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Le modèle nordique en question

TYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01//EN" "http://www.w3.org/TR/html4/strict.dtd"> modèle nordique - crise des années 1990

Focus

Le modèle nordique en question

„La crise économique et financière des années 1990 a largement modifié le modèle nordique. Celui-ci repose désormais sur le principe d’effort et d’échange.

„La mise en œuvre de politiques actives du marché du travail illustre ce changement profond et rien ne permet de conclure que ce modèle puisse faire école ailleurs.

Quand il est question de modèle nordique (Danemark, Norvège et Suède), la notion d’ « Etat providence » est évoquée, un Etat qui mettrait à la disposition de tous les citoyens un généreux mécanisme de protection universelle financé par l’impôt. Pourtant, la crise économique et financière des années 1990 a profondément modifié ce modèle, avec l'instauration de règles budgétaires strictes, la déréglementation et la réduction des prestations sociales. Le système nordique a évolué et repose désormais sur le principe d’obligations mutuelles, bien que l'État conserve un rôle important de régulation.

Depuis les années 1990, des politiques actives du marché du travail (PAMT) ont été mises en œuvre dans deux domaines. D’une part, les services de placement, l'administration des prestations et les programmes de formation ont été rationalisés et renforcés. D’autre part, l’application des principes de disponibilité à l'emploi et d'obligations mutuelles impose aux allocataires de rechercher activement du travail et d'améliorer leur employabilité, en contrepartie d'un service efficace de réinsertion et de paiement de prestations. Le niveau peu élevé du taux de chômage dans ces pays atteste du succès de ces politiques (8,2% en moyenne dans l’OCDE en 2011, contre 7,7% au Danemark, 7,6% en Suède et 3,3% en Norvège, le taux le plus bas de l’OCDE). En outre, les taux d’emploi y sont élevés et largement supérieurs à la moyenne de l’OCDE (en moyenne 64,8% en 2011 contre 75,3% en Norvège, 74,1% en Suède, 73,1% au Danemark, seules l’Islande et la Suisse ont des taux encore plus élevés, proches de 80%). A quoi tient donc le miracle nordique ?

Un système consensuel sur le mode gagnant-gagnant.

Dans les pays nordiques, les règles de vie au travail (arbeidsiiv) sont juridiquement codifiées dans un «Accord général» inscrit dans la loi en 1899 au Danemark, en 1935 en Norvège et 1937 en Suède. Ces systèmes ont été créés pour mettre fin à l'exacerbation des conflits sociaux qui paralysaient à l'époque ces économies. Depuis, les conflits sont modérés par un système de négociation collective soutenu par l'État et appliqué par les institutions publiques. Les employés ont le droit de grève, mais à certaines conditions et selon certaines modalités. Les syndicats demeurent très représentés, ce qui leur octroie une place importante dans les processus de négociation collective des

„Evolution du taux de chômage

Norvège Suède ­­­ Danemark ▬moyenne OCDE

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salaires. Ainsi, le taux de syndicalisation1 est-il proche de 70% au Danemark comme en Suède et de 55% en Norvège contre moins de 30% pour la moyenne OCDE. Par ailleurs, la part des salariés couverts par les négociations collectives y est plus élevée qu’ailleurs. En Suède, elle représente autour de 90%, 80% au Danemark et moins de 75% en Norvège contre un peu plus de 60% dans l’OCDE. C’est en Norvège que cette part a le plus augmenté au cours des vingt dernières années, alors qu’elle est restée stable en Suède, en dépit de la forte décrue du taux de syndicalisation depuis 2000 (de plus de 80% avant 2000 à moins de 70% en 2009). Mais, la tradition de négociations collectives est établie de longue date en Suède.

Flexicurité et employabilité

Les politiques dites de flexicurité mises en place garantissent la flexibilité pour l’employeur et la sécurité pour l’employé. Elles constituent un instrument d’action immédiate pour les entreprises en période de crise (passage d’un emploi à un autre, facilité de recruter et de licencier). Elles sont aussi une source d’inspiration pour les organismes internationaux. La Commission européenne a placé ces principes au centre de sa stratégie pour l'emploi. Dans son rapport 2012 sur l’emploi, l’OCDE préconise le partenariat entre services publics d’aide au retour à l’emploi et agences privées de placement, en particulier pour favoriser le retour rapide sur le marché du travail des chômeurs qui sont facilement employables. Elle vente aussi le mérite des programmes de formation et, en particulier, des formules en alternance pour les jeunes mais aussi des stages subventionnés pour éviter une sortie du marché de l’emploi de certaines catégories de chômeurs. Par ailleurs, l’OCDE préconise des

1 Il s’agit du rapport du nombre de salariés qui sont membres d'un syndicat sur le nombre total de salariés.

5 economic-research.bnpparibas.com

6 economic-research.bnpparibas.com

d’incidence sur la transition école – emploi. Une réforme du lycée visant à ce que coïncident les formations professionnelles et les besoins des entreprises et des administrations est en cours.

Priorités aux femmes et aux seniors

L’égalité hommes / femmes constitue un grand principe d’action publique dans les pays nordiques. Elle passe en premier lieu par l’engagement professionnel des femmes. Leur taux d’emploi y est supérieur de près de 15 points à la moyenne de l’OCDE (56,7% contre 70,4% au Danemark, 71,9% en Suède et 73,4% en Norvège). C’est en Norvège que le taux d’emploi féminin a le plus augmenté depuis 1995, en hausse de plus de 4 points de pourcentage, tandis qu’en Suède, il restait quasiment stable. En effet, l’entrée massive des femmes suédoises sur le marché du travail remonte aux années 1960. Dans un contexte de pénurie générale de main-d’œuvre, le Parti social-démocrate au pouvoir souhaitait faire de la famille à deux revenus la norme. L’exemple suédois a fait tâche d’huile en Norvège et au Danemark. La fonction parentale est valorisée, notamment par un ensemble de congés familiaux permettant aux parents de rester investis dans leur emploi. En particulier dans les trois pays, les pères ont droit à un congé de paternité rémunéré à prendre immédiatement après la naissance (1 semaine en Suède, 2 semaines au Danemark, 12 semaines en Norvège) ainsi qu’un droit à congé parental d’éducation (en Suède, 480 jours rémunérés à partager entre les deux parents jusqu’aux 8 ans de l’enfant). Il faut cependant nuancer ce constat, et remarquer qu’un tiers des femmes norvégiennes travaillent à temps partiel, contre seulement un quart d’entre elles en moyenne dans l’OCDE. Enfin, les disparités de salaires femme / homme y sont faibles (8% contre 15% en moyenne dans l’OCDE en 2010), comme l’écart entre le plus haut salaire et le plus bas est aussi le plus faible de l’OCDE (l’écart entre le neuvième décile et le premier2 est de 2,30, contre 3,29 dans l’OCDE).

Le taux d’emploi des seniors dans les pays nordiques est supérieur à celui de l’OCDE (72,5% en Suède, 69,6% en Norvège, 59,5% au Danemark contre 54,4% dans l’OCDE). En Norvège, la réforme actuelle des retraites, principalement celles du secteur privé, devrait conduire à une hausse du taux d’emploi des seniors qui sont encore largement encouragés au départ à la retraite anticipée ou bénéficient de généreuses pensions d’invalidité qui leur permettent de sortir du marché du travail de façon anticipée. Ainsi, la Norvège dépensait, en 2007 (dernières données disponibles) près de 5% de son PIB pour financer les congés maladies et d’invalidité (i.e. plus que n’importe quel pays de l’OCDE et plus du double de la moyenne, à 1,9%). Au Danemark, les mêmes questions se posent, en particulier en ce qui concerne le programme pour les employés invalides (Fleksjob) qui distribue de généreuses indemnités et constitue

2 Le neuvième décile, D9, est le niveau de salaires au-dessus duquel se situent les 10% de salariés les mieux payés, alors que le premier décile, D1, est le niveau de salaire au-dessous duquel se trouvent les 10% de salariés les moins payés.

„Taux de participation des seniors

indirectement un effet dissuasif pour retourner sur le marché du travail. D’une part, les indemnités versées au titre du programme peuvent être plus élevées que le dernier salaire touché. D’autre part, ce programme concerne l’ensemble des personnes handicapées, sans condition de ressources, quel que soit leur degré de handicap. Enfin aucune réactualisation régulière du degré d’incapacité n’est faite. En Suède, où le taux d’emploi des seniors est parmi les plus élevés de l’OCDE avec l’Islande et la Nouvelle-Zélande, le vieillissement démographique et ses enjeux économiques ont orienté, depuis plusieurs années, les réformes. S’il n’y a pas d’âge officiel de départ à la retraite, le gouvernement a repoussé l’âge limite d’autorisation de travail de 67 ans à 69 ans, et le système de retraite propose certaines incitations à rester en activité, comme une augmentation des indemnités de pension, en fonction de l’allongement de l’espérance de vie.

Somme toute, le modèle nordique ne paraît pas transposable en tant que tel aux autres pays européens. En revanche, il ouvre de sérieuses pistes de réflexion, pour moderniser le marché du travail et s’adapter à la nouvelle donne mondiale, tout en assurant un meilleur point d’équilibre entre l’offre et la demande de travail. En particulier, un service efficace de réinsertion et de paiement de prestations chômage est assuré aux personnes qui s’engagent volontairement dans une recherche active de travail et d'amélioration de leur employabilité, grâce au recours quasiment obligatoire à la formation continue tout au long de la vie. Ce modèle ne fait, toutefois, pas de miracle, comme en atteste la situation des jeunes chômeurs suédois. Enfin, plus généralement, il repose sur un système de couverture social généreux et coûteux, qui apparaît peu compatible avec la nécessité actuelle pour la plupart des pays de la zone euro d’assainir leurs finances publiques.

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QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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