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EcoEmerging// 4 trimestre 2018  
economic-research.bnpparibas.com  
Brésil  
Alternance politique radicale ?  
Le contrecoup de la crise économique, politique et morale que traverse le Brésil depuis plusieurs années s’est matérialisé dans des  
élections générales marquées par un virage à droite d’une partie de l’électorat. Les gouvernements de Dilma Roussef et Michel  
Temer - assombris par les scandales de corruption et deux années de récession profonde en 2015-16 - auront fourni un terreau  
fertile à la fragmentation du paysage politique brésilien. L’alternance politique risque d’attiser les tensions sociales alors que la  
situation macroéconomique se dégrade avec un essoufflement de la croissance, un retournement de l’investissement, une dérive  
de la dette publique et un environnement extérieur plus incertain.  
Vers un possible virage libéral  
1- Prévisions  
Dans un contexte national où la corruption, la violence et le  
2
016  
2017 2018e 2019e  
chômage constituent les principales préoccupations de l’électorat, et  
PIB (croissance %)  
-3,5  
8,7  
-9,0  
70  
1,0  
3,4  
-7,8  
74  
1,5  
3,7  
-7,6  
77  
3,0  
3,7  
-7,4  
82  
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alors que le pays se classe bon dernier (137 ) selon le critère de la  
Inflation (moyenne annuelle, %)  
Solde budgétaire (en % du PIB)  
Dette publique brute (en % du PIB)  
Solde courant (en % du PIB)  
«
confiance publique accordée à la classe politique » (composante  
de l’indice de compétitivité 2017-18 du World Economic Forum), les  
Brésiliens se sont rendus aux urnes le 7 octobre dernier pour élire  
leur président, 54 de leurs 81 sénateurs, l’ensemble de leurs  
parlementaires fédéraux et régionaux ainsi que les gouverneurs des  
-1,3  
31  
-0,5  
27  
-1,2  
29  
-2,2  
29  
Dette externe (en % du PIB)  
Réserves de change (USD mds)  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USDBRL (fin d'année)  
365  
32  
373  
30  
380  
27  
375  
23  
2
7 Etats. Les sondages des dernières semaines auront in fine eu  
raison de l’issue du scrutin présidentiel, renvoyant au deuxième tour  
28 octobre) le candidat du parti social libéral (PSL), Jair Bolsonaro,  
3,3  
3,3  
3,3  
3,2  
(
e: estimations et prévisions BNP Paribas Recherche Economique Groupe  
et le représentant du parti des travailleurs (PT), Fernando Haddad.  
Au-delà de la polarisation flagrante de l’électorat, deux faits  
marquants - largement sous-estimés par les sondages - ressortent  
de ces élections générales : le score de Jair Bolsonaro (46% des  
suffrages, soit 49 millions de voix, 18 millions de plus que son  
challenger), ainsi qu’un important renouvellement au Sénat (87%  
sur les 54 postes en jeu) et la progression fulgurante du PSL à la  
Chambre des députés (52 sur 513 contre 1 précédemment en 2014)  
qui devient le deuxième parti le mieux représenté après le PT. Les  
marchés financiers ont accueilli favorablement l’annonce des  
résultats qu’ils avaient partiellement anticipés dans les semaines  
précédant le vote. Les marchés actions, pariant sur une vague de  
privatisations dans l’hypothèse d’une victoire de Bolsonaro, ont vu  
nombre de valeurs s’apprécier. Le real s’est également apprécié  
contre le dollar dans la lignée d’un mouvement haussier engagé  
depuis fin septembre même s’il a perdu 14% depuis le début de  
l’année.  
2
- Des marchés haussiers à l'approche des élections  
Indice Boursier Ibovespa (é.g.)  
▪▪▪ Taux de change nominal USDBRL (é.d, inversée)  
89 000  
3.2  
3.4  
3.6  
3.8  
4
Elections  
1er tour)  
(
8
4 000  
79 000  
7
4 000  
6
9 000  
4.2  
avr.-18  
Source : Datastream  
juin-18  
août-18  
oct.-18  
En matière de politique économique, Bolsonaro est un libéral. Pour  
assainir les finances publiques, il entend proposer un  
désengagement de l’Etat par des privatisations à grande échelle,  
des coupes budgétaires et un passage à un système de retraite par  
capitalisation. S’il est élu, Bolsonaro sera vraisemblablement porté à  
code du travail et réintroduire des exigences minimales de contenu  
local (en termes de biens et services) dans le secteur énergétique.  
Au-delà de la création d’une taxe sur la valeur ajoutée, il souhaite  
aussi redonner un rôle central aux banques publiques et poursuivre  
une politique de concessions au travers de partenariats public-privé  
(PPP).  
«
dépolitiser » son équipe ministérielle en nommant des  
personnalités issues du corps militaire et du monde des affaires.  
Paulo Guedes, un économiste formé à l’université de Chicago,  
serait son ministre de l’Economie. Haddad, quant à lui, a comme  
priorité de revitaliser l’économie et la création d’emplois avant  
d’aborder la question du déficit fiscal et de la dette. Il propose de  
revenir sur les réformes du gouvernement Temer, à savoir lever le  
plafond des dépenses publiques courantes (en termes réels),  
suspendre les initiatives de privatisations, révoquer la réforme du  
Reprise en demi-teinte  
La reprise économique, engagée en 2017, peine à s’ancrer  
1
durablement. Marqué par la grève des transporteurs routiers , le  
PIB n’a finalement progressé que de +0,2% t/t au T2 en données  
1
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Eco Perspectives du 3 trimestre 2018  
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EcoEmerging// 4 trimestre 2018  
economic-research.bnpparibas.com  
cvs et de +1% en glissement annuel (g.a.). La consommation des  
ménages s’est à peine maintenue (+0,1% t/t cvs) et l’investissement,  
qui s’était redressé depuis un an, s’est fortement contracté (-1,8% t/t  
cvs) en raison de l’attentisme lié aux élections. La croissance ne  
s’est maintenue que grâce à la progression des dépenses publiques  
3
- Faibles marges de manœuvre budgétaires (2017)  
%
des dépenses totales  
Dépenses  
Intérêts  
(21%)  
Obligatoires:  
Sécurité  
Sociale  
(
+0,5 t /t cvs) et à la forte contribution positive des variations de  
stocks permettant de compenser la contribution négative du  
commerce extérieur.  
(34%)  
En termes d’offre, le secteur des services a soutenu seul la  
croissance, enregistrant une progression de +0,3% t/t cvs. L’activité  
dans l’industrie manufacturière et la construction s’est contractée de  
Dépenses  
D i sc r é t io nna ire s  
(1 6 % )  
-
0,8% t/t cvs et la croissance dans le secteur agricole a été quasi  
nulle. Cependant, l’indice PMI services reste sous la barre des  
0 points (46,4 en septembre).  
Dépenses  
Obligatoires:  
Salaires  
Autres  
Dépenses  
Obligatoires  
11%)  
5
(18%)  
(
Fin juin, l’acquis de croissance pour 2018 n’est que 1%. Les  
signaux des derniers indicateurs conjoncturels, quant à l’évolution  
de l’activité économique au T3, sont mitigés. D’un côté, la  
production industrielle et l’indice de confiance des ménages ont  
continué de se dégrader. D’un autre côté, la légère amélioration sur  
le marché du travail (réduction d’un point du chômage sur la période  
mars-août à 12,1%, accélération des salaires réels en août) et la  
reprise des crédits aux ménages devraient soutenir la  
consommation.  
Source : Tesouro Nacional  
manœuvre budgétaire, une lourde charge d’intérêts (16% des  
dépenses, 6,1% du PIB en 2017) et une croissance potentielle bien  
plus faible que par le passé (2,5 % actuellement contre 4,5 % il y a  
1
0 ans).  
A cette toile de fond s’ajoutent un environnement externe moins  
porteur en raison du ralentissement de la croissance du commerce  
mondial, le durcissement des conditions de financement, le  
renchérissement des prix du pétrole ainsi que la réorientation du  
modèle de croissance chinois. Confronté à ces vents contraires, le  
gouvernement entrant pourrait se retrouver dans une position  
délicate à l’heure d’engager la réforme du système des retraites et  
de la sécurité sociale, événement le plus attendu et le plus  
susceptible de faire bouger la confiance des investisseurs.  
Malgré un taux d’inflation stable (+4,5% en septembre) et un taux  
toujours modéré d’utilisation des capacités de production, la courbe  
des taux semble anticiper un resserrement de la politique monétaire  
d’ici la fin de l’année. L’inflation devrait réaccélérer avec la  
remontée des cours de certaines matières premières et la  
dépréciation du change alimentée par le repli général des  
investissements de portefeuille des non-résidents. Contrairement au  
voisin argentin, la faiblesse du taux de change ne résulte pas de  
déséquilibres de la balance des paiements (la balance de base est  
largement positive grâce aux investissements directs) mais reflète  
les inquiétudes liées à la consolidation budgétaire dans un climat  
d’incertitude politique. Depuis 2013, l’Etat n’est plus en mesure de  
dégager un excédent primaire suffisant (-2,3% du PIB prévu pour  
Par ailleurs, la gouvernabilité et la mise en place des programmes  
électoraux demeureront contraintes par le morcellement politique au  
Congrès. La nouvelle distribution des sièges résultant des élections  
fait, en effet, état d’une Chambre des députés encore plus  
fragmentée qu’elle ne l’était précédemment, avec 9 partis détenant  
entre 25 et 40 sièges chacun dans une assemblée qui ne compte  
pas moins de 30 partis (contre 26 avant les élections). Dans ce  
contexte potentiellement délétère, reste à voir si le jeu des coalitions  
prendra une tournure partisane alimentant l’immobilisme politique.  
La fragmentation n’est pas non plus de nature à inciter la classe  
politique à se réformer alors que la vie politique est rythmée par  
l’instruction continue des dossiers liés aux scandales de corruption  
dans lesquels des centaines de politiciens sont impliqués.  
2018) pour compenser la charge d’intérêts (16 % des recettes  
publiques prévu fin 2018) et donc contenir le ratio d’endettement  
brut (77% prévu fin 2018 contre 51,5% fin 2013). La croissance est  
trop faible et les dépenses obligatoires trop élevées en raison de  
transferts sociaux mal ciblés et des pensions de retraite généreuses.  
La dépréciation du real ajoute une contrainte supplémentaire à la  
stabilisation du ratio d’endettement même si la dette en devises ne  
2
représente que 3% de la dette totale .  
L’élection de Haddad conduirait non seulement à un retour en  
arrière par rapport aux réformes de Temer mais ne répondrait pas  
au désir d’une grande partie de la population d’un assainissement  
de la gouvernance politique dans le pays. L’élection de Bolsonaro et  
les dérives potentielles associées à un virage sécuritaire musclé,  
conjugué à une cure d’austérité et la remise en cause du modèle  
social brésilien, pourraient mener à une intensification des  
mouvements sociaux.  
Héritage délicat, gouvernabilité à l’épreuve et risque  
de tensions sociales  
er  
Quand il prendra ses fonctions le 1 Janvier 2019, le candidat élu  
héritera d’une situation macroéconomique en demi-teinte : une  
inflation modérée, une position extérieure solide et des  
investissements directs étrangers résilients (le Brésil était le 3e  
récipiendaire en 2017, UNCTAD), mais aucune marge de  
2
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Eco Perspectives, 2 trimestre 2018  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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