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Des réformes structurelles à défaut d’un soutien budgétaire

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Eco Emerging // 1 trimestre 2021  
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INDE  
DES RÉFORMES STRUCTURELLES À DÉFAUT D’UN SOUTIEN BUDGÉTAIRE  
L’activité économique a fortement rebondi depuis le mois de juillet, tirée par une reprise dans l’industrie qui s’est étendue  
aux services à partir du mois d’octobre. Même si la reprise semble encore fragile, la banque centrale a révisé à la hausse  
ses prévisions de croissance pour l’année budgétaire 2020/2021 à -7,5%. L’année 2021/2022 devrait être marquée par un  
important rebond mécanique de l’activité. À défaut de pouvoir soutenir la reprise par un programme de relance budgétaire,  
le gouvernement s’attelle à créer un environnement favorable aux investissements afin que la croissance à moyen terme  
renoue avec des rythmes proches de 7%. Les dernières réformes vont dans ce sens. Cependant, leur adoption ne garantit  
pas leur application et encore moins leur succès.  
REBOND FRAGILE  
économique indienne a reculé de « seulement » 7,5% en glissement  
annuel (g.a.) après avoir enregistré une contraction de 23,9% au  
trimestre précédent. Elle a accéléré dans l’agriculture (+1,4% en g.a.)  
et, dans une moindre mesure, dans l’industrie (+0,6% en g.a.) alors  
qu’elle a continué de se contracter dans les services (-11,4% en g.a.).  
Fin septembre, l’activité restait toujours inférieure de 9% à ce qui  
prévalait sur l’ensemble de l’année 2019/2020.  
Au début du troisième trimestre budgétaire, la reprise d’activité  
s’est poursuivie et étendue aux services. Au mois d’octobre, l’activité  
a sensiblement accéléré dans l’industrie, même si, la production  
industrielle en novembre était encore inférieure de 6% par rapport à  
son niveau de la fin 2019. Par ailleurs, la demande d’électricité est  
repassée au-dessus des niveaux qui prévalaient en 2019. Le taux de  
chômage a poursuivi sa décrue (6,5% alors qu’il avait atteint un point  
haut de 23,5% en avril). Finalement, les recettes de TVA ont augmenté  
de près de 15% par rapport à la même époque l’année dernière après  
plusieurs mois de baisse.  
PRÉVISIONS  
Au deuxième trimestre de l’exercice budgétaire 2020/2021 qui  
s’achèvera le 31 mars 2021 (juillet-septembre 2020), la croissance  
2
019  
2020e  
2021e  
2022e  
PIB réel(1), variation annuelle (%)  
Inflation moyenne(1) (CPI, %)  
4.2  
4.8  
-11.4  
5.8  
11.6  
4.3  
5.0  
3.8  
Solde budgétaire gouv et adm.(1) / PIB (%)  
Dette gouv. et des adm. (1) / PIB (%)  
Solde courant(1) / PIB (%)  
-7.3  
72.2  
-0.9  
19.9  
457  
7.7  
-13.2  
89.8  
0.3  
-11.0  
90.1  
-0.9  
21.0  
590  
9.1  
-9.0  
90.3  
-2.0  
20.5  
620  
9.2  
Dette extérieure(1) / PIB (%)  
21.5  
541  
Réserves de change, mds USD  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USDINR (fin d'année)  
11.0  
73.1  
71.3  
73.4  
73.9  
(
1): Année budgétaire du 1er avril de l’année t au 31 mars de l’année t+1  
e: ESTIMATIONS ET PRÉVISIONS  
TABLEAU 1  
SOURCE : BNP PARIBAS RECHERCHE ECONOMIQUE GROUPE  
PRODUCTION INDUSTRIELLE  
Les indicateurs du mois de novembre laissent toutefois penser  
que la reprise reste fragile, tant du côté des ménages que des  
entreprises, même si l’Inde n’a, pour l’instant, pas été touchée par  
une deuxième vague de Covid-19. En effet, si les indices de confiance  
des entrepreneurs dans l’industrie comme dans les services sont  
restés au-dessus du seuil de 50 (ce qui indique une accélération de  
l’activité), ils ont légèrement diminué dans les services. Par ailleurs, le  
crédit bancaire dans l’industrie s’est contracté pour le deuxième mois  
consécutif (-0,7% en g.a.).  
Production industrielle  
Biens de consommation durables  
Biens en capital  
1
6 B0 ase 100 = déc. 2019  
140  
20  
100  
1
8
0
0
6
Du côté des ménages, l’indice de confiance a légèrement rebondi en  
novembre mais reste très inférieur au niveau d’avant-crise. Le taux de  
chômage est désormais proche des niveaux qui prévalaient fin 2019  
mais le taux de participation sur le marché du travail reste inférieur de  
40  
20  
0
2
015  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
SOURCE : CEIC  
2
points de pourcentage au niveau d’avant-crise. Par ailleurs, l’emploi  
dans la construction, l’hôtellerie, la restauration, le tourisme et le textile  
reste en berne. Finalement, il semble y avoir une dichotomie entre la  
GRAPHIQUE 1  
consommation des ménages urbains et celle des ménages ruraux. Les mondiale redoute une forte hausse de la pauvreté car 90% des  
ventes de véhicules à moteur (automobiles et deux-roues) ont affiché travailleurs ne bénéficient pas d’une protection sociale suffisante.  
un recul en novembre après deux mois de hausse. En revanche, la  
L’année budgétaire 2021/2022 devrait enregistrer un important rebond  
consommation des ménages dans les zones rurales semble robuste,  
(
mécanique) de la croissance. La consommation des ménages devrait  
comme l’illustre la forte hausse des ventes de tracteurs, portée par  
une bonne mousson et la hausse des salaires ruraux (comprise entre 8  
et 10%) dans le cadre du Mahatma Gandhi National Rural Employment  
Generation Act.  
accélérer, favorisée par un reflux de l’épidémie et une vaccination de la  
population qui devrait débuter mi-janvier. De même, l’activité devrait  
progressivement rebondir dans les petites et moyennes entreprises.  
Même si les risques d’une nouvelle vague ne sont pas à exclure, il  
Sur l’ensemble de l’année 2020/2021, le FMI et la Banque mondiale apparaît peu probable que le gouvernement mette en place un  
prévoient une contraction du PIB de l’ordre de 10% et la Banque confinement aussi strict qu’en mars-avril 2020.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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6
MESURES POUR STIMULER LA CROISSANCE À MOYEN TERME  
CRÉANCES DOUTEUSES ENCORE CONTENUES  
L’économie devrait pouvoir absorber le choc de 2020/2021. Le secteur  
bancaireetfinancier, bienquefragile, pourrasupporterlahausseattendue  
des créances douteuses, même si cela nécessite une nouvelle injection  
de capitaux par le gouvernement. Par ailleurs, malgré l’augmentation du  
déficit budgétaire, les risques de refinancement restent encore modérés.  
En revanche, au-delà de 2021, la situation pourrait se dégrader si le  
rythme de croissance se trouvait contraint à ne pas dépasser les 5%  
alors que les marges budgétaires seront encore plus faibles.  
18 en % prêts  
Dans les banques publiques  
Crédits non performants dans le secteur bancaire  
16  
14  
12  
10  
8
6
4
2
0
C’est la raison pour laquelle le gouvernement de Narendra Modi s’est  
attaqué dès 2019 au ralentissement de la croissance. Son objectif de  
devenir une puissance industrielle est toujours d’actualité. Aussi, à  
défaut de pouvoir mettre en place un programme budgétaire de soutien  
à la croissance à court terme, le gouvernement, a adopté de nouvelles  
réformes pour stimuler sa croissance à moyen terme.  
03-16 09-16 03-17 09-17 03-18 09-18 03-19 09-19 03-20 09-20  
GRAPHIQUE 2  
SOURCE : RBI  
Les réformes adoptées en 2019 et poursuivies à l’automne 2020 ont pour  
objectif de créer un environnement plus favorable aux investissements  
privés (domestiques et étrangers) et à l’emploi, en particulier dans  
le secteur formel. La baisse de l’investissement est un des facteurs à  
l’origine du ralentissement de la croissance enregistré ces dernières  
années. Le taux d’investissement était de seulement 26,9% avant la crise  
de la Covid-19 en comparaison à 35,8% en 2008.  
remboursements de dette. Aucune créance n’a été enregistrée en tant  
que prêt non performant. Ainsi, au T3 2020, en dépit de la contraction de  
l’activité économique, le ratio de prêts non performants a poursuivi sa  
baisse à 7,5% par rapport à un point haut de 11,5% au T1 2018. L’impact  
de la crise de la Covid-19 sur le secteur bancaire ne commencera à se  
faire sentir qu’à partir du T4 2020. L’agence de notation S&P estimait,  
en novembre dernier, que le ratio de créances douteuses pourrait  
augmenter de 2 voire 3 points de pourcentage à 10-11% d’ici la fin  
de l’année budgétaire 2020/2021. Dans son dernier rapport sur la  
stabilité financière, la banque centrale a estimé, pour sa part, que ce  
ratio pourrait atteindre 13,5% d’ici septembre 2021 (16,2% au sein des  
banques publiques), même dans un scénario de rebond marqué de la  
croissance (de 0% en g.a. au deuxième semestre budgétaire 2020/2021 à  
Pour stimuler les investissements (domestiques et étrangers), le  
gouvernement a abaissé fin 2019 le taux de la taxe sur les entreprises de  
3
0% à 22% (de 25% à 15% pour les entreprises nouvellement créées dans  
le secteur manufacturier). Cet alignement des taux d’imposition sur les  
sociétés avec ceux pratiqués dans les autres pays asiatiques est positif.  
Par ailleurs, le gouvernement a adopté d’importantes lois pour alléger  
les contraintes qui pèsent sur le marché du travail et ainsi favoriser  
les créations d’emplois réguliers. Les entreprises pourraient ainsi  
développer une activité plus intensive en main d’œuvre, à l’image de ce  
que la Chine a fait dans les années 80-90, et accroître sa participation au  
commerce mondial dans les activités d’assemblage intensives en main  
d’œuvre peu qualifiée.  
Pour accroître la productivité dans le secteur agricole, le gouvernement  
Modi a fait adopter trois projets de loi en septembre 2020. L’État devrait  
permettre aux agriculteurs de vendre leur production au prix que ces  
derniers fixeront avec leurs acheteurs sans passer par l’intermédiaire du  
gouvernement (ce qui est le cas d’une majorité d’entre eux aujourd’hui).  
Cette réforme a comme objectif d’accroître les investissements et la  
productivité dans le secteur agricole. Néanmoins, elle a été très mal  
perçue par le mondeagricolequiredouteunesuppressionduprixdevente  
minimum (pourtant garanti par le gouvernement). Ainsi, après plusieurs  
mois de manifestations, la cour suprême a annoncé le 12 janvier dernier  
la suspension de ces trois projets de loi afin de trouver un compromis  
entre le gouvernement et les agriculteurs. Enfin, le gouvernement a  
annoncé qu’il souhaitait privatiser toutes les entreprises publiques des  
secteurs considérés comme non-stratégiques, ce qui inclut le transport  
ferroviaire et les entreprises de distribution d’électricité.  
1
4,2% en g.a au premier semestre 2021/2022).  
Les banques indiennes sont mieux capitalisées qu’il y a trois ans. Au T3  
020, les provisions couvraient 72,4% des créances douteuses et le ratio  
2
de solvabilité dans l’ensemble du secteur bancaire s’élevait à 15,8%. Les  
banques publiques restent néanmoins beaucoup plus fragiles que les  
banques privées (leur ratio était de 13,5%). Selon la banque centrale,  
sans injection de capital, quatre d’entre elles ne seraient pas en mesure  
de satisfaire les exigences réglementaires en matière de fonds propres  
d’ici septembre 2021.  
En effet, la banque centrale considère que le ratio de solvabilité pourrait  
globalement diminuer de 1,6 point de pourcentage à 14% d’ici septembre  
2
021. Moody’s estimait par ailleurs fin août 2020 que les banques pu-  
bliques auraient besoin de nouvelles injections de capital, comprises  
entre INR 1,9 trillion et INR 2,2 trillions (1% du PIB FY2020) au cours des  
deux prochaines années, afin de maintenir un ratio de provisionnement  
proche de 70% et de respecter les exigences réglementaires en matière  
de fonds propres. Leur situation financière étant plus confortables qu’il  
y a quelques années, les grandes banques publiques ont déjà lancé des  
opérations d’augmentation de capital. Elles pourront par ailleurs tou-  
jours bénéficier du soutien du gouvernement, lequel a déjà injecté INR  
Si l’ensemble de ces réformes était mis en œuvre, cela pourrait avoir  
un effet positif sur la croissance de moyen terme. Mais l’adoption des  
réformes en Inde reste problématique comme l’illustrent les résultats en  
demi-teinte de la mise en œuvre de la TVA unique depuis 2017.  
2,8 trillions entre 2016/2017 et 2019/2020. Certaines d’entre elles pour-  
raient néanmoins être beaucoup moins enclines à accroître leur offre de  
crédit tant que leur position financière ne sera pas consolidée, comme  
cela fut le cas en 2017 et 2018.  
Achevé de rédiger le 11 janvier 2021  
SECTEURBANCAIRE:LESOUTIENÀLAREPRISEPOURRAITÊTREDIFFICILE  
Après plusieurs années de consolidation, le secteur bancaire indien  
semble plus apte à faire face à la crise qu’il y a trois ans. En revanche,  
il pourrait ne pas être assez solide pour soutenir la reprise. Entre mars  
et fin août 2020 les banques ont accordé six mois de moratoire sur les  
Johanna MELKA  
johanna.melka@bnpparibas.com  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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