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États-Unis, les grands travaux du président Biden

12/05/2021

Quelles sont les priorités du plan d’infrastructures « Biden » ? Comment sera-t-il financé ?

TRANSCRIPT // États-Unis, les grands travaux du président Biden : mai 2021

LE FOCUS

FRANÇOIS DOUX

2 300 milliards de dollars, c'est l'équivalent de 10 points de PIB des États-Unis. Voilà l'ampleur du plan de relance pour les infrastructures proposé par le président Biden. Un plan qui s'étale sur huit ans, qui sera financé probablement par l'impôt. Pour en parler, nous sommes avec Jean-Luc Proutat. Bonjour Jean-Luc.

JEAN-LUC PROUTAT

Bonjour François.

FRANÇOIS DOUX

Avant d'entrer dans les détails de ce plan de relance, parlez-nous de la conjoncture aux États-Unis en ce printemps 2021. À quoi ressemble-t-elle ?

JEAN-LUC PROUTAT

Elle est très tonique. Celui que son prédécesseur appelait "Joe l'endormi", le président Joe Biden, avance vraiment au pas de course à l’approche de l’été 2021 et à l’issue de ses 100 premiers jours. On sait qu’il a déjà fait voter un plan de 1 900 milliards de dollars au mois de mars, dont on commence à voir les effets dans l'économie, en parallèle du recul de l'épidémie. Pratiquement 50% des Américains sont maintenant vaccinés et circulent davantage, avec des poches mieux garnies puisqu'ils sont nombreux à toucher un chèque du Trésor américain. Ils bénéficient aussi de crédits d'impôts, ce qui fait que la consommation pousse très fort aux États-Unis et que le taux de croissance que l'on envisage cette année est d’au moins 6%. Cela dit, le président Biden ne se contente pas de brûler de l'essence pour faire tourner le moteur plus vite. Il compte également renforcer, consolider, le moteur de l'économie américaine.

FRANÇOIS DOUX

Parlons justement de ce fameux plan de relance qui veut moderniser l’économie américaine. Que contient ce plan et quelle va être son efficacité à vos yeux ?

JEAN-LUC PROUTAT

Ce plan part du constat, qui est aussi un paradoxe, que l'économie américaine, pourtant l'une des plus riches du monde, investit peu dans ses infrastructures. Le classement de l'OCDE situe mal les États-Unis sur ce terrain, comme sur celui de transition énergétique où les progrès sont faibles. Le plan d'infrastructures se déploie donc le long de ces deux axes : renforcer, rénover les infrastructures, notamment les infrastructures de transport et les réseaux (eau, électricité, etc.), et promouvoir les énergies vertes, y compris en taxant davantage les énergies fossiles. Pratiquement les deux tiers du plan sont déployés dans ce sens. Reste une partie qu'il ne faut pas négliger et qui est très empreinte de patriotisme économique. Elle consiste à promouvoir les intérêts stratégiques américains, à investir là où les États-Unis ont cédé du terrain vis à vis de l'Asie, notamment de la Chine. Beaucoup d'argent est ainsi promis pour soutenir les filières des semi-conducteurs, des batteries, des éoliennes, des principes actifs de médicaments, etc. Pour ce qui est de la question de la faisabilité, l'État fédéral devra absolument compter avec les autorités locales, car il faut toujours rappeler que les États-Unis sont un espace fédéral et que ce sont les États, les villes, les comtés qui opèrent les infrastructures. Il faudra donc leur coopération pour déployer le plan. En outre, si l’American Rescue Plan de 1 900 milliards a été financé par la dette et les déficits, il n'est cette fois-ci plus question pour les États-Unis de s'endetter davantage, mais bien de mettre à contribution les entreprises qui devraient bénéficier du programme d’infrastructures.

FRANÇOIS DOUX

Mettre à contribution les entreprises, c'est le fameux volet fiscal de ce plan de relance. Il va être compliqué de faire accepter cet aspect par ces entreprises.

JEAN-LUC PROUTAT

Absolument. Cela part du constat que le rendement de l'impôt sur les sociétés a considérablement baissé depuis une dizaine d'années, notamment après la réforme fiscale de 2018 introduite par Donald Trump. Il s'agirait donc de rééquilibrer la charge. On peut évoquer plusieurs mesures. La plus importante est la remontée du taux de l'impôt sur les sociétés de 21 à 28% ; citons également le projet d’application d'un taux unique de 21% sur les bénéfices réalisés à l'étranger. Évidemment, cela concerne surtout les grands groupes. On pense notamment à ce que l’on a coutume d'appeler les « géants » du numérique, qui seraient vraiment les premiers concernés par ce durcissement de la fiscalité. La réforme est actuellement en discussion au Sénat américain. Elle doit recueillir l'unanimité des votes démocrates, ce qui n'est pas acquis. Le président Biden a déjà indiqué qu'il était ouvert au compromis. On verra donc ce qu'il en est mais ce qui est certain, c'est que c'est probablement le début de la fin du "quoi qu'il en coûte" aux États-Unis.

FRANÇOIS DOUX

Jean-Luc Proutat, merci pour cette analyse détaillée de ce plan d'infrastructures aux États-Unis. On va bien sûr en reparler. Dans un instant, on va évoquer l'impact de ce plan sur les économies d'Amérique centrale dans le Graphique du mois avec Salim Hammad

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