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EcoEmerging// 1 trimestre 2018  
economic-research.bnpparibas.com  
Côte d’Ivoire  
Horizon assombri  
La Côte d’Ivoire a dû faire face à une multitude de chocs, aussi bien domestiques qu’exogènes, auxquels son économie a bien  
résisté jusqu’à présent. La croissance est restée soutenue en 2017, à 7,8%, et le FMI entrevoit encore de belles perspectives au  
moins pour les trois prochaines années. Du retournement des cours du cacao à la détérioration des finances publiques, les sources  
de fragilité sont néanmoins nombreuses. De nouvelles crispations socio-politiques dans la perspective d’élections en 2020 et 2021  
constituent un risque supplémentaire.  
L’économie ivoirienne vient de clore son année la plus délicate  
1-Prévisions  
depuis la fin de la crise post-électorale de 2011, et le bilan est dans  
l’ensemble satisfaisant. Selon les estimations préliminaires, la  
croissance n’aurait que très légèrement décéléré à 7,8% en 2017  
contre 8,2% un an plus tôt. Pourtant, entre la chute de 35% des  
cours mondiaux du cacao et la détérioration du contexte socio-  
politique (mutineries au sein de l’armée, grève à répétition des  
fonctionnaires), les sources de tension ont été nombreuses. Le  
maintien de la confiance des investisseurs a été déterminant. L’Etat  
a notamment pu émettre deux eurobonds en juin 2017 dans des  
conditions favorables, ce qui a permis d’alléger la pression sur les  
finances publiques. La poursuite des grands chantiers  
d’infrastructures ou encore la faiblesse de l’inflation auraient ainsi  
continué de soutenir la demande domestique tout au long de 2017.  
Une autre bonne nouvelle est récemment venue de France, dont les  
autorités ont annoncé une hausse de leurs aides, sur les trois  
prochaines années, visant à soutenir la mise en place du Plan  
national de développement (PND). Pilier de la politique économique  
du gouvernement, le PND (2016-2020) est un programme très  
ambitieux, d’un montant de USD 60 mds, couvert à 40% par l’Etat et  
à 60% par le secteur privé via essentiellement des partenariats  
publics-privés. De quoi entrevoir l’avenir avec sérénité si l’on en  
croit les projections du FMI qui table sur un taux de croissance de  
2
016 2017e 2018e 2019e  
PIB réel, variation annuelle, %  
Inflation, IPC, var. annuelle, %  
Solde budgétaire, % du PIB  
8,2  
0,7  
7,8  
0,9  
7,3  
1,5  
7,2  
2,0  
-3,9  
-4,5  
-4,0  
-3,5  
Dette du gouv. central, % du PIB  
Balance courante, % du PIB  
41,3 45,7 46,3 45,7  
-1,1 -2,1 -2,8 -2,3  
36,9 42,2 41,7 40,8  
Dette externe, % du PIB  
Réserves de change, mds USD  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USDXOF (fin d'année)  
4,4  
5,0  
5,6  
6,0  
5,6  
5,4  
6,0  
5,2  
622,3 554,9 520,2 512,2  
e: estimations et prévisions BNP Paribas Recherche Economique Groupe  
2
- Pas d’embellie en vue pour le cacao  
Exportations, é.g.  Cours mondiaux, é.d.  
%
du PIB  
USD / tonne  
18  
350  
300  
250  
200  
150  
100  
500  
0
16  
14  
12  
10  
8
6
4
7
% en moyenne à horizon 2020. Cependant, plusieurs facteurs de  
risques pèsent sur ces perspectives.  
Chute du prix du cacao : un choc durable  
L’ajustement à la nouvelle donne sur les marchés mondiaux du  
cacao s’annonce délicat. Malgré une profondeur économique sans  
égal dans la sous-région, la filière cacao génère encore 40% des  
exportations, 10% des recettes fiscales, et assure un moyen de  
subsistance directement ou indirectement à plus d’un quart de la  
population. Même si les cours du cacao se sont stabilisés depuis  
mi-2017, les perspectives du secteur sont mal orientées. A  
USD 2 140 la tonne en moyenne en 2018-2019 (estimations  
Banque mondiale), les prix du cacao resteraient bien loin des  
USD 3000 atteints en moyenne entre janvier 2014 et août 2016. Un  
autre élément est à prendre en considération. En effet, la campagne  
cacaoyère 2016/2017 a été exceptionnelle avec une production  
record de deux millions de tonnes (+26% par rapport à l’année  
précédente). Dès lors, il ne faut pas compter sur un effet volume  
aussi favorable, au moins à court terme. Au total, selon les  
dernières projections du FMI, les exportations de cacao seraient  
inférieures à 9% du PIB en 2019 contre 12,6% en 2015.  
2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017e 2018p 2019p  
Sources : FMI, Banque mondiale  
Heureusement, la Côte d’Ivoire bénéficie d’un réseau de partenaires  
commerciaux diversifiés et de filières exportatrices autres que le  
cacao dynamiques. Le déficit de la balance des transactions  
courantes resterait ainsi en dessous de 3% du PIB sur les deux  
prochaines années et serait intégralement couvert sans devoir  
solliciter les marchés financiers internationaux. Ce faisant, la Côte  
d’Ivoire contribuerait à renforcer la stabilité de la zone UEMOA.  
En revanche, les conséquences sur le plan intérieur devraient être  
lourdes. Des dysfonctionnements de la filière au niveau  
organisationnel sont très vite apparus lorsque de nombreux  
intermédiaires n’ont pas été en mesure d’honorer leurs contrats  
d’achat en raison de la baisse des cours du cacao. Si l’Etat s’est  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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engagé à renforcer les contrôles sur la solidité financière des  
négociants, la décision de ne pas relever le prix minimum garanti à  
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- Les indicateurs des finances publiques se dégradent  
Balance budgétaire, é.g. inversée  Dette publique, é.d.  
7
1
00 franc CFA affectera les revenus des cultivateurs. Il atteignait  
100 franc CFA le kilo en octobre 2016 et n’avait été ajusté que  
tardivement (avril 2017), ce qui avait contribué à lisser le choc.  
Autrement dit, les effets sur la consommation et l’investissement ne  
devraient être que pleinement visibles à partir de 2018, sans parler  
des risques liés à une intensification des flux de contrebande vers le  
Ghana où les prix aux producteurs sont supérieurs de plus d’un tiers  
à ceux de la Côte d’Ivoire. Les équilibres macroéconomiques n’en  
seront que plus affectés, en particulier les finances publiques  
soumises par ailleurs à des pressions multiples.  
% du PIB  
-
-
-
6
80  
75  
70  
65  
60  
55  
50  
45  
5
4
-3  
-
2
1
0
4
0
5
-
Finances publiques : consolidation délicate  
3
30  
L’émergence d’une contrainte budgétaire constitue un autre facteur  
de risque. Alors que les autorités avaient réussi à contenir les  
déficits budgétaires à un niveau inférieur à 3% du PIB tout en  
intensifiant l’effort d’investissement, la trajectoire des finances  
publiques s’est détériorée à partir de 2016. Le déficit budgétaire  
s’est creusé à 3,9% du PIB en 2016 avant d’atteindre 4,5% en 2017.  
Sans ajustement, il aurait même atteint 6% du PIB l’an dernier sous  
l’effet combiné de la chute des recettes du cacao (1% du PIB) et du  
versement de primes aux mutins (0,6% du PIB).  
2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017e 2018p 2019p  
Sources : BCEAO, FMI, BNP Paribas  
Retour du bruit politique  
L’année 2017 a été mouvementée. D’un côté, le retrait définitif de la  
mission de stabilisation de l’ONU après treize ans de présence ou  
encore la tenue du sommet UA-UE à Abidjan témoignent des  
progrès indéniables du pays en matière de stabilisation. D’un autre  
côté, les mutineries au sein de l’armée ou encore les mouvements  
de grève des fonctionnaires sont venus rappeler les séquelles d’une  
décennie de crise. Point positif, le niveau relativement bas des  
spreads ivoiriens par rapport à d’autres émetteurs africains montre  
que l’image du pays n’a pas trop souffert de ces évènements. Pour  
autant, le risque politique n’est passé pas au second plan. La tenue  
d’élections présidentielles en 2020 et législatives en 2021 pourrait  
alimenter de nouveaux foyers de crispation, notamment au sein de  
l’alliance gouvernementale, et au final peser sur le rythme des  
réformes. Or, il reste encore beaucoup à faire. Malgré des progrès  
indéniables, la Côte d’Ivoire demeure assez mal classée dans les  
différentes enquêtes de compétitivité ou de climat des affaires, ce  
qui pèse sur l’investissement du secteur privé (13,8% du PIB en  
Par ailleurs, la dette publique a continué de croître pour atteindre  
45% du PIB fin 2017. Si son niveau reste modéré grâce aux  
allègements de dette consentis en 2012, son rythme de progression  
est soutenu. La dette du gouvernement a augmenté de 12 points de  
PIB depuis 2013, et ce en dépit d’une croissance élevée du PIB  
nominal (+11,5% par an). De plus, la structure de l’endettement a  
tendance à se détériorer en raison des appels répétés des autorités  
aux marchés financiers. La dette commerciale en devise dépasse  
désormais plus du tiers de l’encours, proportion qui augmente à  
75% si l’on inclut les bons du Trésor et les obligations contractées  
sur le marché local et régional. Les charges d’intérêt absorbent  
désormais 10% des recettes du gouvernement contre 7% en 2013.  
A ce stade, l’endettement public reste supportable mais appelle à  
de la vigilance, un point de vue partagé par le gouvernement qui  
vient de réitérer son objectif de ramener le déficit budgétaire à 3%  
du PIB en 2019. Pour ce faire, une amélioration du recouvrement  
des recettes et une maîtrise accrue des charges de fonctionnement  
sont anticipées. En revanche, les investissements publics  
progresseraient de 6,9% du PIB en 2017 à 7,4% en 2019. Les  
marges de manœuvre seront réduites. Les recettes budgétaires  
2
016 en Côte d’Ivoire contre 19% au Sénégal). Surtout, avec un  
taux de pauvreté qui touche 46% de la population (2015), le  
chantier social reste colossal.  
Stéphane Alby  
stéphane.alby@bnpparibas.com  
(hors dons) sont stables depuis six ans à un niveau bas de 18% du  
PIB et on ne voit pas comment elles pourraient s’améliorer dans un  
environnement domestique moins porteur. C’est sans compter  
également sur de possibles résurgences de mouvements sociaux  
ou un choc des termes de l’échange plus important qu’anticipé. Dès  
lors, le gouvernement risque de devoir arbitrer entre son objectif de  
consolidation budgétaire et la poursuite de son programme  
d’investissement public. Dans tous les cas, la cible sera difficilement  
atteignable. Le déficit budgétaire devrait se réduire à 3,5% du PIB  
en 2019, ce qui permettrait de stabiliser l’endettement public à  
condition que la croissance économique ne décélère pas trop  
fortement.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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