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A propos des difficultés de l’économie italienne  
Jean-Luc PROUTAT (*)  
(
*) avec la contribution de Théodore HUMANN, stagiaire  
L’économie italienne connaît un décrochage marqué  
depuis le milieu des années 1990, qui s’est aggravé après  
la crise de 2008.  
Effritement structurel  
Décomposition factorielle de la croissance potentielle italienne  
Croissance potentielle ▪▪▪ Croissance effective  
Contribution de la productivité globale des facteurs (PGF)  
En cause : une productivité parmi les plus faibles des  
économies avancées, une démographie déclinante et un  
marché du travail peu efficient, excluant encore de trop  
nombreux jeunes.  
Contribution du facteur travail  
Contribution du facteur capital  
Des réformes structurelles ont toutefois été introduites à  
partir de 2011, sous le gouvernement de Mario Monti,  
entraînant un redressement des comptes budgétaires et  
extérieurs. Reste à savoir ce que le gouvernement actuel  
en fera.  
Comment assumer une dette de 130% du PIB sans  
croissance ? Au moment où l’Italie connaît un nouvel épisode  
de nervosité sur son spread , la langueur persistante de son  
1
économie interroge plus que jamais. Depuis 2012, la  
croissance de l’Italie s’est établie à 1% par an en moyenne,  
contre près de 2% pour la zone euro. Fin 2018, l’économie du  
Graphique 1  
Source : BNP Paribas  
e
pays s’est trouvée en récession, pour la 3 fois en dix ans. Ce  
ancienne. Avant 2008, la croissance potentielle du pays était  
déjà de moitié inférieure à celle de la zone euro (1% par an  
en moyenne entre 1996 et 2007). Les deux crises (financière  
et des dettes souveraines) l’ont ensuite emmenée en territoire  
manque de dynamisme n’est pas nouveau et ses causes sont  
à chercher au-delà de la crise globale de 2008. La section qui  
suit s’intéresse aux faiblesses structurelles de l’économie  
ainsi qu’au ralentissement de son potentiel.  
3
négatif , son rebond d’après 2016 restant timide (graphique 1).  
En mal d’investissements…  
A
l’origine de ces deux « décennies perdues », une  
4
productivité globale des facteurs (PGF)  
stagnante,  
L’estimation comme la décomposition de la croissance  
2
aujourd’hui au même niveau qu’en 1995 (graphique 2). Dans  
le même temps, les PGF allemande et française  
progressaient de près de 13%. Si celle de l’Espagne a stagné  
jusqu’en 2013, le rebond est marqué depuis.  
potentielle en Italie, sur la période 1995-2018, montrent une  
perte de dynamisme sans véritable équivalent dans l’Union  
européenne (UE), et qui est, par ailleurs, relativement  
1
Soit l’écart de rendement des obligations du Trésor italien par  
3
rapport aux Bunds allemands, remonté au-delà des 300 points de  
base (pour les emprunts à dix ans) fin 2018, et revenu à 200 points  
de base le 11 juillet 2019.  
Selon les estimations de la Commission européenne, assez proches  
de celles de l’OCDE.  
4
L’estimation de la PGF se fait en identifiant le supplément de  
2
La croissance potentielle est le taux de croissance du PIB qui peut  
croissance qui n’est pas expliqué par les variations des deux facteurs  
durablement être atteint sans générer de tensions inflationnistes.  
de production, le travail et le capital.  
EcoFlash // 18 juillet 2019  
economic-research.bnpparibas.com  
2
Outre un effet de structure (développement des activités  
tertiaires, poids relativement élevé des services publics non  
marchands), la faiblesse des gains de productivité en Italie  
renvoie d’abord à un déficit chronique d’investissement, tel  
que le stock de capital a cessé de croître depuis 2012  
Un long déclin de la productivité  
Evolution de la PGF, 1995=100  
▪▪Italie  • •Espagne  
Allemagne  
—— France  
115  
(
graphique 3).  
110  
En 2018, la formation brute de capital fixe des entreprises  
(évaluée à prix constants) est toujours à son niveau de 1999.  
Les dépenses de R&D n’ont représenté que 1,2% du PIB au  
cours des vingt dernières années selon l’Organisation pour la  
coopération et le développement économiques (OCDE),  
contre, par exemple, 2,1% en France. Parmi les causes  
identifiées, un tissu industriel atomisé (constitué à 95% de  
microentreprises), trop peu concurrentiel, tourné vers des  
105  
100  
95  
1
995  
1999  
2003  
2007  
2011  
2015  
2019  
5
secteurs faiblement technologiques . Alors que la plupart des  
Graphique 2  
Source : AMECO  
études montrent que les dépenses de R&D augmentent avec  
la taille des sociétés, celle des entreprises italiennes est  
souvent en deçà du seuil requis pour bénéficier des transferts  
Panne moteur  
6
Variation annuelle moyenne du stock de capital  
Variation annuelle moyenne du volume total d’heures travaillées  
technologiques et accéder aux marchés extérieurs . De fait,  
l’indice de performance digitale de l’économie (DESI),  
développé par la Commission européenne, classe l’Italie au  
0,8%  
e 7  
5 rang des pays de l’UE, soit parmi les derniers .  
2
.
.. et de financements  
0
0
,4%  
,0%  
Autre frein à l’investissement, le crédit aux entreprises qui,  
contrairement à la tendance observée dans d’autres pays, ne  
s’est pas redressé en Italie (graphique 4). Suite à la crise des  
dettes souveraines en zone euro et du fait de leur exposition  
aux titres du Trésor italien, les banques nationales ont vu  
leurs coûts de financement augmenter et leurs ratings  
abaissés, un phénomène aggravé par le retour en récession  
de 2012-2013 et la dégradation de la qualité des bilans. Si la  
situation s’est améliorée depuis (prêts à long terme et achats  
d’actifs de la BCE, recul de la part des prêts non performants,  
amélioration des ratios de solvabilité…) les banques  
transalpines pâtissent toujours d’une rentabilité faible au  
regard des standards européens, leur capacité à financer  
-0,4%  
1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018  
Graphique 3  
Source : estimations BNP Paribas  
Panne de financements  
Encours du crédit aux entreprises domestiques, 2008 = 100  
 alie ▪▪ France  
8
l’économie demeurant contrainte (FMI, 2019) .  
140  
Outre le fait qu’elles aient pu manquer, les ressources  
bancaires n’ont pas été allouées efficacement. Une étude de  
la Banque d’Italie (Schivardi et al., 2017) indique que, en  
130  
120  
110  
100  
90  
9
réaction au durcissement des normes prudentielles qui s’est  
opéré après 2008, les établissements insuffisamment  
capitalisés (pour l’essentiel, les banques régionales) ont  
1
0
prolongé leurs prêts aux entreprises dites « zombies » , ceci  
de manière à éviter la matérialisation des défauts. Cette  
mauvaise allocation des ressources s’est faite au détriment  
des sociétés plus rentables, ce qui a pu constituer un facteur  
de fragilité.  
8
0
0
7
2
008  
2010  
2012  
2014  
2016  
2018  
2020  
Graphique 4  
Source : BCE  
Le travail, richesse rare, mal valorisée  
5
Trésor français, Comment expliquer la faiblesse de la productivité  
L’évolution du facteur travail en Italie est elle aussi en cause  
dans la dégradation de la croissance potentielle, et ce malgré  
les réformes des années 1990 et 2010 (dont le Jobs Act) .  
en Italie, Trésor-Eco n°170, mai 2016  
6
OFCE, Italie: sortir du double piège de l’endettement élevé et de la  
1
1
faible croissance, Policy Brief, mai 2019.  
7
The Digital Economy and Society Index (DESI), classement de  
2
019.  
8
FMI, 2018 Article IV Consultation on Italy, février 2019  
Schivardi F., Sette E. et Tabellini G., Credit misallocation during the  
European financial crisis, Banca de Italia, Working paper n°1139,  
9
11  
Adoptée en 2015 sous le gouvernement de Matteo Renzi, la  
réforme du marché du travail dite “Job Act” a essentiellement consisté  
à assouplir les règles encadrant les CDI (introduction d’un barème  
fixe d’indemnisation des licenciements, et de la rupture amiable des  
contrats, suppression de la règle de réintégration automatique, etc.)  
septembre 2017  
1
0
Définies par les auteurs comme celles dont la rentabilité des fonds  
propres est inférieure au coût du capital. Ibid, p.13.  
EcoFlash // 18 juillet 2019  
economic-research.bnpparibas.com  
3
La croissance annuelle moyenne du nombre d’heures  
travaillées, encore positive dans les années 2000 (+0,3%), est  
tombée à zéro, sa contribution à la croissance potentielle  
devenant même négative à partir de 2014 (graphique 3). Les  
réformes ont permis un enrichissement de la croissance en  
emplois, mais ont cependant laissé de côté les politiques de  
formation. A 22%, la part des 25-34 ans ayant un diplôme  
universitaire est inférieure de 7 points à la moyenne de l’UE.  
Par ailleurs, l’Italie se classe mal en termes de formation  
professionnelle ou d’évaluation des compétences des adultes  
 Au potentiel ?  
Output gap (% du PIB potentiel)  
▪▪ Indicateur de tensions issu de l’approche directe  
,0  
5
2,5  
,0  
0
12  
OCDE, 2019 ).  
(
-
-
2,5  
5,0  
La proportion de chômeurs de longue durée reste élevée et  
stable, à 60% du total en 2018, tout comme le chômage  
structurel. A 10,2% de la population active en 2019 (chiffre de  
la Commission européenne), celui-ci est l’un des plus élevés  
de l’OCDE. Surtout, il ne baisse pas alors que quelques  
progrès ont pu être récemment obtenus sur ce terrain en  
Espagne, au Portugal ou en France.  
20032 0 062 0 0 8 2011 20132 0 16 2018
Graphique 5  
Sources : BNP Paribas, Commission européenne  
Estimation du potentiel  
Enfin, la population vieillit (près d’un Italien sur quatre atteint  
L’estimation du PIB potentiel se fonde sur une fonction de production  
macro-économique du type Cobb-Douglas  
e
ou dépasse 65 ans, ce qui fait de l’Italie le 2 pays le plus  
vieux au monde après le Japon) et celle en âge de travailler  
décroît. Par ailleurs, et bien qu’en hausse, le taux d’activité  
des Italiens reste, à 67%, l’un des plus faibles de la zone euro  
pot  
α
1-α  
Y
= PGF*L K  
K est le stock de capital et L est le facteur travail, qui se décompose  
de la manière suivante : L=N*TP*Hrs*(1-NAIRU)  
13  
il atteint par exemple 81% en Allemagne) . Record dans  
(
Avec :  
l’UE, 29% des jeunes Italiens (20-34 ans) ne sont ni  
N (population en âge de travailler),  
TP (taux de participation),  
employés, ni en formation ou en études (NEET, Eurostat)  
1
4
contre 17% en moyenne dans l’UE . De plus, ils sont 50 000  
Hrs (nombre d’heures travaillées en moyenne par travailleur),  
NAIRU (taux de chômage non inflationniste).  
a quitter le pays chaque année.  
L’output gap déjà refermé ?  
La PGF est estimée à chaque période de manière résiduelle (résidu  
de Solow), avant d’être filtrée (Hodrick-Prescott ou Kalman) pour en  
L’affaiblissement du potentiel pourrait aboutir au fait que, bien  
qu’inscrite dans une reprise tardive et modeste, l’économie  
italienne bute d’ores et déjà sur des contraintes de capacités.  
C’est, semble-t-il, l’analyse faite par la Commission  
européenne, qui indique que l’output gap (l’écart du PIB à son  
potentiel) s’est refermé en 2018 (graphique 5). Si l’approche  
directe (cf. encadré 1) vient plutôt confirmer ce diagnostic,  
celui-ci est loin de faire l’unanimité. L’OCDE, tout comme le  
Fonds monétaire international (FMI), se démarquent de la  
Commission en indiquant que l’output gap de l’Italie est  
encore largement négatif.  
isoler la composante tendancielle et réduire les effets du cycle :  
effectif  
pgf= y  
– α*l – (1-α)*k  
les variables sont en minuscule car  
passées au logarithme, on utilise généralement α=0.63 en zone euro.  
La méthode utilisée pour l’approche directe de l’output gap se fonde  
sur une analyse en composantes principales (ACP), permettant de  
générer une variable latente à partir d’une série d’indicateurs, qui  
servira de proxy de la position de l’économie dans le cycle, c’est-à-  
dire l’écart de production. Les indicateurs de tensions dont est issue  
la première composante principale portent sur l’offre (insuffisance de  
main d’œuvre dans les services, l’industrie et la construction, taux de  
chômage, TUC, CSU) et la demande (insuffisance de la demande  
dans les services et l’industrie), selon les données d’enquêtes  
conjoncturelles d’Eurostat.  
Le débat n’est pas que théorique : la position de l’économie  
dans le cycle détermine la part conjoncturelle du déficit (celle  
qui peut se réduire spontanément en cas de rebond de  
l’activité) ainsi que l’efficacité des politiques de soutien à la  
demande. Dans sa dernière étude sur l’Italie, l’OCDE  
Encadré 1  
Source : BNP Paribas, Recherche Economique groupe  
accueille plutôt favorablement l’objectif budgétaire visant à  
améliorer la situation des plus pauvres. Mais l’Organisation  
doute qu’un revenu minimum garanti y parvienne sans  
mesures structurelles d’accompagnement visant à améliorer  
Cf. Trésor français, Les réformes du marché du travail italien, Trésor-  
15  
l’inclusion dans l’emploi des allocataires . Quelle que soit  
Eco, octobre 2018.  
12  
finalement leur appréciation du cycle conjoncturel, toutes les  
grandes institutions - Commission, FMI ou OCDE - font le  
même diagnostic : pour se redresser, l’Italie devra d’abord se  
réformer.  
Le programme de l’OCDE pour l’évaluation internationale des  
compétences des adultes (PIAAC) classe l’Italie dernière parmi les  
pays répondant à l’enquête (en 2015). Par ailleurs, seules 60% des  
entreprises italiennes forment leurs salariés, contre 76% en moyenne  
dans les pays de l’OCDE. Cf. OCDE, Adult learning in Italy, what role  
for training funds? mars 2019.  
13  
La mesure des indicateurs du travail et de sa productivité est  
rendue complexe par l’importance de l’économie souterraine, qui  
représenterait près de 18% du PIB selon l’ISTAT.  
14  
Développé par Eurostat, le taux de NEETS (neither in employment  
nor in education or training), est une mesure de l’efficacité de la  
transition vers l’emploi et de la capacité d’intégration des individus de  
15  
20 à 34 ans dans l’économie.  
OCDE, Italy Economic Survey, avril 2019  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
Ce site présente leurs analyses.
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