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Tunisie

Au-delà du choc sur le tourisme

L’économie tunisienne continue de souffrir. Après une croissance de seulement 0,8% en 2015, les perspectives de redressement sont faibles. Le secteur du tourisme peine à se remettre des attentats survenus en 2015, l’activité manufacturière est à l’arrêt et le secteur agricole se contracte. En plus des menaces sécuritaires et de l’agitation sociale, les investisseurs souffrent d’un manque de visibilité. Les tensions politiques se sont multipliées alors que l’économie a plus que jamais besoin de réformes pour être redynamisée. En outre, les fragilités macroéconomiques s’accumulent malgré le soutien financier de la communauté internationale et le secteur bancaire reste vulnérable.

Atonie de la croissance : des aléas conjoncturels…

L’économie tunisienne se porte mal. Depuis 2011, elle tourne largement au-dessous de son potentiel. L’année 2015 a été particulièrement difficile avec une croissance de 0,8%, et les chiffres du premier trimestre 2016 ne laissent guère de place au doute. Le redressement économique sera d’amplitude très modeste.

En effet, la croissance au T1 2016 n’a atteint que 1% en glissement annuel. Si cela marque une amélioration par rapport au point bas touché au T4 2015 (+0,3%), la faiblesse de l’activité économique est quasi-généralisée. Le secteur crucial du tourisme (7% du PIB) est en plein marasme (graphique 2) depuis les attentats survenus en 2015. L’activité industrielle, au mieux, stagne dans le secteur exportateur de biens manufacturés, voire se contracte (énergie), et la valeur ajoutée agricole est en train de chuter après une production record d’huile d’olive l’an dernier. Seule bonne nouvelle au tableau, l’inflation est désormais fermement installée sous la barre des 4%, contre un pic de presque 6% entre février et avril

2015. Un nouveau relâchement de la politique monétaire n’est donc pas à écarter même si la portée d’une telle mesure est très incertaine. De fait, malgré la baisse du taux directeur de 50 points de base décidée en octobre 2015, le crédit bancaire au secteur privé est resté atone.

En outre, l’horizon pour les mois à venir est loin d’être dégagé.

Troubles sociaux, menace sécuritaire ou encore regain de fragilité en Europe (75% des exportations de la Tunisie) sont autant d’éléments qui vont continuer de peser sur la confiance des investisseurs. Le taux de croissance attendu pour 2016 ne devrait ainsi atteindre que 1,2%, avant d’accélérer légèrement à 2% en 2017 sous réserve d’une stabilisation du climat socio-politique. Dans tous les cas, les performances de l’économie tunisienne seront insuffisantes pour résorber un taux de chômage officiel qui culmine à 15,4%.

…aux problèmes de fond

Le contexte politique n’est pas non plus de nature à rassurer. Dès le départ, l’attelage gouvernemental incluant laïcs et islamistes modérés avait soulevé des interrogations sur sa capacité à mener des réformes. Depuis, la situation s’est compliquée un peu plus avec la scission, début 2016, du parti dominant la coalition, Nidaa Tounes, qui de facto a perdu sa majorité au sein du parlement. Face à un mécontentement populaire grandissant, le président de la République tunisienne, Béji Caïd Essebsi, a donc décidé de lancer une consultation dans la perspective de former un gouvernement d’union nationale élargi aux centrales syndicales. A ce stade, il est difficile de dire si l’initiative va aboutir et combien de temps vont

1- Synthèse des prévisions

f: estimations et prévisions BNP Paribas Recherche Economique Groupe

2- Indicateurs d’activité touristique

Somme glissante 12 mois, en indice (décembre 2010 =100)

Recettes Entrées de voyageurs

120

110

100

90

80

70

60

50

40

Sources : Ministère du Tourisme, BNP Paribas

durer les négociations tant les relations entre les partis sont complexes. Mais le scénario de voir le gouvernement actuel chuter avant la fin de cette année devient plus probable.

Pendant ce temps, l’économie poursuit son décrochage. Le taux d’investissement est passé sous la barre des 20% en 2015, en baisse de 5 points par rapport à 2010. Le secteur manufacturier perd tendanciellement des parts de marché sur le continent européen (graphique 3), au profit notamment du Maroc qui reçoit par ailleurs un volume d’investissements directs étrangers désormais trois fois supérieur à celui de la Tunisie alors qu’il était encore au même niveau il y a cinq ans. Un autre phénomène inquiète. Selon une étude récente menée conjointement par le

Centre de recherches et d’études sociale et la Banque africaine de

développement, l’emploi informel au sein de l’économie représenterait 32% de la population active occupée en 2015, contre 28% en 2010. Tout cela est venu se greffer à des fragilités structurelles déjà à l’œuvre avant l’éclatement du soulèvement populaire de 2011. Redynamiser l’économie nécessitera donc plus qu’un choc de confiance et passera par des mesures de fond dont la plupart se trouvent en bonne place dans le nouveau programme d’aide de deux ans du FMI, approuvé fin mai pour un montant de USD 2,9 mds. Néanmoins, quel que soit le gouvernement qui devra mener à bien ces réformes, l’équilibre sera délicat à trouver en raison de la fragilité du contexte social et en l’absence de véritables marges de manœuvre financières.

Des déficits jumeaux toujours très élevés

Les finances publiques sont sous pression. Si pour la première fois depuis 2011, le déficit budgétaire a pu être ramené sous la barre des 5% du PIB en 2015, cela s’est fait au détriment de la qualité des dépenses publiques. D’un côté, le poids des charges courantes dans le budget a continué de croître malgré l’allègement des subventions à l’énergie. D’un autre côté, les dépenses d’investissement ont une nouvelle fois été réduites, une tendance qui risque de se confirmer en 2016 au regard du double objectif de consolidation budgétaire et de gonflement, de plus de 10%, de la masse salariale du secteur public. Au total, cette dernière devrait avoir progressé de 70% entre 2011 et 2016 et représenter ainsi plus de 50% des dépenses publiques. Ceci constitue une menace pour la soutenabilité des finances publiques. Car, dans le même temps, la dette du gouvernement va continuer de croître pour atteindre 57% du PIB fin 2016 contre 40,8% en 2010. En revanche, les charges d’intérêt resteront modérées grâce au soutien financier de la communauté internationale. Fin 2015, 65% de la dette extérieure du gouvernement étaient dus à des créanciers bi-multilatéraux.

L’équilibre des finances externes est également précaire. De 4,1% du PIB en 2010, le déficit de la balance des paiements courants est passé à 9% en 2015, soit son deuxième plus haut niveau après celui de 2014 (9,2%). La chute de 35% des recettes touristiques constitue l’une des principales raisons de cette contre-performance. Mais ce n’est pas la seule. En particulier, le déficit de la balance énergétique reste élevé malgré la chute des cours du pétrole, alors que la poursuite de perturbations sociales dans le bassin minier affecte profondément les exportations de produits phosphatés. De fait, l’indice de la production industrielle pour les mines était, en 2015, encore inférieur de moitié à son niveau de 2010. Etant donné le peu d’améliorations en vue, le déficit de la balance des paiements courants restera substantiel, autour des 8% du PIB en 2016/17. Le bouclage des comptes externes va donc continuer de reposer sur le soutien financier de la communauté internationale. Seulement un quart du déficit courant a été en effet couvert par des investissements directs étrangers depuis trois ans. La probabilité de voir la tendance s’inverser est faible à court terme. Or, si en apparence la situation est gérable -les réserves de change couvrent quatre mois d’importations de biens et services- l’économie tunisienne ne dispose pas de matelas financier suffisamment large pour se prémunir contre une dégradation brutale de sa position extérieure. Dans ce contexte, la capacité des autorités monétaires à maintenir l’ancrage du dinar sur un panier de monnaies se pose de plus en plus alors que le FMI estime que le taux de change effectif réel est surévalué de 6 à 13%. L’absence de rééquilibrage des

3- Parts de marché dans l’Union européenne

% du total des importations de l’UE de produits manufacturés (janv. 2000 =100)

Maroc Tunisie

120

110

100

90

80

70

60

Sources : Eurostat, BNP Paribas

comptes externes pourrait également remettre en question la soutenabilité de l’endettement en devises à moyen terme, même si le risque reste contenu à ce stade grâce à un profil de dette favorable.

Secteur bancaire : les vulnérabilités demeurent

Le chantier de la refonte du système bancaire demeure primordial mais avance lentement. Plusieurs initiatives vont dans le bon sens. La recapitalisation des banques publiques, en 2015, a ainsi permis de porter les ratios de fonds propres de l’ensemble du système à

12,2%, soit un niveau supérieur aux exigences réglementaires. A cela s’ajoute l’adoption d’une nouvelle loi bancaire, qui assure notamment une meilleure garantie des dépôts, ou encore l’élargissement des prérogatives de la banque centrale et la confirmation de son indépendance.

Pourtant, la problématique de la solidité du système bancaire reste entière. De nombreuses banques sont encore tributaires des liquidités injectées par la banque centrale. Surtout, la qualité du portefeuille de prêts est très mauvaise. Le taux de créances douteuses s’est établi à 16% fin 2015 et la dynamique sera défavorable en 2016 au regard de la faiblesse de l’activité économique et des difficultés du secteur du tourisme (environ un quart du total des créances douteuses). De plus, le taux de provisionnement est faible, à 65%. Ainsi, la recapitalisation des banques publiques pourrait s'avérer insuffisante pour faire face à la montée du risque de crédit. Le système bancaire se caractérise par une dichotomie entre les banques privées, plutôt saines, et publiques (plus d’un tiers des actifs du système) dont la part des prêts non performants est quasiment supérieure de dix points à la moyenne nationale. Or, la décision des autorités de ne pas créer une société de gestion d’actifs à l’échelle du système, pour faire face aux créances sinistrées, et de traiter au cas par cas laisse penser que la restructuration des banques publiques sera un processus long. D’autant que sans une amélioration de la gouvernance, rien ne garantit que les erreurs du passé ne se reproduiront pas.

Stéphane Alby stéphane.alby@bnpparibas.com

QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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