Perspectives

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TYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01//EN" "http://www.w3.org/TR/html4/strict.dtd"> previsions economiques-politique budgetaire-Brexit-livre sterling-referendum-Royaume Uni-etudes economiques-bnpparibas

Editorial

#Brexit

Trois mois après, on pourrait être tenté de qualifier le référendum britannique de non-évènement économique. Il est en fait beaucoup trop tôt pour juger de ses effets au-delà des pressions à la baisse sur la livre. L’enjeu pour le Royaume-Uni est de continuer à attirer les investisseurs internationaux alors que le pays risque de perdre l’accès au marché européen. La situation est d’autant plus compliquée que la politique monétaire pèse de tout son poids sur les taux d’intérêt, et que les finances publiques ne manqueront pas de se détériorer. Tout plaide pour une longue dépréciation de la livre, qui ne soutiendrait que marginalement l’activité, tout en pesant sur l’attractivité du pays…

Notre monde fait la part belle à l’instant. Tout peut être su, analysé et compris en temps réel grâce aux moyens de communication modernes. Ne pas reconnaître leur efficacité serait nier la modernité. Mais cette immédiateté a son revers, étant souvent synonyme de fugacité : si on apprend dans l’instant, on oublie aussi rapidement.

Le fait que l’actuelle faiblesse de l’inflation reste un mystère pour certains ne s’explique pas différemment. Sauf à se souvenir qu’il y a moins de dix ans l’économie mondiale traversait la plus aiguë des crises depuis les années 1930, on ne saurait expliquer que des économies affichant des taux de croissance proches du potentiel ne génèrent pas d’inflation. Notre passé est crucial. Notre avenir l’est tout autant. Il faut alors ne pas confondre « impacts » et « conséquences ». Aujourd’hui, l’erreur serait de conclure que le référendum britannique n’aura pas de conséquences parce qu’il n’a pas eu d’impact sur des enquêtes qui n’auront flanché que temporairement. Après avoir envoyé des signaux alarmants, les indices retrouvaient des couleurs dès le mois suivant, pour s’installer au plus haut sur plusieurs mois. L’incertitude avait dicté l’attentisme. Sa levée guidait le retour à la normale.

Sauf que le Brexit … n’a pas eu lieu ! Il aura lieu. Pendant quelques semaines, on a pu jouer avec l’idée que la créative Albion trouverait une solution pour échapper à sa propre décision : un référendum qui n’engage pas, contrairement à un vote de la Chambre des communes ; le besoin de rappeler la population aux urnes après que les mensonges du camp du Brexit ont été dénoncés ; la nécessité de valider non pas seulement la sortie, mais aussi ses modalités, quitte à se résigner à rester européen si aucun plan n’apparaissait convaincant… Début octobre, Theresa May a tranché : les négociations entre Britanniques et Européens débuteront au cours du premier trimestre 2017, pour une séparation effective qui pourrait intervenir au printemps 2019.

Les priorités britanniques ne sont pourtant pas si claires. Theresa May, tout en soulignant l’importance de conserver à son pays un accès privilégié au marché européen, place la maîtrise des flux migratoires au centre des objectifs, bien que cela ne soit possible qu’au prix d’une moindre liberté de circulation des biens, des services, et des capitaux. Il y a le texte et le contexte : c’est devant le parti Conservateur que Theresa May a fait ces déclarations, et on en comprend ainsi mieux la dureté. Se pose alors la question de l’engagement ou de la posture... De ce discours, on peut se demander s’il ne visait pas à rallier les Brexiters à un plan de sortie dont ils pourraient ne pas aimer les contours. On peut aussi y voir la volonté d’afficher une fermeté à quelques mois des négociations avec les Européens…

Une chose est certaine : la livre souffre des anticipations d’un Royaume-Uni sortant avec pertes et fracas de l’Union. Depuis le 23 juin, la devise britannique a perdu plus de 15% en termes effectifs. Les effets négatifs se diffuseront rapidement : perte de pouvoir d’achat pour les ménages, augmentation des coûts de production pour les entreprises. Le soutien qui pourrait être attendu de la baisse de la livre est aussi à nuancer : si les exportateurs 1 répercutent sur leurs prix de vente tout ou partie de l’augmentation du coût des intrants, les gains de compétitivité externe seront limités d’autant. Le précédent épisode de dépréciation de la livre – de plus de 25% en termes effectifs en 2007-2008 – n’avait ainsi pas bénéficié à la balance commerciale britannique.

Les effets les plus dévastateurs restent à venir. Dans la presse, sans être précises, les annonces se multiplient. Des banques américaines s’inquiètent de la pérennité du « passeport européen » ; les autorités japonaises accusent le Royaume-Uni de faillir à sa promesse de ne jamais quitter l’Europe ; des groupes industriels menacent de geler leurs investissements tant que ne seront pas précisés les nouveaux tarifs douaniers, ou comment ceux-ci seraient compensés par des subventions. Le monde des « affaires » rappelle que l’installation dans les îles britanniques était davantage liée aux 500 millions de consommateurs européens qu’aux 64 millions de Britanniques...

Ce que craignent les économistes, c’est bien le tarissement des flux entrants d’IDE. Ces investissements directs étrangers ont plusieurs atouts : ils sont souvent associés à des gains de productivité liés à l’importation de technologies et permettent une couverture stable des besoins de financement extérieurs. Pour rappel, le Royaume-

Uni affiche l’un des plus importants déficits courants du monde, à environ 6% du PIB. Le pays doit donc attirer les capitaux étrangers, ce que la politique de la Banque d’Angleterre, justifiée au vue des perspectives détériorées de croissance, complique en maintenant des taux d’intérêt faibles. Dans le même temps, les finances publiques ne manqueront pas d’être affectées – il faudra soutenir le pouvoir d’achat des ménages, attirer les IDE en soutenant la compétitivité des entreprises, compenser les subventions européennes d’hier… – et les pressions sur la livre ne pourront que s’accentuer. Le référendum britannique n’a pas eu d’impact. Le

Brexit aura des effets. Ils joueront dans la durée, et apparaîtront au travers d’une croissance ralentie. Plus qu’un cataclysme, il s’agira d’une érosion, difficile à élaborer en 140 caractères.

Alexandra Estiot alexandra.estiot@bnpparibas.com

1 Le contenu en importations des exportations britanniques est de 23,1%, contre 24% pour les pays de l’OCDE, 15% aux Etats-Unis et 14,7% au Japon (14,7%).

QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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