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Turquie : un exercice d'équilibriste

22/07/2022

La situation économique de la Turquie offre toujours un contraste saisissant avec, d’un côté, une croissance qui résiste et, de l’autre, une inflation galopante, des réserves de change qui s’amenuisent et une livre qui se déprécie. Bref, le roseau plie mais ne rompt pas. Éléments d’explications dans cette nouvelle édition d’Eco TV Week.

François FAURE

TRANSCRIPT // Turquie : un exercice d'équilibriste : juillet 2022

La situation économique de la Turquie offre toujours un contraste saisissant avec, d’un côté, une croissance qui résiste et, de l’autre, une inflation galopante, des réserves de change qui s’amenuisent et une livre qui se déprécie. Bref, le roseau plie mais ne rompt pas. Éléments d’explications dans cette nouvelle édition d’Eco TvWeek.

Dans une précédente édition d’Eco TVWeek de début d’année, nous avions évoqué la situation économique très singulière de la Turquie qui surprenait autant qu’elle inquiétait. Cette situation reste inchangée . La croissance s’est maintenue jusqu’au premier trimestre sur un rythme soutenu (+1,2% par rapport au trimestre 2021) tandis que l’inflation a progressé sur un rythme mensuel de +5,1% en moyenne entre février et juin 2022 (pour atteindre 78,6% en glissement sur un an). Des estimations alternatives suggèrent un taux d’inflation à 3 chiffres. Parallèlement, les réserves de change ont diminué de près de USD 28 mds  fin novembre 2021 et fin juin en raison de la hausse de la facture de gaz et de pétrole et des sorties d’investissements de portefeuille. La livre s’est dépréciée d’environ 20% contre un panier euro-dollar.

Cependant, la confiance des entreprises reste toujours à un niveau élevé même si elle s’érode depuis novembre. En particulier, le solde d’opinion des industriels sur leurs carnets de commandes à l’exportation est nettement supérieur à sa moyenne historique. Les entreprises turques ont renforcé leur position sur les marchés extérieurs, notamment européens. D’ailleurs, hors importations d’énergie et d’or, le solde courant est largement excédentaire. Plus frappant encore, le solde d’opinion des industriels sur les intentions d’investissement et de recrutements n’a cessé de s’améliorer jusqu’en juin. Les entreprises turques subissent un renchérissement de leurs matières premières et produits intermédiaires qu’elles peuvent plus ou moins répercuter sur leurs prix de vente mais elles bénéficient de taux d’intérêt réels négatifs qui les incitent à investir.

Du côté des ménages, la confiance s’est au contraire effondrée avec l’accélération de l’inflation et, ce, malgré une amélioration du marché du travail. Les ménages subissent des pertes de pouvoir d’achat en dépit de la revalorisation du salaire minimum qui ne constitue toutefois qu’un rattrapage sur l’inflation passée. Les encours de cartes de crédit et les crédits à tempérament, qui sont généralement utilisés pour faire face à des dépenses imprévues, voire boucler les fins de mois difficiles, ont fortement réaccéléré depuis avril. En résumé, l’inflation exacerbe la contrainte budgétaire des ménages.

Le fardeau inflationniste subi par la population a conduit le gouvernement à faire adopter un budget supplémentaire massif (environ 6,5% du PIB de 2021). L’essentiel des dépenses supplémentaires concerne les dépenses de personnels, les transferts sociaux et les subventions pour les importateurs de charbon et de gaz afin de limiter la hausse des prix de l’énergie. En fait, l’État utilise sa marge de manœuvre budgétaire que lui procure l’augmentation des rentrées fiscales (hors intérêts le solde budgétaire est excédentaire) et un taux d’emprunt en termes réels plus négatif encore que pour les entreprises.

Mais l’exercice d’équilibriste est de plus en plus difficile. D’un côté, le gouvernement maintient sa stratégie de politique monétaire délibérément accommodante et d’un taux de change compétitif pour stimuler les exportations et l’investissement et encourager la substitution aux importations. Il va maintenant utiliser le levier budgétaire pour atténuer le coût économique de l’inflation. D’un autre côté, les autorités monétaires ont durci les règles macro-prudentielles sur la distribution du crédit, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif. Mais elles ont aussi été contraintes de renforcer les mesures coercitives pour stopper l’érosion des réserves de change (comme l’obligation faite aux exportateurs de rapatrier maintenant 40% de leurs recettes d’exportation).

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