eco TV Week

Pourquoi le budget italien pose problème

02/11/2018

C’est une première dans l’histoire de l’Union européenne. Le 23 octobre 2018, l’un de ses Etats membres a vu son projet de budget rejeté par Bruxelles.

Jean-Luc PROUTAT

TRANSCRIPT // Pourquoi le budget italien pose problème : novembre 2018

1 - Dérapage marqué

C’est une première. Le 23 octobre 2018, l’un des Etats membres de l’Union européenne, et non des moindres puisqu’il s’agit de l’Italie, a vu son projet de budget retoqué par Bruxelles.

En cause : un dérapage marqué du déficit, qui contrevient de manière « très sérieuse » aux recommandations de la Commission. Celle-ci demande à l’Italie de revoir sa copie, ce à quoi le gouvernement se refuse… pour le moment.

Entre Rome et Bruxelles, les relations se durcissent, les conditions d’emprunt de la Péninsule aussi.

Depuis cinq mois que la coalition « antisystème » gouverne, les créanciers de l’Italie se montrent plus exigeants : le « spread », soit l’écart entre le coût de financement des Etats italien et allemand, augmente.

Il est vrai que le discours volontiers provocateur de l’exécutif italien, et notamment du ministre de l’intérieur, Mattéo Salvini, n’est pas fait pour rassurer. Au point que l’on peut se demander si la Commission ou les marchés ne sanctionnent pas davantage la forme que le fond.

Pour tenter de répondre, regardons les chiffres.

Le projet de loi de finance prévoit, pour 2019, un déficit de 2,4% du PIB, ce qui est effectivement très éloigné de la cible de 0,8% inscrite dans le Programme de stabilité.

Le dérapage s’explique aussi bien par un manque de recettes - le gouvernement s’étant refusé à augmenter la TVA - que par un alourdissement des dépenses.

Le budget retient notamment deux mesures phares portées par le mouvement 5 étoiles, à savoir la création d’un revenu universel et l’assouplissement du régime des retraites, à rebours de la loi « Fornero » adoptée en 2011.

La dérive est toutefois sans commune mesure avec celle que promettait le « contrat de gouvernement » signé en mai dernier et qui n’est, de fait, que partiellement appliqué.

Le déficit italien est d’ailleurs supposé baisser à partir de 2020, pour revenir sous la barre des 2% du PIB en 2021. Il n’est pas le plus élevé en Europe. Pour rappel, la France prévoit, pour 2019, un déficit de 2,8% du PIB, a priori supérieur à celui de l’Italie.

2 - Marges de manœuvre étroites

Pourtant, le dérapage reste problématique.

D’abord parce que, à 132% du PIB, la dette publique italienne est telle qu’elle réduit considérablement les marges de manœuvre budgétaire. La charge annuelle d’intérêts représente 65 milliards d’euros, l’équivalent du budget de l’éducation. Rapportée au PIB, elle pèse deux fois plus qu’en France. Pour éviter autant que possible d’emprunter cette somme et d’alourdir encore la dette, l’Italie est obligée de dégager des excédents dits « primaires ».

Cette contrainte est d’autant plus forte que son PIB (donc ses recettes) augmente peu. Les hypothèses de croissance qui sous-tendent le budget (1,5% en 2019) paraissent notamment optimistes en regard des projections faites par les institutions internationales. Elles le sont aussi en regard du « potentiel » de l’économie qui, depuis vingt-ans, connait une croissance proche de zéro.

L’Italie est par ailleurs l’un des pays d’Europe qui vieillit le plus rapidement. Sa population en âge de travailler baisse, alors les retraites absorbent déjà 16,5% du PIB, l’une des charges les plus élevées au monde.

En définitive, ce n’est pas tant la Commission européenne que l’équation économique et démographique de l’Italie elle-même qui interroge la crédibilité du budget.

Voir plus de vidéos Eco TV Week

Sur le même thème

Une stagnation de longue durée 10/10/2019
Le nouveau gouvernement a approuvé l’actualisation du document économique et financier prévoyant de porter le déficit à 2,2 % du PIB en 2020. Le projet de loi de finances 2020 est estimé à EUR 30 mds. Certaines mesures prévues par le projet de budget, comme la réduction du coin fiscal, devraient soutenir l’économie et avoir un effet positif sur la croissance, malgré une incertitude grandissante. Au deuxième trimestre, le PIB a augmenté de 0,1 % en glissement annuel, avec la contribution négative des stocks à la croissance globale, tandis que les exportations ont poursuivi leur progression. La demande intérieure a pâti de l’évolution contrastée du marché du travail et d’un marché du logement qui ne s’est toujours pas complètement redressé.
A propos des difficultés de l’économie italienne 16/07/2019
L’économie italienne connaît un décrochage marqué depuis le milieu des années 1990, qui s’est aggravé après la crise de 2008. En cause : une productivité parmi les plus faibles des économies avancées, une démographie déclinante et un marché du travail peu efficient, excluant encore de trop nombreux jeunes. Des réformes structurelles ont toutefois été introduites à partir de 2011, sous le gouvernement de Mario Monti, entraînant un redressement des comptes budgétaires et extérieurs. Reste à savoir ce que le gouvernement actuel en fera.
Risque souverain et risque bancaire en Italie 11/07/2019
La prime de risque sur les obligations souveraines entre l’Italie et les autres pays de la zone euro (Grèce excepté) s’est élargie depuis un peu plus d’un an maintenant. Retour sur ce décrochage et ses conséquences.
Reprise timide et scénario en demi-teinte 10/07/2019
Si l’Italie est (timidement) sortie de récession au premier trimestre de 2019, c’est surtout grâce à la résistance des exportations, les importations chutant. Sur le fond, l’économie reste déprimée. L’activité est en recul par rapport à son niveau d’il y a un an ; les ménages comme les entreprises se montrent prudents, reportant achats et investissements. Par ailleurs, les enquêtes laissent entrevoir une évolution décevante de l’activité dans les prochains mois, ce qui va compliquer la réalisation des objectifs budgétaires. Le gouvernement italien, qui vient d’approuver un correctif budgétaire limitant le déficit à 2 % du PIB en 2019, est parvenu à un accord avec la Commission européenne et a évité la procédure disciplinaire.  
Récession à court terme, défi démographique à long terme 18/04/2019
L’Italie, qui a vu sa production industrielle baisser continûment en 2018, est en récession pour la troisième fois en dix ans. La demande intérieure a déçu, les ménages comme les entreprises restant extrêmement prudents. Compte tenu de la détérioration du scénario global, le gouvernement italien a, dans le Document économique et financier pour 2019, récemment abaissé de 1 % à 0,2 % la croissance du PIB attendue en 2019, avec un déficit public à 2,4 % et un ratio dette/PIB de 132,6 %. Le déficit structurel devrait se détériorer de 0,1 %, à 1,5 %. Un scénario complexe que le vieillissement progressif de la population complique encore davantage.
Risque de récession 24/01/2019
À la fin de l’année 2018, l’Italie et la Commission européenne sont parvenues à un accord sur une nouvelle loi de finances, permettant d’éviter la procédure pour déficit excessif. En 2019, le gouvernement vise un déficit public limité à 2% du PIB (contre 2,4% précédemment) ; il révise aussi en baisse la croissance du PIB, estimée à +1 % (contre +1,5 % initialement). Ce scénario s’annonce, toutefois, difficile à tenir, car les conditions globales de l’économie italienne se sont dégradées ces derniers mois. Au troisième trimestre de 2018, le PIB a reculé de 0,1 %, les investissements privés et publics ayant sensiblement diminué.
Moins de croissance, plus de déficits 17/10/2018
L’activité économique continue de ralentir. Au deuxième trimestre 2018, la croissance du PIB s’est limitée à 1,2 % en glissement annuel (g.a.). De plus, le marché du logement ne s’est pas encore complètement redressé, les prix de l’immobilier ayant baissé de 0,2 % (g.a.) au T2. D’après le projet de budget 2019, le ratio déficit sur PIB devrait se maintenir à 2,4 % en 2019, puis reculer en deçà des 2 % en 2021. Selon le scénario du gouvernement, le PIB croît d’environ 1,5 % sur les trois prochaines années, entraînant une diminution du ratio de la dette sur PIB à 126,7 % en 2021.
Italie : vers des bilans bancaires de meilleure qualité ? 11/07/2018
Les comptes de résultat du 1er trimestre 2018 des plus grandes banques italiennes indiquent la poursuite du repli du coût du risque* rapporté au produit net bancaire (PNB). Ce ratio, qui traduit la part des revenus bancaires absorbés par la dégradation de la qualité du portefeuille, retrouve ainsi un niveau comparable à celui de 2008. Le PNB étant relativement stable depuis 2010, les évolutions du ratio sont imputables au coût du risque. Ce dernier s’est alourdi entre 2010 et 2011, en lien avec la dégradation de la conjoncture, passant pour les 5 banques de l’échantillon de EUR 14 mds à EUR 37 mds. Le creux conjoncturel passé, les flux de nouvelles provisions baissent, les prêts des emprunteurs les plus fragiles étant déjà été provisionnés ou les pertes comptabilisées. La baisse des taux d’intérêt appliquée aux nouveaux prêts, entamée en 2013, a aussi contribué à améliorer la solvabilité des emprunteurs. Les effets de la conjoncture morose ont ainsi été en partie atténués, contribuant à la baisse du ratio du coût du risque. Finalement, la baisse en 2017 du ratio du coût du risque des plus grandes banques italiennes suggère l’absence de nouvelle dégradation de la qualité de leur portefeuille.
La reprise s’essouffle 11/07/2018
L’économie italienne n’a pas été aussi dynamique qu’attendu début 2018, notamment sur le front des exportations et de l’investissement. La consommation des ménages, en revanche, a rebondi, et l'emploi est revenu à ses niveaux d'avant-crise. Les finances publiques ont continué de s’améliorer, en ligne avec la bonne trajectoire des dernières années. Celle-ci serait-elle désormais  compromise ? Le nouveau gouvernement veut simplifier la fiscalité et le système des retraites et introduire un revenu universel. Le nouveau ministre des Finances affirme néanmoins que ces mesures doivent être financées et sont compatibles avec l'objectif de réduction du ratio dette publique sur PIB.

QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
Ce site présente leurs analyses.
Le site contient 2279 articles et 579 vidéos