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Les zombies ont profité du Covid-19, quid de leur survie dans le monde d’après ? 29/04/2021

Dans ce troisième et dernier épisode consacré à la zombification des économies, nos deux économistes Guillaume Derrien et Hélène Baudchon passent plus spécifiquement en revue les conséquences possibles de la crise de la Covid-19 Pourquoi fait-elle craindre une hausse du nombre des entreprises zombies ? À quel point faut-il s’inquiéter ? Quelles sont les solutions ? Les réponses dans la dernière partie de cette série de podcasts.

TRANSCRIPT // Les zombies ont profité du Covid-19, quid de leur survie dans le monde d’après ? : avril 2021

Episode 3 – Les zombies ont profité du Covid-19, quid de leur survie dans le monde d’après ?  

François Doux : Dans le troisième et dernier épisode de ce Podcast consacré à la zombification des économies, nous allons parler plus spécifiquement des conséquences de la crise de la Covid-19. Pourquoi fait-elle craindre une hausse du nombre des entreprises zombies. A quel point faut-il s’inquiéter ? Quelles sont les solutions ? Hélène Baudchon – Guillaume Derrien, bonjour. Je me tourne vers vous, Hélène, pour ma première question : pourquoi ces craintes d’une accentuation de la zombification suite à la crise de la Covid-19 ?

Hélène Baudchon : je commencerais par dire que si ces craintes sont réelles, si le risque d’une accentuation de la zombification ne peut être écarté, cela reste, à ce stade, un risque et non une réalité. S’agit-il, de plus, d’un risque élevé ou faible ? Le nombre d’entreprises zombies risque-t-il d’augmenter beaucoup ? Peu ? En fait, c’est difficile à dire, il est trop tôt pour trancher.

En tout cas, ces craintes d’une hausse du nombre des entreprises zombies viennent des effets de la crise elle-même et des mesures prises pour amortir le choc et ses séquelles. La crise constitue, en effet, un choc négatif massif sur la liquidité des entreprises et, possiblement aussi, sur leur solvabilité. Un choc d’autant plus important pour les entreprises déjà vulnérables avant la crise et/ou appartenant à un des secteurs d’activité les plus affectés par les mesures sanitaires (hébergement-restauration, services récréationnels, services de transports, fabrication de matériels de transport).

François Doux : je continue avec vous, Hélène, sur ces craintes, qui ne sont pas sans paradoxe, puisque l’on s’inquiète à la fois d’une vague de défaillances et d’une insuffisance de défaillances… problème de sélection naturelle ?

Hélène Baudchon : disons que le choc récessif massif a d’abord fait craindre une vague de défaillances, qui n’a pas (pas encore) eu lieu. Les chiffres en France sont frappants, les défaillances d’entreprises étant, en mars 2021, en baisse d’environ 40% sur un an. C’est du jamais vu. Et c’est un résultat qu’il faut attribuer à l’efficacité des mesures d’urgence.

Cependant, ce faible nombre de défaillances n’est pas forcément vu d’un bon œil car il pourrait être le signe d’une zombification en marche (en forçant le trait, toute défaillance évitée serait une entreprise zombie en plus). En même temps, l’inquiétude d’une vague de défaillances n’a aucunement disparu : cette vague reste à venir et elle risque d’être importante, en forme de boomerang. En France, les défaillances en sursis seraient au nombre de 20 000 environ.

François Doux : Mais si les mesures d’urgence ont été efficaces, où est le problème ? Pourquoi ces mesures inquiètent-elles comme vecteur de zombification ? 

Guillaume Derrien : Tout simplement parce que ces mesures d’urgence, et notamment les PGE, qui ont été mis en place dans la plupart des pays européens, ont accentué l’endettement de nombreuses d’entreprises. On peut se poser la question désormais si ce niveau d’endettement ne pourrait pas, à la fin, s’avérer trop lourd par rapport à des profits eux-mêmes affaiblis par la crise. Il y a également un risque que ces mesures, dont les conditions pour en bénéficier ont été large, aient soutenu des entreprises non viables.

Pour le cas spécifique de la France, cette inquiétude est quelque peu aggravée par le fait que le niveau d’endettement des SNF était déjà élevé avant la crise sanitaire.

François Doux : Ce soutien indiscriminé, qui vient d’être évoqué, quitte à soutenir des entreprises non viables, c’était la chose à faire, non ?

Hélène Baudchon : oui, c’est notre analyse. D’abord, dans l’urgence, un tri – entre les entreprises à soutenir et les autres – n’était pas réaliste-faisable ni souhaitable. Et un tel tri reste difficile à faire tant que la situation économique n’est pas normalisée. Ensuite, si l’on fait une analyse coûts/bénéfices, il apparaît préférable d’apporter un soutien massif non discriminé au risque d’alimenter la zombification plutôt que d’apporter un soutien plus ciblé, laissant faire la destruction créatrice mais au prix d’un chômage plus élevé et au risque de laisser disparaître des entreprises viables. En résumé, le bénéfice à préserver le capital productif et humain est supérieur au risque de zombification.

François Doux : c’est donc ainsi que vous tempérez les craintes d’une zombification exacerbée par la crise. Guillaume, vous avez d’autres arguments à ajouter ?

Guillaume Derrien : Oui. Je pense qu’il est également bon de rappeler que la crise actuelle a frappé des économies et des entreprises dont la situation s’était globalement améliorée depuis la crise de 2008. Ceci devrait permettre à ces économies de mieux encaisser le choc. Si vous regardez par exemple l’endettement des SNF en Espagne et en Italie notamment, il y a eu une baisse significative entre 2012 et 2019. De plus, et là je prolonge ce qu’a dit Hélène sur l’analyse coûts-bénéfices, ce phénomène de zombification n’est pas le risque immédiat aujourd’hui : le plus gros risque c’est justement de laisser détruire du bon capital avec toutes les conséquences à court terme et long terme que cela peut avoir (chômage, perte de savoir-faire), et qui sont plus difficilement réversibles

Si je précise un peu plus mon propos, je dirais qu’en l’absence de soutien budgétaire massif – qui certes peut amplifier ce phénomène de zombification –  l’effondrement économique des pays européens aurait était beaucoup plus marqué, avec une hausse beaucoup plus forte du chômage notamment et la disparition de certaines entreprises temporairement en difficultés mais qui structurellement étaient encore viables. Donc, lorsque l’on met en balance ces deux aspects (soutien à l’économie et risque de zombification) – le premier doit prédominer.

François Doux : à propos des mesures d’urgence, leur retrait à venir suscite aussi des inquiétudes. La crainte est que de nombreuses entreprises ne boivent la tasse et se retrouvent en situation de cessation de paiement une fois qu’elles seront privées de cette bouée.

Hélène Baudchon : C’est toute la question de la stratégie de sortie, très délicate en effet. L’ampleur de la vague de défaillances à venir suscite beaucoup d’inquiétudes, à raison. Mais le retrait des mesures d’urgence n’aura lieu que si les conditions économiques le permettent ; dit autrement, si retrait des mesures il y a, c’est que les conditions économiques le permettent. C’est que les entreprises-les secteurs, dont l’activité était à l’arrêt à cause de la crise sanitaire, ont redémarré et sont en capacité d’encaisser une diminution des aides. Ensuite, ce sera une question de vitesse de récupération. Comme on s’attend à ce que cela prenne du temps, il est annoncé un retrait progressif de la perfusion des aides.

François Doux : pour conclure, vous avez relativisé le risque d’une zombification accrue suite à la crise de la Covid-19 mais il ne peut être écarté. Et donc, qu’est-ce que l’on peut faire pour y remédier ?

Guillaume Derrien : La première solution, et c’est celle qui est sur la table de nombreux gouvernements en ce moment, c’est le renforcement des bilans des entreprises. On l’a vu récemment en Espagne : 3 mds d’euros supplémentaires ont été alloués justement au renflouement de fonds propres d’entreprises en difficulté. Le sujet est également prégnant en France. Cela peut prendre différentes formes : des prêts participatifs – comme envisagé dans le plan France Relance, ou encore la transformation des PGE en subventions. Ou encore la restructuration, voire l’annulation de la dette, au cas par cas. C’est ce qu’a évoqué récemment Bruno le Maire, le ministre des finances français.

Enfin, d’autres aspects, plus structurels peuvent être envisagés. On peut penser à l’amélioration des procédures de redressement ou de liquidation judiciaire dont on a parlé dans l’épisode précédent, ou plus largement le renforcement des politiques d’innovation et de formation professionnelle.

François Doux : Merci Guillaume, merci Hélène pour ce point complet sur la zombification. 

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