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France

La croissance attendra

Depuis 2013, la politique économique se concentre sur l’offre. Il s’agit, en partie, de répondre à l’essoufflement de la croissance potentielle constaté ces dernières décennies et accentué par la crise. Des estimations récentes suggèrent des effets bénéfiques à moyen et long terme. A court terme toutefois, dans une conjoncture dégradée, le risque est de peser davantage sur la demande intérieure. En outre, les effets sur la compétitivité sont amoindris par la conduite de politiques similaires dans les pays voisins.

Depuis 2013, la politique économique française vise à renforcer le côté offre de l’économie, c’est à dire le redressement de la profitabilité des entreprises et de leur compétitivité, la hausse des gains de productivité (ce qui recoupe, en partie, les objectifs pré- cités), l’amélioration de l’environnement des affaires et du fonctionnement du marché du travail. Parmi les mesures les plus importantes on trouve :

- Le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi (CICE) et le Pacte de responsabilité, respectivement des allégements d’impôts (EUR 20 mds) et de charges sociales (EUR 10 mds) pour les entreprises ;

-La loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances

économiques (loi Macron) qui introduit davantage de concurrence sur le marché des biens et services et simplifie l’environnement réglementaire, notamment en revoyant les conditions d'exercice des professions réglementées, en augmentant les possibilités d’ouverture des commerces le dimanche, et en facilitant le développement de transports collectifs non urbains par autocar ;

-La loi relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels (loi El Khomri) dont l’objectif est d’introduire plus de flexibilité sur le marché du travail, notamment en donnant la primauté aux accords d’entreprises sur les accords de branches en matière de fixation du temps de travail et des salaires (sans remettre en cause la durée légale du travail et le salaire minimum). La loi précise et élargit aussi les conditions sous lesquelles un employeur peut procéder à un licenciement économique.

La politique de l’offre répond à l’essoufflement structurel de la croissance constaté ces dernières décennies et accentué par la crise. D’après l’OCDE, la croissance potentielle est passée de 1,8% en moyenne en 2000-2009 à 1,1% depuis 2010. Le tassement de la croissance potentielle n’est pas propre à la France : le vieillissement démographique et le ralentissement du progrès technique concernent presque tous les pays avancés. Mais certains points faibles de l’économie française, comme la faible rentabilité des entreprises ou les rigidités du marché du travail, ont pu accentuer la tendance. Leur amélioration constituerait, à l’inverse, un moyen d’élever le potentiel de croissance à moyen terme, c’est-à-dire à la fois le niveau et le rythme de progression de l’activité correspondant à une pleine utilisation des facteurs de production, sans tension inflationniste.

Des effets contrastés à court terme

La littérature est plutôt consensuelle sur les bienfaits des politiques d’offre à long terme. La flexibilisation du marché du travail permettrait de faire baisser le taux de chômage structurel en

1- Synthèse des prévisions

e: estimations et prévisions BNP Paribas Recherche Economique Groupe

2- Croissance potentielle

Croissance du PIB potentiel, en %

moyenne OCDE ; — France ; - -- Etats-Unis

4

3

2

1

0 1980 1984 1988 1992 1996 2000 2004 2008 2012 2016

Source : OCDE

rendant les salaires plus réactifs à la conjoncture et/ou en favorisant une gestion plus souple du temps de travail. Une augmentation de la concurrence sur le marché des produits, en réduisant les prix, conduirait à une hausse de la consommation, de l’emploi et de l’investissement. Dans sa dernière revue de l’économie française (mars 2015), l’OCDE estime que les mesures introduites depuis 2012 permettront de relever le PIB de 1,6% à horizon 5 ans et de 1,8% à horizon 10 ans1.

A court terme cependant, l’influence des politiques d’offre est moins univoque. Souvent, des effets négatifs sur l’emploi et la

1 Cette estimation n’inclut pas la loi El Khomri. En revanche, elle tient compte de la loi Macron, alors annoncée mais non encore adoptée.

consommation sont identifiés avant que les effets positifs ne se matérialisent. Mais un effet positif immédiat peut aussi intervenir si l’anticipation d’une hausse future de revenu, liée à la mise en œuvre de réformes propres à relever le PIB potentiel, agit comme un effet de richesse : la consommation et l’investissement seraient stimulés

àcourt terme. Cette réponse positive de la demande suppose au moins deux conditions (au-delà de l’hypothèse que les agents

économiques forment des anticipations rationnelles2) : la première est que les agents ne soient pas contraints par la liquidité ; la seconde est que les réformes soient considérées comme crédibles,

àla fois dans leur conception et dans leur mise en œuvre3. Au final, la BCE note que dans la plupart des modèles « micro-fondés », les effets à court terme des politiques d’offre sont neutres ou négligeables.

Le contexte macroéconomique

L’incidence de court terme des politiques d’offre s’analyse différemment quand le contexte macroéconomique est pris en compte au moment de leur introduction. Dans une conjoncture défavorable, lorsque l’output gap est négatif et que la politique monétaire touche ses limites (i.e. que les taux atteignent un plancher), leurs effets seraient plutôt négatifs, en particulier pour les politiques visant le marché du travail. Ainsi, faciliter les licenciements lorsque l’économie est en crise risque de déboucher sur une hausse du chômage et d’encourager l’épargne de précaution. Si une politique de modération salariale peut, dans certaines firmes, contribuer à maintenir les effectifs, à l’échelle macroéconomique, l’affaiblissement de la demande dans une conjoncture déjà déprimée risque de peser sur l’emploi total, notamment via des faillites d’entreprises. En outre, si l’inflation est proche de zéro, la modération salariale n’impliquera aucun recul réel du coût du travail ; les ajustements ne pouvant se faire par les prix, ils se feront par les volumes, c’est-à-dire par l’emploi.

Certains auteurs4 soulignent l’importance de prendre en compte les effets déflationnistes induits par un choc d’offre et la réaction potentielle de la banque centrale. Dans une situation « normale », dans laquelle celle-ci dispose de marges de manœuvre, une

élévation de l’offre ira de pair avec une baisse des taux directeurs stimulant la consommation et l’investissement. Mais lorsque la politique monétaire est contrainte, la baisse de l’inflation ne pourra être compensée par une baisse des taux directeurs ce qui provoquera une hausse des taux d’intérêt réels et une contraction de la demande.

Le FMI a récemment complété ces considérations théoriques par une évaluation empirique de l’effet des politiques d’offre en distinguant les bonnes et les mauvaises conjonctures5. Les résultats viennent plutôt conforter les modèles : introduites dans une conjoncture défavorable, les politiques de dérégulation du marché du travail tendent à avoir un effet négatif sur l’activité à court terme.

2Cela implique que les agents économiques utilisent parfaitement toute l’information disponible pour former leurs anticipations : en moyenne, ils ne se trompent pas.

3Voir par exemple : Coeuré B. (2014), Structural reforms: learning the right lessons from the crisis, BCE, octobre.

4Voir notamment : Eggertsson G., Ferrero A., and Raffo A. (2012), Structural reforms in a Monetary union: The Role of The ZLB, Federal Reserve New York, novembre.

5http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2016/01/pdf/c3.pdf.

Les mesures touchant le marché des biens et services ont, en revanche, des répercussions favorables mais leur ampleur est diminuée lorsque l’état de l’économie est mauvais. L’étude du FMI ne décèle pas, par ailleurs, d’effets déflationnistes significatifs.

Les effets sur la compétitivité

Jusqu’à présent nous avons considéré les répercussions des politiques d’offre uniquement sur la demande intérieure. Or, celles-ci visent également une amélioration de la compétitivité afin de capter une part plus grande de la demande mondiale. Seulement, l’amélioration de la compétitivité-prix ne peut résulter que d’une baisse du prix relatif des biens et services d’un pays vis-à-vis de ses concurrents. Elle dépend donc également des politiques menées à l’étranger. Dans la zone euro, où les effets de change n’existent pas, la compétitivité-prix évolue avec les écarts d’inflation entre Etats ; la compétitivité-coût avec les coûts salariaux unitaires relatifs6.

Depuis 2013, la croissance des coûts salariaux unitaires (CSU) français a significativement ralenti : 2% l’an en moyenne entre 2001 et 2012, 1% en 2013, 0,7% en 2014 et 0,2% en 2015. Cette évolution est à mettre en lien avec le ralentissement de la progression du coût du travail (passée dans l’industrie et les services marchands d’une moyenne de 3% entre 2001 et 2012 à

1% en 2014 et en 2015), lui-même lié, en grande partie, à l’allégement du coin fiscal. Néanmoins, dans une perspective européenne, cette modération des CSU ne s’est pas traduite par des gains de compétitivité-coût : depuis 2013, la progression des CSU en France est en ligne avec la moyenne de la zone euro. Certes, en France ils augmentent significativement moins vite qu’en Allemagne (0,6% en moyenne par an contre 1,7%) mais un peu plus vite qu’en Italie (+0,4%), alors qu’ils reculent en

Espagne (-0,3%).

Pour autant, il ne faudrait pas conclure que la mise en œuvre de politiques d’offre a été inutile. Si, dans une zone commercialement intégrée, l’introduction simultanée de politiques d’offre tend à en réduire les effets (à la fois parce qu’elles s’annulent partiellement et qu’elles pèsent sur la demande globale), il apparaît également que le statu quo est une stratégie risquée. Dans un scénario alternatif, où les mesures n’auraient pas été introduites, la perte d’activité aurait probablement été plus grande. C’est ce qui ressort, en creux, du dernier rapport de l’évaluation du CICE : si en 2013 et 2014 il n’y a pas eu d’effets notables sur la compétitivité et les exportations, en incluant les emplois sauvegardés (c’est-à-dire autrement menacés), l’effet sur l’emploi est compris entre 50 000 et 100 000 postes.

Thibault Mercier thibault.mercier@bnpparibas.com

6 Le commerce intra-euro représente environ 45% du commerce extérieur français. On peut donc penser que la compétitivité française dépend aussi grandement des effets de change nominal. Néanmoins, il faut garder à l’esprit que la compétitivité dépend de l’évolution relative des coûts et des prix par rapport aux pays concurrents et non par rapport aux partenaires commerciaux. La France, l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie bénéficieront de la même dépréciation de l’euro sur les marchés hors euro.

QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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