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EcoTV – Avril 2021

09/04/2021

TRANSCRIPT // EcoTV – Avril 2021 : avril 2021

FRANÇOIS DOUX

Bonjour à toutes et à tous. Bienvenue dans EcoTV, le magazine des économistes de BNP Paribas. Bienvenue dans notre studio virtuel en ce mois d'avril 2021. Trois économistes nous accompagnent aujourd'hui, je vais vous les présenter. Vous les connaissez déjà. Nous sommes avec William De Vijlder, le chef économiste de BNP Paribas, Hélène Baudchon qui s'occupe de la France. Et Stéphane Colliac qui, lui, va traiter de la Turquie. Bonjour à tous les trois.

Au sommaire de cette édition, dans le Focus, William De Vijlder va donc faire un point sur la conjoncture mondiale. Et pour prendre le pouls de cette économie, on va bien sûr regarder les statistiques économiques, les conditions sanitaires et les anticipations d'inflation. Pour le graphique du mois, l'inflation justement, on va en parler. C'est une préoccupation en Turquie. Pourtant, la Turquie a retrouvé son rythme de croissance d'avant-crise. On va donc parler de cela avec Stéphane Colliac. Et en fin d'émission, Hélène Baudchon va nous parler de la zombification de l'économie. Qui sont ces entreprises zombies ? Quel est le problème ? Quelle est l'ampleur des dégâts ? On verra cela en fin d'émission.

 

LE FOCUS

FRANÇOIS DOUX

Pour aborder la conjoncture mondiale en 2021 dans les pays les plus avancés, il y a trois critères à prendre en compte : les performances économiques, les performances sanitaires, et les plans de relance qui laissent présager un petit peu d'inflation. Pour parler de tout cela, nous sommes avec William De Vijlder, le chef économiste. Bonjour William.

WILLIAM DE VIJLDER

Bonjour François.

FRANÇOIS DOUX

Les statistiques économiques de ce début d'année sont meilleures qu'attendu. Quelle est votre analyse un peu plus détaillée ?

WILLIAM DE VIJLDER

Effectivement, on se félicite de cette évolution particulièrement favorable. C'était déjà clair du côté américain où l'économie était en train de repartir. On avait vu avant cela, bien évidemment, la performance spectaculaire de la Chine. Mais ce qu’il est important de souligner, c'est que maintenant on le voit également dans l’Union européenne et même au Japon, des régions et des pays qui étaient un peu à la traîne. Là aussi, l'amélioration devient manifeste, et concerne aussi bien le secteur manufacturier que d'autres secteurs économiques.

FRANÇOIS DOUX

Sur un plan sanitaire, en début d'année vous aviez fait un graphique, ou en fin d'année dernière, sur le rythme des vaccinations. C'est vrai qu'on oscille entre vaccinations et restrictions. La crise sanitaire, elle, ne semble pas trop altérer la performance économique pour l'instant.

WILLIAM DE VIJLDER

Je pense qu'il y a un phénomène de « regarder au bout du tunnel ». Un sentiment certainement du côté des entreprises, une sorte de certitude que l'incertitude va baisser. Cela veut dire qu'à très court terme, nous serons encore confrontés à des restrictions très sévères qui ont d'ailleurs été intensifiées dans plusieurs pays, dont la France. Mais en même temps, avec les vaccinations et l'efficacité de ces mesures restrictives, il y a une perspective de voir apparaître un point de bascule : on va de plus en plus parler de vaccination, du nombre de personnes vaccinées, et de moins en moins de nouveaux cas d'infection.

C’est ce qui pousse les entreprises à voir le verre à moitié plein et à préparer ce qui vient.

FRANÇOIS DOUX

Ce qui vient après aussi est soutenu par les fameux plans de relance dont on parle dans les pays développés, que ce soit la zone euro ou, bien sûr, les États-Unis. Et c'est vrai qu'on a cette baisse de l'incertitude. Je me souviens d'une métaphore que vous avez employée :  celle du train. On est dans un train et on est parti vers la reprise.

William De Vijlder : C'est clair que le train américain est parti, mais ce n'est pas n'importe quel train, c'est un TGV. Et l'image d'être à bord d'un TGV s'applique également à la zone euro. Par cette métaphore, je veux dire que lorsque l'on est à bord, on a beau être stationné en gare, on sait qu'à un moment donné, il partira.

On peut plus ou moins estimer quand il va à partir. On a également la certitude que dès qu'on aura quitté la gare, on va très vite accélérer pour atteindre une vitesse très élevée. Je pense que c'est un peu ce que l'on peut attendre de la conjoncture économique pour le reste de l'année. Et donc pour l'instant, il y a la frustration du nombre de nouveaux cas, des mesures restrictives, etc. Mais, en même temps, il y a cette perspective que cela ira mieux, que les mesures vont être levées et que le train va fortement accélérer.

On a donc une perspective, pendant plusieurs trimestres, d'une croissance qui va largement dépasser la moyenne de long terme.

FRANÇOIS DOUX

Il faut quand même faire un peu attention aux éventuels goulets d'étranglement. On a bien sûr vu le canal de Suez bloqué quelques jours et un impact sur le commerce international. Mais au-delà de cet épiphénomène, qui n'a pas beaucoup duré, il peut y avoir d'autres feux rouges pour prendre ce train de la reprise.

WILLIAM DE VIJLDER

Oui, c'est une remarque très pertinente. On le voit d'ailleurs dans une multitude d'indicateurs. C'est assez intéressant de constater que d’après une multitude d'indicateurs, ça ira mieux en termes d'activité et de demande. Mais en même temps, on voit aussi que du côté des prix, des prix des intrants par exemple, un peu partout dans le monde où on a des enquêtes, on voit très bien qu’ils sont en train de monter fortement. Je pense que c'est en partie encore lié à cette disruption profonde qu'on a vue en 2020, la disruption de l'offre de la chaîne de valeur.

Par exemple, c'est manifeste auprès des entreprises américaines qui, dans les enquêtes, montrent très clairement être confrontées à une forte hausse des prix des intrants. On constate aussi que plus ces entreprises sont d'avis qu'elles sont face à ce problème, plus elles expliquent avoir l'intention d'augmenter leurs propres prix de vente. Et le second semestre va être marqué par un focus de plus en plus intense sur la dynamique d'inflation, avec un certain inconfort qui peut en découler au niveau du comportement du marché obligataire, parce que cela devrait se traduire par une hausse progressive des taux longs, même en zone euro.

FRANÇOIS DOUX

Le retour de l'inflation, c'est en tout cas ce qu'il y a dans l'esprit des marchés. Merci William De Vijlder pour ce point sur la conjoncture globale et à bientôt dans EcoTV. Tout de suite, le Graphique du mois avec Stéphane Colliac. À bientôt William.

 

LE GRAPHIQUE DU MOIS

FRANÇOIS DOUX

On parle à présent de la Turquie dans le Graphique du mois. La croissance, bonne nouvelle, en Turquie a retrouvé son niveau d'avant-crise en 2020 : 1,8%. Pour en parler, nous sommes avec Stéphane Colliac.

FRANÇOIS DOUX

Bonjour Stéphane.

STÉPHANE COLLIAC

Bonjour.

FRANÇOIS DOUX

On va parler de l'inflation. C'est ce qui préoccupe l'économie turque aujourd'hui, en dépit de cette bonne tenue à 1,8% de croissance en 2020. Si on parle de l'inflation, on va le voir sur le graphique, et bien elle accélère :  15,6% en rythme annuel, c'est la performance au mois de février dernier. On était encore à 11,9% en octobre. Première question : quelles raisons sous-tendent cette forte inflation en Turquie ?

STÉPHANE COLLIAC

La raison principale derrière cette accélération de l'inflation, c'est la dépréciation de la livre turque à l'automne dernier. On a calculé, dans le numéro de Conjoncture du mois de janvier sur la Turquie, qu'une dépréciation de 10% de la livre avait un impact de 2 points sur l'inflation au bout de trois mois. Et on est en plein dedans. C'est exactement ce qui s'est passé.

FRANÇOIS DOUX

On a aussi parlé du rôle de la politique économique, Stéphane.

STÉPHANE COLLIAC

Oui. Et elle a un rôle à jouer manifestement dans le décalage entre l'évolution de l'inflation, l'évolution du taux de change et la combinaison de l'un et de l'autre. Effectivement, on a observé des déséquilibres qui ne se limitent pas à l'inflation. Le déficit courant a aussi atteint 5,1% du PIB en 2020. Et la politique monétaire a été plutôt accommodante. Pas forcément tout du long de l'année, puisque à partir du mois de novembre, un nouveau gouverneur a été nommé. Il a augmenté le taux d'intérêt directeur de 875 points de base. Et effectivement, à partir de là, la livre turque s'est stabilisée.

FRANÇOIS DOUX

Dernière question. Quelles sont les perspectives pour les mois à venir avec le nouveau gouverneur, sur le marché des changes, et donc les répercussions sur l'inflation ?

STÉPHANE COLLIAC

Les tensions sont réapparues sur la devise à partir du 22 mars, au lendemain d'un nouveau changement de gouverneur de la banque centrale. Cela fait craindre le retour à un régime de « stop and go », en termes de croissance et d'évolution du taux de change. Avec des phases où on resserre la politique monétaire parce qu'on y est un peu contraint, et des phases où cette politique monétaire devient beaucoup plus accommodante, ce qui implique une dépréciation tendancielle de la devise, et donc une sorte de yoyo en termes de cycle économique, de cycle de change et de cycle d'inflation.

FRANÇOIS DOUX

Stéphane Colliac, merci pour ce point sur l'économie et l'inflation turque. Dans un instant, nous allons parler de la zombification de l'économie. Trois questions avec Hélène Baudchon.

 

3 QUESTIONS

FRANÇOIS DOUX

Le choc de la Covid-19 et le risque d'une accélération de la zombification. Voilà le sujet traité dans le numéro Conjoncture du mois de mars par cinq économistes, dont notre invitée du jour, Hélène Baudchon. Bonjour Hélène !

HÉLÈNE BAUDCHON

Bonjour.

FRANÇOIS DOUX

Avant d'aller plus loin, pouvez-vous nous expliquer ce qu'est une entreprise zombie ? À quoi la reconnaît-on ?

HÉLÈNE BAUDCHON

Une entreprise zombie est une entreprise peu productive, à la dette élevée et à la rentabilité faible et qui, pourtant, bénéficie de conditions de financement favorables. C'est aussi généralement une entreprise de petite taille, qui est active sur le marché depuis d'assez longues années. Je dis « généralement » parce qu'il n'existe pas de définition consensuelle du phénomène. C'est pour cela que l'on n'a pas de mesure exacte, ni consensuelle de l'ampleur du phénomène. Là où il y a globalement consensus, c'est sur la tendance qui serait à la hausse de la part des entreprises zombies dans les économies.

FRANÇOIS DOUX

On comprend ce qu'est une entreprise zombie. Mais en quoi est-ce que le phénomène est préoccupant aujourd'hui ?

HÉLÈNE BAUDCHON

Le phénomène d'expansion des zombies est préoccupant du fait de son impact négatif sur la croissance potentielle, en pesant sur la productivité, l'investissement des entreprises et l'emploi. S'agissant de la crise de la Covid-19, il est encore difficile et prématuré de trancher à ce stade, mais la crainte d'une hausse du nombre d’entreprises zombies vient à la fois des effets de la crise elle-même (sur la liquidité et la solvabilité des entreprises) et des mesures qui ont été prises pour amortir le choc et ses séquelles. En fait, on se retrouve face à une double inquiétude : à la fois, on craint une vague de défaillances et une insuffisance de défaillances (qui serait le signe d'une zombification). Nous voyons plutôt d'un bon œil la baisse importante du nombre de défaillances en France, comme on le voit sur le graphique. Cela montre, d'après nous, l'efficacité des mesures d'urgence.

FRANÇOIS DOUX

Pourquoi ces mesures d'urgence peuvent-elles être perçues comme un accélérateur de cette zombification ?

HÉLÈNE BAUDCHON

Pour deux raisons essentiellement. D'une part, parce qu'un certain nombre d'entreprises se retrouvent plus endettées à l'issue de la crise et du fait des mesures prises. Cette dette pourrait s'avérer trop lourde par rapport à des profits, eux-mêmes, affaiblis par la crise. Et d'autre part, ces mesures sont peut-être venues soutenir des entreprises non viables, qui auraient donc été indûment maintenues en vie.

FRANÇOIS DOUX

Oui, mais ce soutien généralisé, indiscriminé, c'était quand même la chose à faire, non ?

HÉLÈNE BAUDCHON

Oui,  c'est tout à fait notre analyse. Apporter un soutien massif non discriminé, au risque d'alimenter la zombification, apparaît préférable à apporter un soutien plus ciblé laissant faire la destruction créatrice, mais au prix d’un chômage plus élevé et au risque de laisser disparaître des entreprises viables. Pour nous, le bénéfice à préserver le capital productif et humain l'emporte sur le risque de zombification.

FRANÇOIS DOUX

Avant de conclure, Hélène Baudchon, parlez-nous de l'ampleur du phénomène dans la zone euro. Quels sont les pays les plus touchés ? La France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne ?

HÉLÈNE BAUDCHON

On le voit sur le graphique, la part des entreprises zombies diffère assez nettement d'un pays à l'autre. Elle est plus basse en Allemagne et en France, et elle est plus élevée en Italie et en Espagne. En résumé, ces différences tiennent, pour une bonne part, à la solidité des systèmes bancaires et au bon fonctionnement du droit des entreprises en difficulté.

FRANÇOIS DOUX

Dernière question. Quelles sont les solutions ? Que faire face à ces entreprises zombies ?

HÉLÈNE BAUDCHON

La première est de venir renforcer la situation financière des entreprises, notamment leurs fonds propres. Améliorer les procédures de redressement et de liquidation judiciaire des entreprises est une autre solution. Renforcer la concurrence, l'innovation, la formation et la reconversion professionnelle aussi, pour améliorer la (ré)allocation des ressources. Dans l'ensemble, il s'agit de renforcer la croissance, car elle constitue le meilleur frein à la zombification.

FRANÇOIS DOUX

Renforcer la croissance donc, c’est la conclusion de ce numéro d'EcoTV. Merci Hélène Baudchon. On se retrouve dans un mois.

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