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Mauvais départ

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Eco Perspectives // 3 trimestre 2021  
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ROYAUME-UNI  
MAUVAIS DEPART  
C’était à craindre. Sitôt acté son divorce avec l’Union européenne, le Royaume-Uni en conteste les termes. Le 16 mars  
dernier, deux procédures d’infraction lui étaient notifiées, l’une pour violation des dispositions du protocole sur  
l’Irlande et l’Irlande du Nord, l’autre pour violation du devoir de bonne foi. La suite, qui pourrait aller jusqu’à des  
sanctions, est à écrire. Reste que le Brexit, qualifié « d’erreur historique » par les Vingt-Sept, n’apparait ni plus ni  
moins que pour ce qu’il est : un acte de rupture. Certes, il n’empêchera pas l’économie britannique de se redresser  
dans l’immédiat. Parvenu à éviter les droits de douane, converti au « quoiqu’il en coûte » et en passe de gagner son  
combat contre la Covid-19, le Royaume-Uni connait, comme d’autres pays, un climat des affaires euphorique. Mais  
pour la suite, les bénéfices à escompter de son cavalier seul restent à démontrer.  
ACCORDS SIGNÉS, SITÔT ENFREINTS  
CROISSANCE ET INFLATION  
Alors qu’il multiplie les accords bilatéraux (70 depuis le Brexit, le  
Croissance du PIB  
Inflation  
dernier en date et de loin le plus important étant celui conclu avec  
l’Australie) le Royaume-Uni réserve à ses anciens partenaires de l’Union  
européenne (UE) un bien mauvais sort. Au strict plan commercial, son  
éloignement est déjà perceptible. Tombés historiquement bas en janvier  
Prévisions  
Prévisions  
7
.8  
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021, ses échanges avec l’UE n’ont que partiellement récupéré depuis,  
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.5  
au profit d’un redéploiement hors du marché unique (cf. graphique 2).  
Sur le terrain politique et diplomatique, la défiance s’installe. Début  
mars, sans discussion ni consultation préalables, le gouvernement de  
1.8  
1.8  
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.5  
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.9  
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er  
Boris Johnson décidait de différer (au 1 octobre 2021) le contrôle des  
exportations britanniques vers l’UE transitant par l’Irlande du Nord,  
manquant ainsi à ses obligations légales (cf. encadré).  
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En réaction, les Vingt-Sept engageaient à l’encontre du Royaume-Uni  
deux procédures d’infraction, l’une pour « violation des dispositions du  
protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord », l’autre pour « violation  
du devoir de bonne foi ». Parvenue à Bruxelles, la réponse de Londres  
est en cours d’étude, la suite restant à écrire. En cas d’insatisfaction,  
la Commission pourrait émettre un « avis motivé » détaillant les  
manquements britanniques à l’accord de retrait. En bout de course,  
la Cour de justice européenne serait compétente pour infliger au  
Royaume-Uni une amende ou une astreinte, voire, en cas de refus  
d’exécution, pour suspendre l’application de tout ou partie des traités  
régissant le Brexit.  
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9.8  
2019  
2020  
2021  
2022  
2019  
2020  
2021  
2022  
GRAPHIQUE 1  
SOURCE : COMMISSION EUROPÉENNE, BNP PARIBAS  
ECHANGES COMMERCIAUX, DÉBUT DE REDISTRIBUTION  
MOYENNE DES EXPORTATIONS ET IMPORTATIONS MENSUELLES  
(GBP MDS, AUX PRIX DE 2018)  
Avec l'UE ▪▪▪ Hors de l'UE  
Autre point d’achoppement, le dossier « pêche » qui, bien que n’ayant  
fait l’objet d’aucune procédure officielle, introduit un coin dans l’accord  
de commerce et de coopération entre le Royaume-Uni et l’UE. Aux  
termes de ce dernier, les Britanniques autorisent l’accès des Européens  
à leurs eaux territoriales, moyennant une réduction de 25% de leurs  
quotas de prise (en valeur) d’ici cinq ans. Mais dans les faits, le peu  
de licences accordées indiquent une politique bien plus restrictive, en  
particulier dans la zone entourant l’Ile de Jersey, pratiquement interdite  
d’accès. Très pénalisée (70% de la pêche bretonne s’effectue dans les  
eaux britanniques), la France mène actuellement la bataille auprès de  
la Commission européenne pour faire valoir les termes de l’accord.  
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2007  
2009  
2011  
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2021  
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Moyenne des exportations et importations  
À la liste des contentieux en cours, il convient enfin d’ajouter la  
politique britannique d’investissement dans l’éolien, qui se voit  
réservée aux opérateurs nationaux et contrevient ainsi aux « règles de  
GRAPHIQUE 2  
SOURCE : ONS  
jeu équitable » (level playing field) convenues avec l’UE (The Guardian,  
1
2
021) .  
lande et l’Irlande du Nord] et sapent la confiance entre nous ». En  
dépit de tous les efforts consentis pour l’encadrer, la relation d’après  
divorce entre Britanniques et Européens s’annonce tendue, la diver-  
gence, inéluctable.  
Pour le vice-président de la Commission européenne Maroš Šefčovič,  
également co-responsable de la bonne exécution de l’accord de retrait,  
«
les décisions unilatérales et les violations du droit international par  
le Royaume-Uni compromettent l’objet même [du protocole sur l’Ir-  
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The Guardian (2021), ‘Wind turbine clash adds to UK-EU post-Brexit tensions’, June 17.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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PERTE D’ATTRACTIVITÉ ?  
LE PROTOCOLE SUR L’IRLANDE ET L’IRLANDE DU NORD  
Le Brexit, après tout, ne visait pas autre chose. Quant à ses effets sur la  
conjoncture, ils restent difficiles à appréhender dans un environnement  
toujours bouleversé par la crise sanitaire. Comme la plupart des pays  
en passe d’être vaccinés contre la Covid-19 (65% de la population  
britannique est déjà couverte) et contrôlant mieux l’épidémie, le  
Royaume-Uni bénéficie d’un climat des affaires euphorique. Après  
avoir lourdement chuté en 2020 (de 9,8%, un record depuis 1920) puis  
s’être encore contractée au premier trimestre de 2021, l’économie  
redémarre. L’OCDE (Organisation pour le développement et la  
coopération économiques) la crédite d’une croissance de 7,2% cette  
année. Le retour au niveau pré-pandémique d’activité aurait lieu, quant  
à lui, début 2022, soit à peu près au même moment qu’en zone euro.  
Ce scenario a priori favorable mérite toutefois d’être nuancé, sur deux  
points.  
Effectif depuis le 1er février 2020, le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord  
fait partie intégrante de l’accord de retrait et engage donc juridiquement ses  
signataires, le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE). Destiné à éviter la  
mise en place d’une frontière physique sur l’île d’Irlande, mais aussi à préserver  
l’intégrité du marché unique de l’UE, il réserve à l’Irlande du Nord un statut  
hybride : maintien dans l’union douanière britannique pour les marchandises  
non destinées à l’UE, alignement sur la règlementation européenne (droits de  
douane, TVA, aides d’État…) pour celles susceptibles d’y entrer. Cela implique  
l’instauration de contrôles, y compris physiques (dans les domaines sanitaire  
et phytosanitaire) sur les marchandises entrant en Irlande du Nord à partir du  
reste du Royaume-Uni, charge aux Britanniques de les effectuer. La surveillance  
du protocole est assurée par le Comité mixte UE/Royaume-Uni, qui est l’organe  
en charge de superviser et de faciliter la mise en œuvre et l’application de  
l’accord de retrait. Côté européen, c’est le Slovaque Maroš Šefčovič (également  
vice-président de la Commission européenne) qui assure la coprésidence du  
comité mixte. Depuis début mars 2021, son homologue britannique est l’ancien  
négociateur en chef du Brexit, David Frost.  
Il a d’abord pour contrepartie une dérive exceptionnelle des déficits  
«
jumeaux », budgétaires et courants. En bon adepte du « stop and  
go », le gouvernement britannique a été l’un des premiers à appliquer  
la politique du « quoiqu’il en coûte », puis à en annoncer la fin, à  
l’horizon 2023. En 2021, son déficit structurel primaire (hors charge  
d’intérêts) dépasse 7% du PIB, ce qui en fait l’un des plus élevés des  
pays développés (cf. graphique 3).  
Mécanisme de consentement  
Le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord n’est ni figé ni irrévocable.  
L’UE et le Royaume-Uni ont ainsi convenu de créer un mécanisme dit « de  
consentement » par lequel l’Assemblée d’Irlande du Nord obtient une voix  
décisive quant à sa poursuite. Quatre ans après la fin de la période de transition  
(soit le 1er janvier 2025), celle-ci pourra décider par un vote à la majorité  
simple, s’il convient ou non d’y mettre fin. Dans l’affirmative, le Royaume-Uni  
adresserait une notification à l’UE et le protocole cesserait de s’appliquer deux  
ans plus tard. Par la suite, tous les quatre ans, l’Assemblée pourra voter sur la  
poursuite de l’application de la « législation pertinente » de l’Union.  
Il laisse ensuite l’investissement de côté. Toujours selon l’OCDE, la  
dépense des ménages, en particulier la consommation de services,  
serait la première à récupérer de la crise, celle des entreprises mettant  
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beaucoup plus de temps . Sur ce terrain, la Covid-19, mais aussi le Brexit  
pourraient donc laisser des traces. Ayant quitté l’Union européenne, le  
Royaume-Uni ne bénéficiera pas du plan Next Generation EU destiné à  
accélérer la transition écologique et à promouvoir les investissements  
dans les infrastructures. Pour ce faire, il devra compter sur ses propres  
ressources ainsi que sur sa capacité à attirer les capitaux, ce qui pendant  
longtemps n’a pas été un souci. En 2019, le pays a toutefois cédé sa  
place à la France en tant que première terre d’accueil européenne pour  
SOURCE : COMMISSION EUROPÉENNE  
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les investissements directs étrangers (The Guardian, 2021 ). Les flux  
DÉFICITS JUMEAUX EN 2021 (EST., % DU PIB)  
entrants nets, quant à eux, sont sur le déclin depuis 2016 (année du  
référendum sur le Brexit), les dernières données fournies par l’Office  
national des statistiques (ONS) ne montrant aucune inversion de  
tendance.  
Solde budgétaire primaire structurel  
Balance courante  
SWE  
ESP  
-1.6  
-2.5  
NLD  
DEU  
SWE  
IRL  
8.1  
7.5  
Achevé de rédiger le 28 juin 2021  
POL  
FIN  
-2.5  
-2.7  
5.8  
4.5  
3.3  
2.9  
2.0  
NLD  
IRL  
-2.9  
POL  
ITA  
Jean-Luc Proutat  
Jean-luc.proutat@bnpparibas.com  
-3.8  
-4.0  
-4.5  
BEL  
AUT  
FIN  
AUT  
DEU  
FRA  
0.1  
-5.6  
-5.6  
-5.8  
ESP  
BEL  
FRA  
-0.1  
-0.4  
ITA  
-1.6  
GBR -7.3  
GBR -5.0  
GRAPHIQUE 3  
SOURCE : AMECO (CODES PAYS ISO)  
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Fin 2022, la formation brute de capital fixe privée serait encore inférieure de 5 points de pourcentage (en volume) à son niveau pré-pandémique. Cf. OCDE (2021) Economic  
Outlook, May.  
The Guardian (2021), ‘UK second to France again for attracting foreign investment in Europe’, June 7.  
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La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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