée de leur monétisation est loin d'être nouvelle. En France, un exemple assez connu remonte à 300 ans, au début du 18e siècle, à l’époque de la Régence. Un Écossais du nom de John Law a eu l'idée de transférer la dette de l'État - qui était alors très importante puisqu'on sortait de la guerre de Succession d'Espagne - sur du papier monnaie, en réalité des billets de la Banque royale devenus eux-mêmes convertibles en actions de la Compagnie des Indes.

FRANÇOIS DOUX

Avec quels effets ?

JEAN-LUC PROUTAT

Délétères, puisqu'en 1720, la Compagnie des Indes fait faillite, le tout dans un grand trouble politique et social. Les billets de la Banque royale sont cloués aux portes et la confiance des citoyens dans la monnaie est durablement entamée.

Un autre exemple célèbre de monétisation extrême est immanquablement associé à l'hyperinflation allemande de 1923, lorsque la République de Weimar, alors privée de recettes par l'occupation française de la Ruhr, a émis des milliers de milliards de marks pour tenter de faire face à ses engagements.

On a tous en tête ces chariots de billets utilisés pour les échanges et dont le pouvoir d’achat avait finalement été ramené à zéro. En 1919, dans son ouvrage prophétique sur "Les conséquences économiques de la paix", Keynes indiquait, en reprenant Lénine, que « corrompre la monnaie était le moyen le plus sûr et le plus subtil de renverser l'ordre existant de la société ».

Aujourd'hui encore, recourir à un financement monétaire direct des déficits n'irait pas sans une forme de dynamitage de nos institutions.

L’Euro serait affaibli, voire disparaitrait, puisque l’on peine à imaginer qu'une banque centrale européenne qui s'adonnerait à ce type de pratique puisse conserver l'Allemagne à son bord.

FRANÇOIS DOUX

Troisième et dernière question : si c'est dangereux juridiquement, économiquement, d'un point de vue de la crédibilité, quelles solutions a-t-on pour rembourser justement ce surplus de dettes ?

JEAN-LUC PROUTAT

En ce qui concerne les dettes publiques, on ne parle pas véritablement de remboursement puisque, finalement, on dispose de temps pour cela. Ce qui compte davantage, c'est le service de cette dette, ce qu'elle coûte en charge d'intérêts, par exemple lorsqu’on rapporte cette charge aux recettes fiscales. Si une inquiétude existe, elle concerne surtout les pays émergents les plus pauvres.

En revanche, on sait qu'en zone euro, la charge de cette dette est très faible. La France a même réussi en 2020 à emprunter à taux d'intérêt négatif. Donc, on se demande quel serait l'intérêt pour les États d'annuler une dette qui leur coûte peu, voire qui leur permet d'encaisser des impôts et des dividendes via ce que leur reversent les banques centrales.

C'est un peu comme si vous-même vouliez annuler une dette qui vous sert à constituer un patrimoine. Vous effacez les deux d'un coup, mais vous n'en ressortez pas plus riche, tandis que votre crédibilité en tant qu'emprunteur est tout de même sérieusement entamée.

FRANÇOIS DOUX

Donc, "wait and see" et on va retenir ces leçons de l'histoire. Merci Jean-Luc Proutat pour ce point sur les dettes liées à la pandémie de coronavirus. On se retrouve dans un mois pour un nouveau numéro d'EcoTV.

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