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EcoTV – Mai 2021

12/05/2021

TRANSCRIPT // EcoTV – Mai 2021 : mai 2021

FRANÇOIS DOUX

Bonjour à toutes et à tous. Bienvenue dans ce numéro de mai 2021 d'EcoTV, un numéro spécial Amérique. Après les 100 premiers jours du président Biden, dans le Focus, nous allons parler avec Jean-Luc Proutat du plan d'infrastructures. Il va s'étaler sur huit ans et représente près de 10 points de PIB des États-Unis. Ce plan aura aussi un impact sur les économies voisines. Dans le Graphique du mois, Salim Hammad va nous parler de l'Amérique centrale et des canaux de transmission entre les États-Unis et ces économies. Et, en fin d'émission, William De Vijlder va prendre du recul. Il va nous parler des années 1970 en Trois questions. Quels enseignements en tirer ? Je vous donne rendez-vous en fin d'émission.

LE FOCUS

FRANÇOIS DOUX

2 300 milliards de dollars, c'est l'équivalent de 10 points de PIB des États-Unis. Voilà l'ampleur du plan de relance pour les infrastructures proposé par le président Biden. Un plan qui s'étale sur huit ans, qui sera financé probablement par l'impôt. Pour en parler, nous sommes avec Jean-Luc Proutat. Bonjour Jean-Luc.

JEAN-LUC PROUTAT

Bonjour François.

FRANÇOIS DOUX

Avant d'entrer dans les détails de ce plan de relance, parlez-nous de la conjoncture aux États-Unis en ce printemps 2021. À quoi ressemble-t-elle ?

JEAN-LUC PROUTAT

Elle est très tonique. Celui que son prédécesseur appelait "Joe l'endormi", le président Joe Biden, avance vraiment au pas de course à l’approche de l’été 2021 et à l’issue de ses 100 premiers jours. On sait qu’il a déjà fait voter un plan de 1 900 milliards de dollars au mois de mars, dont on commence à voir les effets dans l'économie, en parallèle du recul de l'épidémie. Pratiquement 50% des Américains sont maintenant vaccinés et circulent davantage, avec des poches mieux garnies puisqu'ils sont nombreux à toucher un chèque du Trésor américain. Ils bénéficient aussi de crédits d'impôts, ce qui fait que la consommation pousse très fort aux États-Unis et que le taux de croissance que l'on envisage cette année est d’au moins 6%. Cela dit, le président Biden ne se contente pas de brûler de l'essence pour faire tourner le moteur plus vite. Il compte également renforcer, consolider, le moteur de l'économie américaine.

FRANÇOIS DOUX

Parlons justement de ce fameux plan de relance qui veut moderniser l’économie américaine. Que contient ce plan et quelle va être son efficacité à vos yeux ?

JEAN-LUC PROUTAT

Ce plan part du constat, qui est aussi un paradoxe, que l'économie américaine, pourtant l'une des plus riches du monde, investit peu dans ses infrastructures. Le classement de l'OCDE situe mal les États-Unis sur ce terrain, comme sur celui de transition énergétique où les progrès sont faibles. Le plan d'infrastructures se déploie donc le long de ces deux axes : renforcer, rénover les infrastructures, notamment les infrastructures de transport et les réseaux (eau, électricité, etc.), et promouvoir les énergies vertes, y compris en taxant davantage les énergies fossiles. Pratiquement les deux tiers du plan sont déployés dans ce sens. Reste une partie qu'il ne faut pas négliger et qui est très empreinte de patriotisme économique. Elle consiste à promouvoir les intérêts stratégiques américains, à investir là où les États-Unis ont cédé du terrain vis à vis de l'Asie, notamment de la Chine. Beaucoup d'argent est ainsi promis pour soutenir les filières des semi-conducteurs, des batteries, des éoliennes, des principes actifs de médicaments, etc. Pour ce qui est de la question de la faisabilité, l'État fédéral devra absolument compter avec les autorités locales, car il faut toujours rappeler que les États-Unis sont un espace fédéral et que ce sont les États, les villes, les comtés qui opèrent les infrastructures. Il faudra donc leur coopération pour déployer le plan. En outre, si l’American Rescue Plan de 1 900 milliards a été financé par la dette et les déficits, il n'est cette fois-ci plus question pour les États-Unis de s'endetter davantage, mais bien de mettre à contribution les entreprises qui devraient bénéficier du programme d’infrastructures.

FRANÇOIS DOUX

Mettre à contribution les entreprises, c'est le fameux volet fiscal de ce plan de relance. Il va être compliqué de faire accepter cet aspect par ces entreprises.

JEAN-LUC PROUTAT

Absolument. Cela part du constat que le rendement de l'impôt sur les sociétés a considérablement baissé depuis une dizaine d'années, notamment après la réforme fiscale de 2018 introduite par Donald Trump. Il s'agirait donc de rééquilibrer la charge. On peut évoquer plusieurs mesures. La plus importante est la remontée du taux de l'impôt sur les sociétés de 21 à 28% ; citons également le projet d’application d'un taux unique de 21% sur les bénéfices réalisés à l'étranger. Évidemment, cela concerne surtout les grands groupes. On pense notamment à ce que l’on a coutume d'appeler les « géants » du numérique, qui seraient vraiment les premiers concernés par ce durcissement de la fiscalité. La réforme est actuellement en discussion au Sénat américain. Elle doit recueillir l'unanimité des votes démocrates, ce qui n'est pas acquis. Le président Biden a déjà indiqué qu'il était ouvert au compromis. On verra donc ce qu'il en est mais ce qui est certain, c'est que c'est probablement le début de la fin du "quoi qu'il en coûte" aux États-Unis.

FRANÇOIS DOUX

Jean-Luc Proutat, merci pour cette analyse détaillée de ce plan d'infrastructures aux États-Unis. On va bien sûr en reparler. Dans un instant, on va évoquer l'impact de ce plan sur les économies d'Amérique centrale dans le Graphique du mois avec Salim Hammad.

 

LE GRAPHIQUE DU MOIS

 

FRANÇOIS DOUX

Le plan de relance massif des États-Unis ne va pas profiter uniquement à l'économie de ce pays, mais aussi aux économies voisines. On va parler de l'Amérique centrale avec Salim Hammad. Bonjour Salim.

SALIM HAMMAD

Bonjour François.

FRANÇOIS DOUX

Parlez-nous des canaux de transmission de cette dynamique des États-Unis vers ces économies d'Amérique centrale. Quels sont-ils ?

SALIM HAMMAD

On a principalement trois canaux de transmission. Le premier est un canal commercial qui opère via les exportations des pays de la zone vers les États-Unis. Un deuxième canal, qui est financier, opère via les flux d'investissement des entités américaines vers les pays de la zone. Et un dernier canal, monétaire, fait référence aux transferts d'argent des travailleurs émigrés basés aux États-Unis. Dans le graphique, on peut appréhender l'importance de ces canaux de transmission pour chacune de ces économies, en regardant la part des États-Unis dans les exportations, dans les flux d'investissements directs étrangers, ainsi que dans les transferts de la diaspora. Ce sont les bâtonnets respectivement verts, rouges et orange sur votre écran. En moyenne, pour faire simple, on voit qu'à peu près 35% des exportations de la zone sont à destination des US, tandis qu'environ 1 dollar sur 3 investi au titre des investissements directs étrangers proviennent des États-Unis. On constate aussi, et c'est l'élément le plus marquant du graphique, qu’en moyenne environ 80% des transferts de la diaspora, donc des ressortissants de la zone, provient également des États-Unis. Les sommes qui sont envoyées sont absolument conséquentes puisque dans des pays comme le Honduras ou le Salvador, ces transferts représentent l'équivalent de presque un quart de la taille de l'économie. D’ailleurs on commence à voir les effets de la reprise américaine sur ces transferts, puisque par exemple au Honduras, au premier trimestre, on a observé une hausse de quasiment 30% de ces remises de fonds en glissement annuel.

FRANÇOIS DOUX

Parlons à présent de diplomatie. Sous l'administration Trump, on avait vu trois pays - le Panama, le Salvador et la République dominicaine - couper leurs relations diplomatiques avec Taïwan. Sous-entendu, se rapprocher de la Chine. Maintenant avec l'administration Biden, que doit-on attendre du comportement diplomatique des États-Unis envers l'Amérique centrale ?

SALIM HAMMAD

On s'attend à une politique étrangère plus active, moins antagoniste, et plus coopérative de la part de l'administration Biden. Elle devrait notamment se traduire par une remontée de l'aide publique au développement qui, je vous le rappelle, a été coupée pendant les années Trump. Le président Biden a déjà révoqué un certain nombre de mesures de son prédécesseur, notamment, l'expulsion des mineurs non accompagnés, un phénomène qui s'est fortement accentué au cours des quelques dernières années. Surtout, l'administration Biden vient d'annoncer un plan de 4 milliards de dollars destiné à adresser les « pushs factors », ces déterminants des migrations vers les États-Unis. Ils sont étroitement liés à des problèmes de pauvreté, de violence, de gouvernance et aussi à des facteurs climatiques en raison de la dépendance de certaines économies à l'agriculture.

FRANÇOIS DOUX

Si l'on regarde les perspectives économiques, la conjoncture est plutôt favorable pour ces économies d'Amérique centrale. La crise du Covid, bien sûr, les fragilisent. Parlez-nous des risques, justement, qu'encourent ces économies dans les mois à venir.

SALIM HAMMAD

Le principal risque est d'ordre social avec un cocktail de facteurs qui sont peu favorables. On voit des tensions sociales en amont de la crise sanitaire dans certains pays. C'est le cas au Costa Rica, avec les réformes de la fonction publique, mais également des revendications sociales dans d'autres pays, notamment le Guatemala et le Panama. Et puis une crise politique assez violente au Nicaragua. À ceci, il faut ajouter des marges de manœuvre budgétaires très limitées, une hausse du chômage, surtout chez les jeunes, un creusement des inégalités et une remontée de la pauvreté. Récemment, le FMI estimait que le PIB par tête pour beaucoup de pays ne devrait pas retrouver des niveaux de pré-crise, de pré-pandémie avant 2024. Donc, à ces facteurs on peut ajouter deux facteurs aggravants : la remontée des prix du pétrole, puisque la plupart des pays de la zone sont importateurs net d'hydrocarbures, et les risques d'ouragans et de sécheresse qui, encore une fois, étaient à l'origine en partie des fameuses caravanes migratoires observées au cours des dernières années.

FRANÇOIS DOUX

Merci Salim Hammad pour ce point sur les économies d'Amérique centrale. Dans un instant, Trois questions sur les États-Unis et un air des années 70 avec William De Vijlder.

 

3 QUESTIONS

FRANÇOIS DOUX

À la fin des années 60, les Beatles chantaient « Back in the U.S.S.R. ». Aujourd'hui aux États-Unis, on entend plutôt fredonner « Back to the seventies ». Trois questions sur les années 70 qui reviennent dans l'actualité économique avec William De Vijlder. Bonjour William.

WILLIAM DE VIJLDER

Bonjour François.

FRANÇOIS DOUX

Première question : pourquoi cette référence aux années 70 ?

WILLIAM DE VIJLDER

La référence est inspirée par des commentaires récents, notamment celui de l'ancien secrétaire du Trésor américain, Larry Summers, pour qui que ce qu'on vit aujourd'hui aux États-Unis est un changement de paradigme en termes de politique économique. Le plus important depuis l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et de Paul Volcker. On se souvient, Ronald Reagan a été le président qui, lors de son inauguration en 1981, a dit que le problème pour l'économie américaine, c'était le gouvernement. Donc le gouvernement n'allait pas apporter la solution, tandis qu'aujourd'hui, bien évidemment, la direction est tout à fait différente, avec une série d'initiatives prises par Joe Biden. Paul Volcker vient après les années 70. Là aussi, c'était un changement fondamental.

FRANÇOIS DOUX

Deuxième question William De Vijlder. Quel était le problème dans ces années 1970 ? On avait du pétrole, de l'inflation. On avait même des idées.

WILLIAM DE VIJLDER

La remarque de Larry Summers, implicitement, fait référence au problème majeur des années 70 aux États-Unis, mais aussi dans beaucoup d'autres pays, qui est une dérive de l'inflation qui échappait à tout contrôle. Maintenant, différents facteurs ont joué. Tout d'abord, il y avait déjà à la fin des années 60 aux États-Unis une certaine surchauffe de l'économie, qui donnait lieu à une hausse tendancielle de la croissance des salaires et de l'inflation. Puis, il y a eu des chocs très importants. Deux chocs de hausse très importante des prix du pétrole, avec plus d'inflation dans l'économie, et une politique monétaire qui n'était pas appropriée. Il est clair que pendant les années 70, avant l'arrivée de Paul Volcker, le gouverneur de la Réserve fédérale n'avait pas le courage de resserrer la politique monétaire parce que ce n'était pas vraiment dans l'air du temps.

 

FRANÇOIS DOUX

Troisième et dernière question. En 2021, que retenir justement des enseignements des années 70 ? On parle beaucoup d'anticipation inflationniste aujourd'hui.

 

WILLIAM DE VIJLDER

Ce qui alimente l'inquiétude aujourd'hui, c'est qu'un éventail d'éléments pointe vers une accélération de l'inflation. On le voit dans les enquêtes auprès d'entreprises. Les matières premières qui ont fortement augmenté, la pénurie au niveau des semi-conducteurs, etc. Jérôme Powell, le président de la Réserve fédérale dit alors : « Oui. On voit tout cela, ce sera passager et temporaire. Ce qui est très important, c'est que les anticipations inflationnistes n'ont pas monté. Donc, on peut rester tout à fait serein ». Un point qui est extrêmement important. Dans un discours récent, il a insisté sur le fait que la Réserve fédérale avait bien appris les leçons des années 70. En d'autres termes, les leçons de ses erreurs de politique monétaire. S'il devait y avoir une hausse plus importante et plus pérenne de l'inflation, la Réserve fédérale n'hésiterait pas à réagir et à remonter les taux d'intérêts. C'est un scénario qu’il faudra suivre de près et, bien évidemment, notamment en se focalisant sur les attentes inflationnistes. Parce qu’il est clair qu’aujourd’hui les marchés financiers n'anticipent pas un tel resserrement monétaire sévère.

 

FRANÇOIS DOUX

À suivre donc, les statistiques qui présagent de l'inflation et, bien sûr, la communication de la Réserve fédérale américaine. Merci William De Vijlder pour ces Trois questions.

WILLIAM DE VIJLDER

À bientôt.

FRANÇOIS DOUX

On se retrouve dans un mois pour un nouveau numéro d'EcoTV.

 

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QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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