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Allemagne, terre d’accueil  
Caroline Newhouse  
En milliers  
Solde migratoire allemand  
En 2015, l’Allemagne pourrait accueillir jusqu’à  
8
00 000 demandeurs d’asile.  
Cela représente un choc migratoire sans précédent,  
900  
800  
que la vigueur de l’économie allemande devrait toutefois  
permettre d’absorber.  
7
5
3
00  
00  
00  
550  
4
29  
369  
Il s’agit pour l’Allemagne d’un enjeu économique de  
2
79  
première importance, tant du point de vue de la pérennité  
de son modèle social, que de la soutenabilité à long  
terme de sa croissance.  
1
28  
-12.8  
100  
100  
-
L’équation  
démographique,  
jusque-là  
défavorable  
à
2009  
2010  
2011  
2012  
2013  
2014  
2015  
*
l’Allemagne, pourrait bien être sensiblement modifiée par la  
forte progression de sa population immigrée. En effet, selon  
les données de la Banque mondiale, l’Allemagne est le  
deuxième pays au monde après le Japon (25%) et avec l’Italie  
à avoir la proportion la plus élevée de personnes de plus de  
soixante-cinq ans (21%). Le vieillissement de la population  
s’opère en Allemagne principalement par la baisse du taux de  
fécondité. A la fin des années soixante, ce dernier est passé  
sous le taux de remplacement de la population (2,03 et 2,1  
respectivement), et depuis les années quatre-vingt il y est  
inférieur d’environ d’un tiers (1,56). En 2013, il était à 1,40.  
Combiné à un allongement de l’espérance de vie de plus de  
onze ans et demi entre 1960 et 2012, on a assisté à un  
vieillissement rapide de la population allemande. Si cette  
tendance se poursuit, la contraction de la population active  
débutera dès 2020, sous l’effet du départ à la retraite de la  
génération des baby-boomers. Selon les données d’Eurostat,  
la population baisserait de plus de 30 % dans les 50  
prochaines années et son taux de dépendance (ratio du  
nombre d'inactifs sur le nombre actifs) passerait de 43 à 77 %.  
Graphique 1  
Source : Destatis ; *: prévisions BNP Paribas  
Inversion démographique ?  
g.a. %  
Population totale (cvs, éch G)  Population active (cvs éch. D)  
2.5  
1.0  
0.8  
0.6  
0.4  
0.2  
0.0  
-0.2  
-0.4  
2
.0  
.5  
.0  
.5  
.0  
1
1
0
0
-
0.5  
1.0  
-
1992 1995 1998 2001 2004 2007 2010 2013 2016  
Graphique 2  
Source : Destatis  
Une manne providentielle ?  
Depuis le début de l’année, l’Allemagne a accueilli plus de  
2
1
Orient . Cette vague migratoire est sans précédent, à plusieurs  
égards. Elle pose tout d’abord des questions tant humanitaires  
qu’économiques, en raison de son ampleur (en 1992, au  
lendemain de la chute de l’Union Soviétique et de la  
4
00 000 demandeurs d’asile en provenance du Moyen-  
1
Un demandeur d’asile est une personne qui sollicite, dans un autre pays que le sien,  
le statut de réfugié (individu se trouvant hors de son pays parce qu'il craint, avec  
raison, d'y être persécuté du fait de sa race, de sa religion, etc…) ou une protection  
subsidiaire généralement octroyée à des individus fuyant un conflit militaire, laquelle  
prend habituellement fin si les conditions dans le pays d'origine cessent d'exister.  
2
Rapporté à sa population, l’Allemagne se place au quatrième rang des pays  
d’accueil avec 3,7 demandeurs d’asile pour 1000 habitants après la Hongrie (10,4), la  
Suède (8,1) et l’Autriche (5,6) sur douze mois (entre juillet 2014 et juin 2015).  
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8 septembre 2015  
réunification allemande, 438 000 demandeurs d’asile sont  
arrivés en Allemagne, un record jusque-là inégalé), de sa  
durée mais aussi de la variété des situations des réfugiés. D’ici  
la fin de l’année, leur nombre pourrait atteindre 800 000  
Un mécanisme permanent de solidarité  
Le 9 septembre 2015, Jean-Claude Juncker a présenté devant la  
Commission européenne un projet de mécanisme permanent de  
relocalisation de 120 000 demandeurs d’asile dans l’Union  
européenne à partir de l’Italie(15 600), la Grèce (50 400) et la  
Hongrie (54 000). Ils viennent s’ajouter aux 40 000 que la CE  
avait proposé de relocaliser en mai dernier. Le projet devrait  
modifier le règlement de Dublin et ne serait activé que dans des  
conditions « strictes ». La Commission déterminerait le nombre de  
demandeurs d’asile à relocaliser à partir du pays qui fait face à  
des demandes d’asile disproportionnées par rapport à ses  
capacités d’accueil. Elle fixerait, par ailleurs, la durée de cette  
procédure d’urgence. La clé de répartition des demandeurs d’asile  
prendrait en compte le PIB (pondération de 40%), le nombre  
d’habitants (40%), le taux de chômage (10%) et le nombre de  
demandeurs d’asile arrivés dans les six derniers mois (10%) Un  
pays ne souhaitant pas accueillir de réfugiés pourrait invoquer la  
clause d’exception. Sa demande serait alors examinée par la  
Commission. En cas dacceptation, le pays exempté se verrait  
dans l’obligation de verser une compensation financière au  
budget de l’Union européenne s’élevant à 0,002% du PIB  
national.  
(contre 24 000 prévus en France), soit quatre fois plus qu’en  
2
014.  
Un effort d’abord humanitaire…  
De nombreux demandeurs d’asile, en particulier Syriens et  
Erythréens, arrivent en Allemagne sans connaissance, même  
lacunaire, de la langue. Selon le ministère de l’Intérieur, parmi  
les réfugiés syriens, 30% sont mineurs tandis que 15 % à 20  
%
d’adultes sont analphabètes. Or, les enquêtes européennes  
montrent que les principales barrières à la mobilité de la main  
d’œuvre sont celles liées à la diversité des cultures et des  
langues, avant même les difficultés administratives liées à  
l'hétérogénéité des systèmes sociaux. Ici, l’attractivité de  
l’Allemagne repose à la fois sur le dynamisme économique du  
pays et l’accueil humanitaire dont ils ont fait l’objet de la part  
du gouvernement ou de la population.  
Intégrer cette population majoritairement peu qualifiée et ne  
parlant pas allemand constitue donc un véritable enjeu de  
société pour l’Allemagne qui, jusqu’à présent, s’est  
principalement ouverte aux étrangers hautement qualifiés. En  
Par ailleurs, la Commission a proposé la création d’un fonds  
fiduciaire doté de EUR 1,8 mds pour l’Afrique et d’une liste  
commune à l’Union européenne de pays d’origine sûrs. Cette  
liste européenne permettrait d'accélérer, dans l’ensemble de l’UE,  
le traitement des demandes d’asile individuelles des candidats  
originaires de ces pays et d'organiser plus rapidement leur retour  
si l’évaluation de leurs demandes confirme qu'aucun droit d’asile  
ne peut leur être accordé.  
2
012, Berlin a, en effet, amélioré la reconnaissance des  
diplômes et des qualifications obtenus à l’étranger. L’état  
fédéral a assoupli les conditions d’entrée et de séjour des  
professionnels hautement qualifiés en transposant la directive  
européenne de 2009. Il a ainsi créé la «carte bleue»  
européenne, qui donne un droit d’entrée et de séjour aux  
diplômés décrochant un contrat de travail dans l’Union  
européenne. Toutefois, 26 500 personnes ont pu en bénéficier  
depuis l’adoption de la loi, bien loin des 300 000 escomptés.  
Tout l’enjeu est donc de réduire la période d’intégration au  
marché du travail de ces individus peu ou pas qualifiés. Or, la  
part des immigrés sans formation professionnelle est restée  
quasiment inchangée depuis 20 ans (environ 30% en 2013),  
ce qui questionne la capacité de l’Allemagne à faire face à la  
vague migratoire actuelle.  
La Roumanie, la République Tchèque, la Hongrie et la Slovaquie  
ont catégoriquement refusé la proposition de J.C. Juncker.  
L’Espagne a proposé une autre clé de répartition avec une  
pondération plus élevée donnée au taux de chômage et / ou au  
nombre de réfugiés déjà arrivés. En outre, le Royaume-Uni,  
l’Irlande et le Danemark ont la possibilité de participer ou non  
(
opting out right) à toute décision relative aux accords de Dublin et  
3
de Schengen, et donc à l’application de ce mécanisme.  
Encadré 1  
Source : BNP Paribas  
La nécessité de réguler l’accueil s’explique aussi par le fait  
qu’en Allemagne, les réfugiés sont autorisés à travailler trois  
mois après l’obtention de ce statut, à comparer avec neuf mois  
en France ou encore un an au Royaume-Uni. En moyenne au  
premier semestre 2015, 5,3 mois étaient nécessaires pour  
avoir accès au statut de réfugié en Allemagne.  
qu’il a fallu doser  
L’afflux a, en effet, été tel que le ministre de l’Intérieur, Thomas  
de Maizière, a dû annoncer mi-septembre le rétablissement de  
contrôle d’identités aux frontières avec l’Autriche. L’Allemagne  
avait alors accueilli, en l’espace d’un weekend, plus de 20 000  
réfugiés, retenus jusque-là en Hongrie et en Autriche.  
Un impact budgétaire mineur  
Enfin, l’accueil des réfugiés pose la question de son mode de  
financement. Depuis la seconde guerre mondiale, l’Allemagne  
a mis en place un mécanisme permanent et obligatoire de  
relocalisation des immigrés. Ce mécanisme de quotas très  
précis est fixé en fonction de la richesse et de la population de  
chaque Land qui relocalise, à son tour, la population migrante  
dans ses communes en fonction d’une clé régionale de  
répartition. Ce système a prouvé son efficacité jusqu’à présent.  
Toutefois, face à cet afflux sans précédent, la Chancelière a  
annoncé le déblocage de EUR 6 mds en 2016 (équivalant à  
3
L’espace Schengen est un espace de libre circulation des personnes entre les pays  
er  
membres signataires. Depuis le 1 juillet 2013, l’espace compte 26 états : 22 des 28  
membres de l’Union Européenne (Bulgarie, Roumanie, Chypre et Croatie n’y  
participent pas encore, tandis que Royaume-Uni et Irlande disposent d’un statut  
particulier et ne participent qu’à une partie des dispositions) et 4 membres associés ne  
faisant pas partie de l’UE (Norvège, Islande, Suisse et Liechtenstein). Le principe de  
la liberté de circulation des personnes (art. 3 TUE) implique que tout individu  
(ressortissant de l’UE ou d’un pays tiers), une fois entré sur le territoire de l’un des  
pays membres, peut franchir les frontières des autres pays sans subir de contrôles.  
Un état ne peut rétablir le contrôle à ses frontières qu’en cas d’atteinte à l’ordre public  
ou à la sécurité nationale.  
2
%
des dépenses publiques budgétées pour l’année  
2
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8 septembre 2015  
prochaine), dont EUR 3 mds à l’intention des communes et  
des Länder pour les aider à financer l’accueil des migrants.  
L’année dernière, EUR 11 mds avaient été nécessaires pour  
venir en aide aux réfugiés. 150 000 nouvelles places vont  
aussi être construites dans les foyers de premier accueil. Par  
ailleurs, il a été décidé que les prestations aux réfugiés  
seraient désormais versées en nature (essentiellement sous  
forme d’aide alimentaire et de soins, qui viendront se  
substituer aux EUR 153 prévus) dans les centres d’accueil.  
Plus généralement, le financement de l’accueil des réfugiés ne  
remet pas en cause l’objectif d’équilibre budgétaire pour 2015  
ni pour 2016, compte tenu du bon état de santé des finances  
publiques. A contrario, il devrait même exercer un effet positif,  
bien que limité, sur la croissance l’année prochaine (moins de  
créé. De même, la majorité des études concluent à un impact  
non-significatif, voire légèrement positif, de l'immigration sur  
les finances publiques des pays d’accueil. Enfin, l’immigration  
augmente la population en âge de travailler et contribue ainsi  
au développement du capital humain du pays d’accueil. Enfin,  
elle allège les contraintes financières pesant sur les finances  
publiques via la soutenabilité à long terme des systèmes de  
santé et de retraite.  
Ainsi, grâce à l’immigration, la population allemande a crû en  
2014 pour la quatrième année consécutive. Selon Destatis  
(donnée publiée en septembre 2015) l’Allemagne comptait  
81,2 millions d’habitants fin 2014, un chiffre qui pourrait faire  
mentir les prévisions des démographes. L’Allemagne a, en  
effet, enregistré un solde migratoire net de 550 000 personnes  
l’année dernière, un record depuis 1992. Dans ces conditions,  
les contraintes que fait peser le vieillissement anticipé de la  
population sur l’économie allemande pourraient se voir alléger.  
Car le flux migratoire net nécessaire pour compenser la baisse  
attendue de la population active, sous l’effet du départ à la  
retraite des baby-boomers, est d’environ 250 000 personnes  
par an. Compte tenu de l’âge moyen de la population  
immigrée (28 ans contre 44 ans pour les Allemands), la  
population en âge de travailler pourrait demeurer quasiment  
constante à l’horizon de 2060, avec une proportion d’étrangers  
résidant sur le sol allemand de l’ordre de 40%. En outre, le  
taux de dépendance s’établirait à environ 55% en 2060,  
allégeant significativement les tensions sur l’équilibre du  
système de retraite par répartition.  
0
,2 points de pourcentage).  
Quels effets économiques ?  
A long terme, l’immigration est considérée comme un facteur  
positif pour la croissance économique et les finances  
publiques, indépendamment même de la situation  
démographique. En effet, la contribution des immigrés à  
l’économie est supérieure à ce qu’ils reçoivent en termes de  
prestations ou de dépenses publiques supplémentaires  
générées par leur présence (structure d’accueil et politiques  
d’accompagnement social et sanitaire). En outre, le montant  
des prestations sociales et prestations en nature perçues par  
les réfugiés est identique à ce que perçoivent les Allemands,  
contrairement à ce qui se passe en Amérique du Nord, en  
Suède ou au Danemark où le premier est supérieur au second.  
Par ailleurs, les dernières études circonstanciées de l’OCDE  
montrent que la main d’œuvre immigrée vient généralement  
Dans ces conditions, l’augmentation pérenne de la population  
active (un solde migratoire net de l’ordre de 300 000 individus  
représente une augmentation annuelle de 0,75% de la  
population active) permettrait d’enrayer la baisse annoncée de  
la croissance potentielle à 1% à horizon de 2020 et, à terme,  
d’en favoriser le redressement.  
répondre  
à
une demande d’emploi non satisfaite  
nationalement, que ce soit celle de niches économiques en  
forte croissance ou de secteurs en déclin.  
Immigrés et natifs ne sont donc pas en concurrence mais  
plutôt complémentaires. Du fait de la présence des premiers,  
les seconds ont plus facilement accès à des tâches moins  
manuelles et plus qualifiées, donc mieux rémunérées. Dans  
ces conditions, l’arrivée de migrants contribue à la flexibilité du  
marché du travail, en réduisant les goulets d’étranglement  
dans certains secteurs. A cet égard, les besoins de main  
d’œuvre dans les secteurs de l’ingénierie et de l’industrie  
manufacturière sont importants. Il resterait, selon Destatis,  
Somme toute, face à ce mouvement migratoire d’une ampleur  
sans précédent, Angela Merkel a été exemplaire en décidant  
l’accueil sans conditions de milliers de réfugiés fuyant les  
zones de combat. Sa réponse humanitaire a fait l’unanimité en  
Allemagne. De fait, elle répond aussi  
à une logique  
économique. Dans un marché du travail très tendu, proche du  
plein emploi, l’arrivée d’une main d’œuvre jeune qui n’a qu’un  
souhait, celui de s’intégrer rapidement, représente une  
véritable aubaine qui devrait permettre d’alléger la contrainte  
démographique.  
5
74 000 postes à pourvoir cette année. Par ailleurs, l’arrivée  
de migrants sur le marché du travail devrait avoir un impact  
marginal sur le salaire d'équilibre et le niveau d'emploi des  
travailleurs nationaux, notamment du fait que les migrants  
répondent à une demande de travail non satisfaite. En outre,  
alors que la plupart des études étudient les effets de la main  
d’œuvre immigrée sur l’offre de travail, Gihoon Hong et John  
4
McLaren se sont intéressés à ses effets sur la demande de  
services produits localement. A partir de l’étude des données  
américaines du recensement entre 1980 et 2000, ils concluent  
que, pour chaque migrant, 1,2 emploi local principalement  
occupé par un natif (près des deux tiers dans les services) est  
4
Gihoon hong et John McLaren « Are migrants a shot in the arm of the local  
economy? » Working paper 21123 NBER April 2015  
3
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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