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21 mars 2019  
Tensions dans l’économie française : un peu, beaucoup, ou  
pas du tout ?  
Hélène Baudchon  
La croissance française a beaucoup perdu en vigueur  
entre 2017 et 2018, la question étant de savoir si elle a  
d’ores et déjà dépassé son potentiel.  
de production était refermé (et le cycle avancé, et donc  
proche de la fin) et, en corollaire, à quel point la croissance  
pouvait s’en trouver freinée. La difficulté de l’exercice était  
accrue par la discordance des signaux alors disponibles :  
écart de production déjà positif en 2017, et assez nettement,  
d’après les indicateurs de tensions susmentionnés ; encore  
négatif, mais plus très loin d’être refermé, d’après l’estimation  
traditionnelle par fonction de production de la Commission  
européenne ; encore assez nettement négatif d’après la  
faiblesse de l’inflation sous-jacente.  
D’un côté, l’inflation sous-jacente n’a que peu augmenté,  
suggérant un écart de production toujours négatif.  
Mais de l’autre, les enquêtes font toujours état de  
tensions importantes sur les capacités et les facteurs de  
production, suggérant à l’inverse une position assez  
avancée dans le cycle.  
Notre diagnostic, à l’époque, était que l’économie française  
avait quitté la phase de reprise pour entrer dans celle  
d’expansion, caractérisée par une croissance moins forte  
mais toujours supérieure à son rythme potentiel. Le pic de  
croissance était probablement dépassé mais le pic du cycle  
ne semblait pas encore atteint et la fin du cycle semblait, a  
fortiori, plus lointaine encore.  
Si la question de la fin du cycle n’est pas tranchée, le  
constat que l’environnement mondial se dégrade et qu’il  
pèse sur l’activité est largement partagé.  
La crainte est que le ralentissement actuel dégénère en  
récession en 2019 mais cela ne nous semble pas être le  
scénario le plus probable.  
La croissance française devrait renouer en 2019 avec  
deux caractéristiques qui lui sont souvent associées :  
peu dynamique mais résistante à la faveur notamment  
des mesures de soutien au pouvoir d’achat des ménages.  
Quelle est la situation aujourd’hui ? Elle n’a pas gagné en  
clarté (les différents indicateurs continuant d’envoyer des  
signaux disparates) tandis que le diagnostic est désormais  
moins positif.  
En résumé, la croissance française a beaucoup perdu en  
vigueur mais elle est restée « sous tension ». Elle ne montre  
toujours pas de signes évidents de blocage, typiques d’une fin  
de cycle, mais celle-ci n’en semble pas moins s’être  
rapprochée. Le curseur de l’inflation n’a, quant à lui, que peu  
bougé et pointe toujours vers une absence de tensions.  
Il y a un an environ, la forte hausse des tensions dans  
l’économie française, dont témoignaient le net dépassement  
de sa moyenne de long terme du taux d’utilisation des  
capacités de production dans l’industrie, l’importance des  
contraintes d’offre et des difficultés de recrutement (que ce  
soit dans l’industrie, les services ou la construction), soulevait  
1
la question de la position de l’économie dans son cycle . La  
question était, plus exactement, de savoir à quel point l’écart  
1
France : où en est-on dans le cycle ?, Conjoncture n°5, juin  
2018.  
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economic-research.bnpparibas.com  
2
Croissance moins forte  
Croissance à nouveau en sous-régime  
Croissance réelle (rythme trimestriel annualisé, %)  
En 2018, la croissance française s’est avérée nettement  
moins soutenue que prévu, s’établissant à 1,5% en moyenne  
2
Taux de croissance moyen T1 2014 T3 2016  
4
Taux de croissance moyen T4 2016 T4 2017  
Croissance potentielle  
alors qu’au printemps 2018 les prévisions, à leur plus haut,  
tablaient sur un peu plus de 2%. En rythme trimestriel  
annualisé, la croissance est même passée en deçà du rythme  
potentiel (cf. graphique 1). Il est également notable que le  
freinage français (-0,8 point) a été un peu plus marqué encore  
que celui de la croissance de la zone euro (-0,7 point, passant  
de 2,5% à 1,8%).  
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3
2
1
0
3
2
1
La forte baisse de régime de la croissance française en 2018  
est imputable à des facteurs endogènes et exogènes, les  
seconds, de grande ampleur, venant accentuer l’effet plus  
mesuré des premiers (cf. infra). Les facteurs exogènes  
englobent une série de chocs internes (choc fiscal négatif au  
T1 ; grèves dans les transports ferroviaire et aérien au T2 ;  
mouvement social des « gilets jaunes » au T4) et un  
ensemble de freins extérieurs communs aux économies de la  
zone euro (moindre croissance mondiale, tensions  
0
-1  
-1  
T1 T2 T3 T4 T1 T2 T3 T4 T1 T2 T3 T4 T1 T2 T3 T4 T1 T2 T3 T4  
2014  
2015  
2016  
2017  
2018  
Graphique 1  
Source : INSEE  
3
commerciales, hausse des prix du pétrole et de l’euro ). Ces  
Différentes mesures de l’écart de production  
facteurs exogènes ont plus spécifiquement affecté deux  
composantes de la demande : la consommation des ménages  
et les exportations. La consommation des ménages a ainsi  
progressé plus lentement encore en 2018 qu’en 2017 (+0,8%  
après +1,1% en moyenne annuelle). Et la faible croissance  
des exportations en 2018 (+3%) souffre d’autant plus de la  
comparaison avec 2017 (+4,7%) qu’il s’agissait d’une année  
En %, données trimestrielles / trimestrialisées  
Approche directe en temps réel (é.g.)  
- - Approche traditionnelle de la Commission européenne (é.g.)  
Ecart du taux d’utilisation des capacités de production à sa  
-
moyenne (é.d.)  
4
12  
8
4
3
2
de rattrapage après la contre-performance de 2016 (+1,5%) .  
Sollicitation toujours importante des ressources  
productives  
4
1
0
0
Les facteurs endogènes font référence aux contraintes d’offre  
et aux difficultés de recrutement déjà évoquées. De par leur  
nature-même et leur importance, ces tensions sur les  
capacités et les facteurs de production ont certainement  
contribué au freinage de la croissance mais dans une  
ampleur qui nous semble limitée au regard du dynamisme de  
l’investissement des entreprises en 2018 (en hausse de 3,9%  
après 4,4% en 2017 en moyenne annuelle) et du maintien à  
un niveau élevé des différents indicateurs de tensions.  
-1  
-
4
8
-2  
-3  
-4  
-
-12  
0
0 01 02 03 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19  
Graphique 2 Sources : INSEE, Commission européenne, BNP  
Paribas  
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Lorsque l’on agrège ces différents indicateurs pour estimer,  
en temps réel et de manière dite directe, l’écart de production,  
la mesure obtenue montre qu’il a continué de s’accroître en  
actuels. Ces indicateurs de tensions renvoient, à nos yeux,  
une image plus favorable, et plus juste, de la dynamique  
conjoncturelle endogène de l’économie française que celle  
renvoyée par les chiffres faciaux de croissance.  
2
018, bien que moins vite qu’en 2017 (cf. graphique 2). Une  
telle hausse signifie que la croissance réelle est restée  
supérieure à la croissance potentielle en 2018 et non  
inférieure comme l’indiquent les chiffres trimestriels officiels  
Faiblesse persistante de l’inflation sous-jacente et  
absence d’autres signes de blocage  
2
Données cvs-cjo.  
S’ajoute à ces facteurs globaux, l’effet perturbateur sur le  
3
secteur automobile européen, allemand notamment mais aussi  
français, de l’introduction de la nouvelle norme anti-pollution  
WLTP en septembre 2018.  
Si la croissance attendue en 2018 n’a pas été au rendez-  
vous, la hausse de l’inflation sous-jacente ne l’a pas été non  
plus. Les conditions d’une remontée assez nette semblaient  
pourtant réunies avec le renforcement de la croissance,  
4
Année marquée par une série de chocs sur d’importants  
secteurs exportateurs (mauvaises conditions météorologiques  
pour l’agriculture, problèmes de livraison dans l’aéronautique,  
baisse du tourisme suite aux attentats terroristes).  
6
l’apparition de pressions inflationnistes en amont , et les  
5
Plus exactement : le taux d’utilisation des capacités de  
6
production, les trois soldes relatifs au manque de main d’œuvre  
dans l’industrie, les services et le bâtiment et les trois soldes  
relatifs à l’insuffisance de la demande dans chacun de ces trois  
secteurs.  
Signaux inflationnistes issus des enquêtes sur le climat des  
affaires (composantes “prix de production” et “délais de livraison”  
des indices PMI de Markit ; jugement des chefs d’entreprise sur  
les perspectives générales de prix dans les enquêtes de l’INSEE)  
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economic-research.bnpparibas.com  
3
premiers signes d’accélération des salaires. Mais la hausse  
de l’inflation sous-jacente est finalement restée très mesurée :  
après 0,4% en 2017 en moyenne annuelle, elle ne s’est  
redressée qu’à 0,8% en 2018, restant en deçà de 1% pour la  
sixième année consécutive (cf. graphique 3).  
Sagesse de l’inflation  
Glissement annuel  
- - Inflation totale  Inflation sous-jacente  
-
3%  
Il ne s’agit pas ici d’analyser les causes de cette faiblesse  
persistante. Nous nous contentons de constater que le signal  
de tensions sur les prix que l’on guette, comme indicateur de  
maturité et de blocage d’un cycle, continue de manquer à  
l’appel et suggère un écart de production encore légèrement  
négatif, en décalage avec le signal positif des autres  
indicateurs.  
2%  
1%  
0%  
En outre, l’économie française ne montre toujours pas  
d’autres signes spécifiques de blocage ou de surchauffe, que  
ce soit au regard de l’évolution du taux de marge des  
entreprises, du taux d’épargne des ménages, des conditions  
d’accès au crédit des entreprises comme des ménages, ou du  
niveau des taux d’intérêt.  
-1%  
2
010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019  
Graphique 3  
Source : INSEE  
Prévisions comparées de croissance  
Le début de la fin ?  
Moyenne annuelle, %, cvs-cjo  
2
019 2020 2021  
La fin du cycle semble, pour autant, s’être rapprochée, non  
pas du fait d’un blocage interne et de tensions endogènes  
BNP Paribas (mars 2019)  
Gouvernement (PLF septembre 2018)  
FMI (janvier 2019)  
1,2 1,2  
1,7 1,7  
1,5 1,6 1,6  
1,3 1,3  
propres  
à
l’économie française qui précipiteraient son  
retournement, mais en raison de la détérioration de  
l’environnement extérieur.  
OCDE (mars 2019)  
Après une année 2018 où la croissance a surpris à la baisse  
un peu partout dans le monde, les perspectives pour 2019  
sont des plus incertaines. L’hypothèque forte que font peser  
sur la croissance les tensions commerciales internationales et  
le Brexit se maintient. Lincertitude porte aussi sur l’ampleur  
du ralentissement de l’activité aux Etats-Unis, en Chine et en  
Allemagne, qui fait l’objet d’inquiétudes grandissantes. S’agit-  
Commission européenne (février 2019) 1,3 1,4  
Banque de France (mars 2019)  
Consensus (mars 2019)  
fourchette haute  
1,4 1,5 1,4  
1,3 1,3  
1,8 1,8  
1,0 0,9  
fourchette basse  
Tableau  
il d’une simple perte de vitesse transitoire,  
à mettre  
essentiellement sur le compte d’une succession de chocs  
ponctuels en voie de dissipation, ou sont-ce les prémices  
d’une récession ?  
Si elle n’échappe pas au ralentissement général, l’économie  
française ferait néanmoins aussi, et surtout, preuve de  
résistance et ne perdrait que 0,3 point de croissance par  
rapport à 2018 quand la zone euro en perdrait 0,9 d’après nos  
prévisions.  
Une récession mondiale en 2019 n’est pas le scénario le plus  
probable. Les fondamentaux économiques, et en particulier la  
situation sur les marchés du travail, restent globalement bons.  
Le tableau conjoncturel n’est pas uniformément noir ni tous  
les clignotants rouges (les signaux avant-coureurs d’une  
récession) allumés. Par ailleurs, l’accès au crédit reste aisé et  
bon marché, et le policy mix est plutôt favorable.  
Cette résistance attendue s’appuie, d’abord, sur une  
caractéristique structurelle de l’économie française : son  
degré d’ouverture relativement peu élevé. Celui-ci lui est  
défavorable en temps de forte croissance du commerce  
mondial (dont elle bénéficie moins que des pays plus ouverts  
comme l’Allemagne) mais il lui est favorable quand le  
commerce mondial flanche comme aujourd’hui (car elle en  
pâtit moins). Cette résistance s’appuie, d’autre part, sur  
l’impulsion positive significative de la politique économique et  
budgétaire et le soutien apporté aux entreprises et aux  
ménages.  
S’agissant de l’économie française, nous prévoyons pour  
2
019 une croissance de 1,2% en moyenne annuelle, soit  
légèrement en deçà des estimations actuelles de la  
croissance potentielle. Cette prévision se situe aussi  
légèrement en deçà du Consensus et des prévisions des  
organismes internationaux (cf. tableau). Nous faisons,  
comparativement, preuve d’un certain pessimisme quand les  
toutes nouvelles prévisions de la Banque de France ainsi que  
7
celles de l’INSEE font preuve d’un certain optimisme.  
Hélène Baudchon  
helene.baudchon@bnpparibas.com  
et effets de second tour de la forte remontée des prix du pétrole  
depuis début 2016.  
7
Au T1 et au T2 2019, l’INSEE anticipe une croissance  
trimestrielle de 0,4%. En prolongeant ce rythme sur la deuxième  
partie de l’année, la croissance atteindrait 1,4% en moyenne  
annuelle.  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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