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Une économie au bord de l’asphyxie

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Eco Emerging // 4 trimestre 2020 (achevé de rédiger le 28 septembre 2020)  
economic-research.bnpparibas.com  
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LIBAN  
UNE ÉCONOMIE AU BORD DE L’ASPHYXIE  
Le produit intérieur brut libanais pourrait se réduire d’un quart en 2020 sous l’effet conjugué de la grave crise  
économique en cours depuis 2019 et des dégâts causés par l’explosion dans le port de Beyrouth. À court terme, les  
espoirs de reprise sont limités tant le système économique qui relie étroitement les finances publiques, les banques  
commerciales et la banque centrale paraît à bout de souffle. Le système de changes multiples actuel n’empêchera pas  
l’épuisement des réserves de change à court terme. De son côté, le gouvernement, en défaut sur sa dette en devises,  
est contraint de financer son déficit par création monétaire. Les banques commerciales cumulent une exposition  
record au risque souverain et un important passif extérieur.  
EFFONDREMENT DE L’ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE  
PRÉVISIONS  
L’explosion chimique survenue dans le port de Beyrouth le 4 août dernier  
marque la dernière étape d’un effondrement économique à l’œuvre  
depuis plusieurs années. Depuis 2015, la croissance économique s’est  
significativementréduite(-1,1%enmoyennedepuis2015)etlarécession  
enregistrée en 2019 pourrait atteindre 6,5% selon le FMI. L’économie  
libanaise, qui dépend des services marchands (environ 50% du PIB)  
et géographiquement de son environnement régional direct (tourisme,  
investissements), a subi les conséquences de la morosité économique  
dans le Golfe consécutif de la baisse durable des prix du pétrole et  
des tensions politiques régionales. Après deux années consécutives  
de récession, la chute d’activité en 2020 devrait être très importante.  
Depuis le début de l’année, la crise de la balance des paiements a  
provoqué des restrictions importantes sur les importations et a fait  
bondir l’inflation à un niveau record (+110% en g.a. en juillet). Dans ce  
contexte, la demande intérieure a chuté, le gouvernement n’étant pas  
en mesure de soutenir l’économie. Par ailleurs, si initialement, le pays  
a été peu touché par la pandémie de Covid-19, le nombre de nouveaux  
cas est en forte hausse depuis cet été. Pour le moment, les contraintes  
sur l’activité économique sont modérées après leur assouplissement  
début septembre.  
2018  
-1.9  
6.1  
2019  
-6.5  
3.1  
2020e 2021e  
PIB réel, variation annuelle, %  
Inflation, IPC, var. annuelle, %  
Solde budgétaire, % du PIB  
Dette du gouv. central, % du PIB  
Balance courante, % du PIB  
Dette externe, % du PIB  
-25.0  
85.0  
-10.0  
257  
-10.0  
255  
-
4.0  
50.0  
-8.0  
256  
-12.0  
290  
-
-11.0  
151  
-13.3  
169  
-27.0  
119  
-21.0  
116  
Réserves de change, mds USD  
32  
30  
S  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USDLBP (fin d'année)  
12.0  
1507  
11.0  
1507  
-
-
-
-
TABLEAU 1  
e: ESTIMATIONS ET PRÉVISIONS  
Les dommages liés à l’explosion chimique du mois d’août sont estimés,  
par la Banque mondiale, à USD 3,8-4,6 mds pour les dommages  
physiques, et à USD 2,9-3,5 mds pour la perte de production. Le coût  
total de cette explosion pourrait donc être équivalent à 15% du PIB  
de 2019. En outre, le coût de la reconstruction est estimé à environ  
USD 2 mds pour 2020 et 2021.  
En l’absence de comptes nationaux actualisés, certains indicateurs  
soulignent l’ampleur de la crise économique. Ainsi, les arrivées à  
l’aéroport de Beyrouth se sont effondrées de 98% en T2 2020 (g.a.),  
les livraisons de ciment et les surfaces soumises à la délivrance d’un  
permis de construire ont chuté d’environ 50% en S1 2020 (g.a.), et les  
ouvertures de crédits documentaires liés à des importations se sont  
presque taries (-90% au S1 2020 en g.a.). Au total, on estime que le  
PIB devrait se contracter d’au moins 25% en 2020. À court terme,  
toute reprise économique reste conditionnée au rétablissement de la  
liquidité en devises.  
SOURCE : BNP PARIBAS RECHERCHE ECONOMIQUE GROUPE  
CREUSEMENT DU DÉFICIT EXTÉRIEUR  
Flux de capitaux des non résidents (USD mds)  
Déficit du compte courant (% du PIB), e.d  
50  
40  
30  
20  
10  
0
30  
25  
20  
15  
10  
5
2007  
2009  
2011  
2013  
2015  
2017  
2019f  
TARISSEMENT DE LA LIQUIDITÉ EN DEVISES  
-10  
0
La crise de la balance des paiements, en restreignant l’accès à la  
devise, a eu des conséquences significatives sur l’activité. En effet,  
la dépendance de l’économie libanaise aux importations est très  
élevée. Les importations de biens et services sont équivalentes à  
environ 70% du PIB, contre 23% en Égypte par exemple. Le creusement  
du déficit de la balance des paiements depuis 2018 et la volonté de  
maintenir l’ancrage de la livre au dollar US ont accru la pression  
SOURCES: BDL, BNP PARIBAS  
GRAPHIQUE 1  
sur les réserves de change de la Banque du Liban (BdL). Cela a  
amené à la mise en place de contrôles de capitaux non officiels et  
à un accès restreint à la devise, empêchant les déposants d’accéder  
aux dépôts bancaires en devises (environ 80% des dépôts totaux).  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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2
Mécaniquement un marché parallèle de la devise s’est développé et  
l’écart avec le taux officiel a atteint plus de 85%. Au cours de 2020, un  
système officiel de taux de changes multiples a été mis en place, le  
taux officiel de base (1 507 LBP/USD) s’appliquant aux importations de  
biens essentiels et le taux parallèle officiel (3 900 LBP/USD) aux autres  
transactions. Le taux du marché parallèle non-officiel s’est légèrement  
repris depuis juillet, et la décote atteint actuellement 80% à 7 700 LBP/  
USD. Dans l’état actuel de la liquidité en devises, ce système n’est pas  
tenable car il risque d’asphyxier de plus en plus l’économie.  
BILAN SIMPLIFIÉ DES BANQUES COMMERCIALES (G.A. %)  
0 %  
40  
5
Créances sur le secteur privé  
Créances sur le secteur public (Gouv. et BdL)  
Dépôts des résidents  
30  
Dépôts des non résidents  
20  
En effet, les réserves de change réellement disponibles à la banque  
centrale se réduisent rapidement. Les réserves brutes s’élèvent  
actuellement à environ USD 42 mds. Le statut de l’or détenu par la BdL  
est ambivalent. Sa liquidité moindre implique de ne pas le prendre en  
compte dans les réserves disponibles. Néanmoins, il représente plus de  
1
0
0
-
10  
-20  
30  
4
0% des réserves brutes totales. Selon une définition stricte, qui exclut  
le stock d’or et les réserves obligatoires des banques commerciales,  
les réserves de change réellement mobilisables étaient inférieures à  
USD 2 mds au 15 septembre. En retenant le taux de change parallèle  
de la BdL destiné aux importations moins essentielles (3 900), ces  
réserves sont équivalentes à moins de 6 mois d’importations de biens.  
Cette donnée reste théorique car elle ne tient pas compte des autres  
lignes de paiements courants et suppose que le gouvernement reste  
en défaut sur la dette publique en devise. Depuis début 2020, trois  
remboursements de dette obligataire en devises n’ont pas été honorés  
pour un montant total de USD 2,5 mds. En 2021, ces remboursements  
-
2
011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020  
GRAPHIQUE 2  
SOURCES : BDL, BNP PARIBAS  
BLOCAGE POLITIQUE  
La source principale des déséquilibres économiques libanais reste les  
finances publiques dont les déficits sont récurrents et très élevés. Le  
solde primaire est déficitaire depuis 2018 (-3,1% du PIB en 2019) et le  
service de la dette représente pratiquement 50% des recettes totales  
(
principal uniquement) s’élèvent à USD 2,1 mds.  
UN SECTEUR BANCAIRE DANS L’IMPASSE  
La rupture du circuit de financement en devises de l’économie libanaise du gouvernement. Le déficit budgétaire a atteint en moyenne 9,8% du  
rend la situation de la balance des paiements insoutenable à court PIB depuis 2015. La dette publique s’élevait à environ 160% du PIB en  
terme. Étant donné les déficits courants structurels et très élevés (en- 2019. Avec la dépréciation du change (la dette extérieure représente  
viron 24% du PIB en moyenne depuis 2010), le flux de dépôts en devises 35% de la dette totale) et la chute du PIB, et malg le niveau très élevé  
des non-résidents, qui permettait à la BdL de garantir l’ancrage de la de l’inflation, le ratio de dette devrait atteindre 257% du PIB en 2020.  
livre au dollar et au gouvernement de faire face à ses obligations inter-  
nationales, s’est tari depuis septembre 2019. Avec l’aggravation de la  
crise économique et les risques liés au contrôle des changes, les dépôts  
des non-résidents sont en baisse de 24% (g.a.) en juillet 2020 (-18%  
pour les dépôts totaux). Du côté de l’actif bancaire, l’ampleur de la  
baisse est similaire, et concerne l’ensemble des contreparties, privées  
comme publiques. Le financement d’une partie du déficit budgétaire  
par les banques n’est plus possible. Par ailleurs, la position extérieure  
nette des banques reste fortement déficitaire (USD -30 mds, soit 15%  
de l’actif bancaire). Le déficit s’est un peu résorbé depuis mars, mais  
vraisemblablement en raison d’un accès de plus en plus restreint des  
banques libanaises au financement extérieur.  
Pour le moment, les blocages politiques et l’absence de consensus lo-  
cal sur les réformes à mettre en œuvre ont empêché la mise en place  
d’un plan de soutien financier international. Le sauvetage de l’écono-  
mie libanaise n’implique pas seulement la restructuration de la dette  
publique, la réforme des finances publiques et l’assouplissement du  
régime de change. Il nécessite aussi la remise à niveau des infrastruc-  
tures de base (notamment dans le secteur de l’énergie), première  
étape d’une amélioration de la base productive et d’une restauration  
de l’attractivité de l’économie libanaise. Les investissements directs  
étrangers (IDE) au Liban ont atteint 4,7% du PIB en 2018. Ce chiffre,  
apparemment favorable, masque le fait que pratiquement 80% de ces  
IDE sont réalisés dans le secteur immobilier et que les investissements  
L’exposition des banques libanaises au souverain est significative. Si étrangers dans de nouvelles unités de production ne représentent que  
les créances directes sur le gouvernement sont limitées et stables 5,6% du total. En l’absence de réforme permettant d’élever le potentiel  
(
environ 12% des actifs), l’exposition à la BdL est supérieure à 57% des de croissance, tout rétablissement des équilibres macroéconomiques  
actifs. En effet, depuis la mise en place des mécanismes d’« ingénierie grâce à l’aide extérieure ne sera que temporaire.  
financière » par la BdL, celle-ci joue un rôle central d’intermédiaire  
dans le financement des déficits budgétaires ; au final, l’exposition des  
banques au souverain (BdL inclue) est équivalente à environ 70% de  
leur actif total. Ce système de financement n’a fait que reporter une  
partie des déficits sur la banque centrale (dont l’audit reste à faire) et  
sur les banques commerciales dont le passif net vis-à-vis de l’extérieur  
s’est aggravé.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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