Conjoncture

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Conjoncture // Septembre 2019  
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13  
La polarisation de l’emploi désigne la déformation de la structure de l’emploi où, conjointement, la part des emplois situés aux deux  
extrémités de l’échelle des qualifications augmente et celle des emplois intermédiaires baisse. La polarisation prend donc,  
théoriquement, la forme d’un U. Empiriquement, les données mettent facilement en évidence la baisse de la part des emplois en milieu  
de distribution (le creux du U) ainsi que la hausse des emplois les plus qualifiés (la « jambe droite »). Cette semi-polarisation dessine  
une courbe en J, symptomatique de l’effet « revalorisation », c’est-à-dire de l’élévation globale du niveau de formation et de qualification.  
En revanche, la « jambe gauche » du U (la hausse de la part des emplois situés dans le bas de l’échelle) est souvent moins développée,  
voire inexistante. En France, selon les études, la polarisation apparaît plus ou moins marquée. Les explications sont multiples : aux  
effets du progrès technique, semble-t-il dominants, s’ajoutent ceux de la mondialisation et un ensemble de facteurs institutionnels et  
structurels, comme la régulation du marché du travail, la tertiarisation ou le vieillissement démographique.  
Il n’y a pas que le nombre d’emplois créés ou détruits qui compte : le aurait pour effet, d’un côté, d’augmenter la demande relative de travail  
type importe tout autant. A cet égard, le phénomène de polarisation de qualifié et peu qualifié et, de l’autre, de réduire la demande relative de  
l’emploi fait l’objet d’une attention croissante depuis une quinzaine travail moyennement qualifié. Il s’en suit une déformation de la structure  
d’années. Ce terme désigne la déformation de la structure de l’emploi de l’emploi, avec une hausse de la part des emplois aux deux  
en faveur des emplois situés en bas et en haut de l’échelle des extrémités de l’échelle des qualifications (et des salaires) et une baisse  
qualifications et des salaires associés, et en défaveur des emplois conjointe de la part des emplois intermédiaires. La polarisation prend  
intermédiaires. La caractérisation et les causes de ce phénomène sont donc, théoriquement, la forme d’une courbe en U. C’est l’observation de  
l’objet premier des travaux de recherche. L’intérêt qui lui est porté vient ces trois évolutions - les trois parties du U - qui qualifie le phénomène  
aussi des questions et des inquiétudes structurantes qu’il sous-tend, en de polarisation. Si une seule ou même deux de ces évolutions sont  
termes notamment d’accroissement des inégalités salariales, d’attrition observées, il n’y a pas, à proprement parler, polarisation de l’emploi.  
de la classe moyenne, d’alimentation du sentiment de déclassement. La  
problématique de la polarisation de l’emploi n’est pas seulement  
économique : s’y mêlent aussi des considérations sociales et politiques.  
Le niveau de qualification de la profession peut être appréhendé par le  
2
diplôme , la rémunération (salaire moyen ou médian dans les  
3
différentes professions constaté au début de la période d’observation )  
Il ne s’agit pas ici de traiter l’ensemble de ces aspects. Cet article vise à ou d’après des classifications sociales du travail (cf. le tableau 1 qui  
mieux cerner l’ampleur du phénomène en France au travers d’une détaille les principales professions selon la nomenclature internationale  
revue (non exhaustive) de la littérature. Le sujet est vaste et complexe : ISCO  International Standard Classification of Occupations). En  
la polarisation ne se mesure ni ne s’explique facilement. Nous France, les classifications de référence sont la classification PCS  
commençons par des éléments de définition. La deuxième partie est (professions et catégories socio-professionnelles) et les « familles  
consacrée aux observations empiriques et la troisième recense les professionnelles », qui sont des regroupements plus larges de métiers.  
principaux facteurs explicatifs. Nous concluons par quelques éléments  
de prospective sur les effets de la révolution numérique en cours sur la  
polarisation.  
2
Ce critère est néanmoins peu utilisé du fait de la relation variable entre formation et  
emploi selon les pays et les métiers. Le lien diplôme-qualification-emploi est aussi  
perturbé par la hausse de la part des emplois peu qualifiés occupés par des  
individus diplômés (surqualifiés).  
3
Jolly (2015) liste les bémols du critère du salaire. Il masque la dispersion  
Selon nos recherches, la terminologie « polarisation de l’emploi »  
revient à Goos et Manning (2003) . Ils désignent ainsi le processus de  
déformation de la demande de travail due à l’impact de la technologie  
en général, et des ordinateurs en particulier. Dans les grandes lignes, il  
possiblement importante des rémunérations au sein d’une même profession. Le  
niveau de salaire à partir duquel on considère un emploi comme peu qualifié,  
moyennement qualifié, très qualifié est aussi un choix arbitraire et sensible. Une  
répartition en centile, décile, quintile ou tercile n’aboutit pas aux mêmes résultats.  
Selon que l’on prend comme seuil, en France, le SMIC ou 1,5 SMIC, les proportions  
de qualifiés et de peu qualifiés peuvent varier considérablement. La distribution des  
salaires par profession présente l’avantage de permettre des comparaisons  
internationales mais elle reflète mal le contenu des métiers et les compétences  
requises pour les exercer : la qualification ne se résume pas au niveau du salaire,  
même si l’un va généralement avec l’autre.  
1
1
Marteen Goos et Alan Manning, 2003, Lousy and Lovely Jobs: The Rising  
Polarization of Work in Britain, Center for Economic Performance Discussion Papers  
DP0604, décembre  
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Classification internationale des professions (ISCO-88)  
Groupe 1 : membres de l’Exécutif et des corps  
législatifs, cadres supérieurs et dirigeants  
Membres de l’Exécutif et des corps législatifs,  
La polarisation est plutôt bien établie aux Etats-Unis, où le phénomène  
11  
apparaît dès les années 1980, ainsi qu’au Royaume-Uni. Il a  
cadres supérieurs  
4
12  
Dirigeants de société  
notamment été mis en avant par David Autor et ses co-auteurs (2013) ,  
13  
Dirigeants et gérants de petites entreprises  
dont les travaux montrent une courbe en U, caractéristique de la  
polarisation, particulièrement bien dessinée (cf. graphique 1). Entre  
Groupe 2 : professions intellectuelles et scientifiques  
Spécialistes des sciences physiques,  
2
1
1980 et 2005, la hausse de la part des professions peu qualifiées, d’un  
PROFESSIONS DE  
QUALIFICATION  
SUPÉRIEURE  
mathématiques et techniques  
Spécialistes des sciences de la vie et de la santé  
Spécialistes de l’enseignement  
Autres spécialistes  
côté, et qualifiées, de l’autre, est d’ampleur comparable, et le creux est  
relativement marqué sur une bonne portion de la partie intermédiaire de  
la distribution. Cependant, même aux Etats-Unis, la polarisation n’est  
pas un processus uniforme dans le temps et pour l’ensemble des  
22  
23  
24  
Groupe 3 : professions intermédiaires  
Professions intermédiaires des sciences  
physiques, mathématiques et techniques  
5
6
31  
qualifications (Autor, 2014 ). Elle n’est pas non plus incontestée .  
Professions intermédiaires des sciences de la vie  
et de la santé  
Professions intermédiaires de l’enseignement  
Autres professions intermédiaires  
Polarisation aux Etats-Unis : changement de la part dans l'emploi des  
professions selon leur qualification (période d'observation : 1980-2005)  
32  
33  
4
3
0,3  
Groupe 4 : employés de type administratif  
4
1
Employés de bureau  
Employés de réception, caissiers, guichetiers et  
assimilés  
0
,2  
PROFESSIONS  
INTELLECTUELLES  
DE  
QUALIFICATION  
MOYENNE  
42  
0
,1  
,0  
0,1  
0,2  
Groupe 5 : personnel des services et vendeurs de  
magasin et de marché  
0
Personnel des services directs aux particuliers et  
des services de protection et de sécurité  
Modèles, vendeurs et démonstrateurs  
51  
52  
-
Groupe 6 : agriculteurs et ouvriers qualifiés de  
l’agriculture et de la pêche  
-
Agriculteurs et ouvriers qualifiés de l’agriculture et  
de la pêche destinées aux marchés  
0
10  
20  
30  
40  
50  
60  
70  
80  
90  
1 0 0  
61  
Centile de salaire (salaire moyen de 1980 = étalon du niveau de qualification)  
Groupe 7 : artisans et ouvriers des métiers de type  
artisanal  
Graphique 1  
Note du graphique : sur l’axe des abscisses, le premier centile correspond au  
% des professions les moins qualifiées  le niveau de qualification étant  
Source : Autor et Dorn (2013), BNP Paribas  
Artisans et ouvriers des métiers de l’extraction et  
du bâtiment  
71  
72  
73  
74  
1
mesuré par le salaire moyen de 1980 et ainsi de suite.  
Artisans et ouvriers des métiers de la métallurgie,  
de la construction mécanique et assimilés  
Artisans et ouvriers de la mécanique de précision,  
des métiers d’art, de l’imprimerie et assimilés  
Autres artisans et ouvriers des métiers de type  
artisanal  
PROFESSIONS  
MANUELLES DE  
QUALIFICATION  
MOYENNE  
Le phénomène de polarisation a atteint l’Europe dans les années 1990,  
comme le montrent notamment les travaux de Marteen Goos et de ses  
co-auteurs. La polarisation s’y observe toutefois de manière moins  
évidente qu’aux Etats-Unis, en particulier en France. La courbe en U se  
dessine plus ou moins nettement. C’est, pour partie, fonction de la  
façon d’appréhender la structure des qualifications : en termes de  
caractéristiques des individus (au travers des diplômes, de l’expérience),  
du travail effectué (au travers des compétences requises) ou de l’emploi  
occupé (au travers du salaire). Les résultats semblent également  
sensibles à la période d’observation et dépendre de l’agrégation plus ou  
moins importante des données.  
Groupe 8 : conducteurs d’installations et de  
machines et ouvriers de l’assemblage  
Conducteurs d’installations et de matériels fixes et  
assimilés  
Conducteurs de machines et ouvriers de  
l’assemblage  
Conducteurs de véhicules et d’engins lourds de  
lavage et de manœuvre  
81  
82  
83  
Groupe 9 : ouvriers et employés non qualifiés  
91  
Employés non qualifiés des services et de la vente  
Manœuvres de l’agriculture, de la pêche et  
assimilés  
Manœuvres des mines, du bâtiment et des  
travaux publics, des industries manufacturières et  
des transports  
PROFESSIONS  
ÉLÉMENTAIRES  
NON QUALIFIÉES  
92  
4
David H. Autor et David Dorn, 2013, The Growth of Low-Skill Service Jobs and the  
Polarization of the US Labor Market, American Economic Review, août  
David H. Autor, 2014, Polanyi’s Paradox and the Shape of Employment Growth,  
NBER Working Paper n°20485, septembre  
93  
5
Groupe 0 : forces armées  
Tableau 1  
Source : BNP Paribas  
6
Cf. par exemple Jennifer Hunt et Ryan Nunn, 2019, Is Employment Polarization  
Informative about Wage Inequality and Is Employment Really Polarizing ?, NBER  
Working Paper n°26064, juillet  
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Dans l’ensemble, les données mettent facilement en évidence le creux  
du U (la baisse de la part des emplois en milieu de distribution) ainsi  
que sa « jambe droite » (la hausse de la part des emplois en haut de  
l’échelle). Cette semi-polarisation dessine une courbe en J,  
symptomatique de l’effet « revalorisation », c’est-à-dire de l’élévation  
globale du niveau de formation et de qualification. En revanche, la  
France : évolution de la structure de l'emploi par catégories  
socio-professionnelles détaillées (période d'observation 1988-2014)  
5
4
3
2
1
0
1
2
3
4
Variation de la part dans l'emploi (point de %)  
Ordre croissant de salaire annualisé  
à temps complet moyen en 1988  
«
jambe gauche » du U (la hausse de la part des emplois dans le bas  
-
-
-
-
de l’échelle) est souvent moins développée voire inexistante. Nous  
avons ordonné ci-dessous les résultats des travaux passés en revue  
par ordre croissant de « netteté » de la polarisation de l’emploi en  
France, illustrée par un graphique représentatif à chaque fois qu’il était  
possible de le reproduire.  
-5  
-6  
-7  
-8  
-9  
-
10  
Nous commençons notre revue de littérature par l’étude dAst (2015)7  
qui se distingue par la durée de la période d’observation, trente ans, de  
Graphique 2  
Source : Berger et Pora (2017), BNP Paribas  
L’approche par profession d’Eurofound (2017)10 se distingue par son  
caractère plus agrégé (répartition, en fonction du salaire horaire moyen,  
en cinq groupes égaux, représentant chacun 20% de l’emploi en début  
de période), un recul historique plus limité (la période d’observation  
débutant en 2008) mais des données plus récentes (jusqu’en 2016) et  
un découpage par période intéressant. La conclusion est toutefois  
similaire aux études susmentionnées : la polarisation de l’emploi en  
France n’est pas nette, hormis entre 2008 et 2010 où elle dessine  
clairement un U (cf. graphique 3).  
1982 à 2012. D’après l’auteur, l’emploi en France ne présente pas tous  
les signes de la polarisation. L’emploi a effectivement fortement  
progressé dans la quasi-totalité des métiers les plus qualifiés mais, du  
côté de l’emploi peu qualifié, les évolutions sont plus hétérogènes  
(
baisse dans certains métiers peu qualifiés de l’industrie et de  
l’agriculture, hausse dans certains métiers peu qualifiés du tertiaire).  
Dans l’agriculture, l’industrie, le bâtiment et les travaux publics, l’emploi  
a eu tendance à augmenter de façon quasi linéaire avec le niveau de  
qualification. C’est dans le tertiaire qu’une forme de polarisation se  
dessine (de façon plus particulièrement nette dans les années 1990).  
France : évolution de la structure de l'emploi par quintile de salaire et  
sous-période  
8
Jolly (2015) conclut également à une polarisation peu marquée en  
France, en forme de J, sur sa période d’observation 1993-2010.  
2008-2010  
2011-2013  
2013-2016  
2
50  
9
Berger et Pora (2017)  
,
qui recourent aux catégories  
200  
socioprofessionnelles, ne mettent pas non plus clairement en évidence  
de polarisation de l’emploi en France sur la période observée, entre  
1
1
50  
00  
1
988 et 2014 (cf. graphique 2). D’après leurs calculs, la part des  
5
0
0
groupes de salariés aux rémunérations intermédiaires aurait même  
moins baissé que celle de leurs homologues les moins bien rémunérés.  
Le bémol de cette étude est qu’elle n’inclut pas les salariés des  
particuliers-employeurs par manque de données et de comparabilité sur  
l’ensemble de la période. Cette omission contribue probablement à  
tronquer la polarisation analysée, ces emplois peu qualifiés faisant  
partie de ceux dont le nombre a le plus augmenté sur la période.  
-
50  
-100  
-
-
150  
200  
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eu- Haut  
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High  
bas  
haut  
bas haut  
bas  
haut  
Graphique 3  
Source : Eurofound (2017), BNP Paribas  
Sur les deux autres sous-périodes (2011-2013, 2013-2016), les  
évolutions sont assez contrastées d’un groupe de professions à l’autre,  
de telle sorte que, sur l’ensemble de la période d’observation 2008-  
7
Dorothée Ast, 2015, « En 30 ans, forte progression de l’emploi dans les métiers  
2016, ce n’est ni un J, ni un U qui se dessine, mais un W  
qualifiés et dans certains métiers peu qualifiés des services », Dares Analyses  
n°028, avril. L’auteur étudie l’évolution de l’emploi par familles professionnelles, le  
niveau de qualification étant appréhendé par le salaire horaire moyen en 1990-1992.  
(
cf. graphique 5). A titre de comparaison, au niveau européen, c’est une  
polarisation en forme de J qui ressort sur l’ensemble de la période (cf.  
graphique 5). Sur la période la plus récente, tous les types d’emploi  
8
Cécile Jolly, 2015, La polarisation des emplois : une réalité américaine plus  
qu’européenne ?, document de travail n°2015-04, France Stratégie, août  
9
Emmanuel Berger et Pierre Pora, 2017, Y a-t-il eu polarisation de l’emploi salarié  
1
0
Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail.  
en France entre 1988 et 2014 ? Une analyse selon les catégories  
socioprofessionnelles et le contenu de l’emploi en tâches, in France, portrait social,  
édition 2017, Insee Références  
Occupational change and wage inequality: European Jobs Monitor 2017, Research  
Report.  
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progressent même si le cinquième quintile se démarque toujours  
favorablement (cf. graphique 4), une progression généralisée à l’image  
de celle observée avant la grande récession, entre 1998 et 2007.  
Polarisation de l'emploi en France : une illustration à la Autor et Dorn  
(période d'observation : 1990-2012)  
1
,4%  
,3%  
1,2%  
UE : évolution de la structure de l'emploi par quintile de salaire et  
sous-période  
2012  
1
2
008-2010  
2011-2013  
2013-2016  
3
2
2
1
1
000  
500  
000  
500  
000  
Professions  
en croissance  
relative  
1
,1%  
1
,0%  
Professions en déclin  
1990  
0
,9%  
5
00  
0
0,8%  
-
500  
0
25  
50  
75  
100  
-
-
-
-
-
1000  
1500  
2000  
2500  
3000  
Professions ordonnées par salaire  
Professions les moins payées en 1990  
Professions les mieux payées en 1990  
Graphique 6  
Lecture du graphique : chaque point représente 1% de la population active en  
990. Les professions (classification PCS) sont ordonnées, de gauche à droite,  
Source : Catherine, Landier, Thesmar (2015), BNP Paribas  
1
Bas Milieu- Milieu Milieu- Haut Bas Milieu- Milieu Milieu- Haut Bas Milieu- Milieu Milieu- Haut  
bas haut  
bas haut bas haut  
par niveau de salaire moyen en 1990. Le groupe de professions constituant le  
1% de la population employée de 1990 qui séparait alors les 5% les mieux  
payés des 94% les moins bien payés constitue, en 2012, 1,35% de la  
population employée. Cela signifie que le nombre d’emplois au sein de ce  
groupe a crû de 35%, plus vite que le nombre total d’emplois.  
Graphique 4  
Source : Eurofound (2017), BNP Paribas  
France - UE : évolution de la structure de l'emploi par quintile de salaire  
période globale d'observation : 2008-2016)  
(
2
008-2016  
2008-2016  
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3
2
1
00  
00  
00  
00  
0
répandue et frapperait aussi l’Europe. Ils concluent que la polarisation  
est la règle plutôt que l’exception. Notre lecture de leurs résultats de  
5
4
3
2
1
000  
000  
000  
000  
000  
0
France  
UE  
2
009 est moins affirmative : leurs premiers travaux (qui couvrent la  
période 1993-2006) montrent une polarisation davantage en J qu’en U  
pour l’ensemble de l’UE, et en France en particulier, et un diagnostic  
plus hétérogène qu’homogène entre les seize pays européens sous  
revue (cf. graphique 7). La baisse des emplois au milieu de la  
distribution est le seul point commun. En revanche, dans la version de  
-
-
-
-
-
100  
200  
300  
400  
500  
-
-
-
1000  
2000  
3000  
2014 de leurs travaux (qui porte sur une période de quatre années plus  
longue, 1993-2010), la polarisation est plus nette et homogène et la  
France ne fait pas exception (cf. graphique 8).  
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bas  
haut  
L’OCDE (2017) 14 procède aussi à un découpage en trois groupes de  
professions, en fonction du niveau de qualification et non du niveau de  
rémunération comme Goos et al.. Un large spectre de pays développés  
est couvert et la période d’observation est assez longue (1995-2015).  
De cette façon, la polarisation de l’emploi ressort comme un  
phénomène généralisé et relativement marqué (cf. graphique 9). Les  
graphiques de type OCDE ou Goos et al. présentent l’avantage d’être  
visuels (la polarisation se dessine nettement) mais l’agrégation  
importante des données masque des détails intéressants : tous les  
emplois sous-qualifiés ou intermédiaires ne sont pas logés à la même  
enseigne.  
Graphique 5  
Source : Eurofound (2017), BNP Paribas  
Parmi les études mettant en évidence une polarisation de l’emploi en  
France, nous mentionnons en premier celle de Catherine, Landier et  
Thesmar (2015) car la représentation graphique proposée est la plus  
proche de la courbe en U à la Autor et Dorn (cf. graphique 6).  
1
1
1
2
Nous nous intéressons ensuite aux travaux de Goos et al. (2009 ,  
1
3
2
014 ). Ils sont les premiers à avoir cherché à évaluer à quel point la  
polarisation était spécifique aux pays anglo-saxons ou, au contraire, plus  
1
3
Maarten Goos, Alan Manning et Alan Salomons, 2014, Explaining Job  
1
1
Sylvain Catherine, Augustin Landier et David Thesmar, 2015, Marché du travail :  
la grande fracture, Etude de l’Institut Montaigne, février  
Maarten Goos, Alan Manning et Anna Salomons, 2009, Job Polarization in Europe,  
Polarization: Routine-Biased Technological Change and Offshoring, American  
Economic Review, août  
OCDE, Perspectives de l’emploi 2017, Chapitre 3, How technology and  
1
2
14  
American Economic Review, mai  
globalization are transforming the labor market  
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17  
Polarisation de l'emploi en Europe : une illustration par grand groupe de  
professions selon leur rémunération (période d'observation : 1993-2006)  
Quatre professions les moins rémunératrices  
Polarisation de l'emploi dans l'OCDE : une illustration par grand groupe de  
professions selon leur qualification (période d'observation : 1995-2015)  
Evolution de la part dans l'emploi (point de %)  
2
1
1
0
5
0
5
0
5
Neuf professions moyennement rémunératrices  
Huit professions les plus rémunératrices  
20  
Professions faiblement qualifiées  
Professions moyennement qualifiées  
Professions hautement qualifiées  
15  
1
0
5
0
5
-
-
-
-
-
10  
15  
20  
-
10  
15  
-
EU AUT BEL DNK FIN FRA DEU GRC IRL ITA LUX NLD NOR PRT ESP SWE UK  
AUT CHE IRL ESP GRC DNK FRA SWE PRT UK NLD NET FIN OCDE ITA DEU BEL USA CAN JPN  
Graphique 7  
Source : Goos et al. (2009), BNP Paribas  
Graphique 9  
Source : OCDE, BNP Paribas  
Note du graphique : les professions hautement qualifiées correspondent à  
celles des groupes 1,2 et 3 de la classification ISCO-88 ; les professions  
moyennement qualifiées aux groupes 4,7 et 8 ; les professions faiblement  
qualifiées aux groupes 5 et 9.  
Polarisation de l'emploi en Europe : une illustration par grand groupe de  
professions selon leur rémunération (période d'observation : 1993-2010)  
2
1
1
0
5
0
5
0
5
Quatre professions les moins rémunératrices  
Neuf professions moyennement rémunératrices  
Huit professions les plus rémunératrices  
Polarisation de l'emploi en Europe : une illustration par groupe détaillé  
de professions (période d'observation : 1999-2013)  
1
2
0
8
6
4
2
0
2
4
6
8
Evolution de la part dans l'emploi (point de %)  
1
-
-
-
10  
15  
-
-
-
-
EU AUT BEL DNK FIN FRA DEU GRC IRL ITA LUX NLD NOR PRT ESP SWE UK  
Professions peu qualifiées  
Employés qualifiés des services  
Ouvriers qualifiés  
Graphique 8  
Source : Goos et al.(2014), BNP Paribas  
-
-
-
10  
12  
14  
Employés administratifs  
Note des graphiques : les professions sont réparties en trois grands groupes,  
en fonction de leur salaire moyen en 1993. Les professions les huit mieux  
payées correspondent aux codes suivants de la classification ISCO-88 : 12, 13,  
Artisans et commerçants  
Professions intermédiaires salariées  
Cadres experts + dirigeants  
FRA GBR NLD AUT  
ITA  
ESP PRT GRC FIN  
DNK SWE  
UK  
21, 22, 24, 31, 32, 34. Pour les neuf professions moyennement payées, il s’agit  
Graphique 10  
Source : Peugny (2018), BNP Paribas  
de : 41, 42, 71, 72, 73, 74, 81, 82, 83. Pour les quatre moins bien payées, il  
s’agit de : 51, 52, 91, 93. Cf. tableau 1 pour le détail des intitulés.  
celle des cadres (dans une ampleur plus ou moins grande) est la seule  
tendance commune aux quinze pays européens sous revue. La hausse  
de la part des professions peu qualifiées et celle des employés qualifiés  
des services, alliée à la baisse des employés administratifs, est une  
tendance quasi-générale. L’évolution est plus différenciée du côté des  
indépendants (artisans et commerçants) et des professions  
intermédiaires salariées. Dans cette diversité, le U de la polarisation est  
particulièrement bien dessiné en France. De manière complémentaire,  
Peugny cherche aussi à évaluer la polarisation sous l’angle des  
conditions d’emploi, au travers de la fréquence des temps partiels subis.  
On le voit particulièrement bien dans l’étude de Peugny (2018) 15 qui  
présente l’avantage de travailler à la fois sur un niveau plus important de  
désagrégation des données 16 et en comparaison européenne (cf.  
graphique 10). La baisse de la part des ouvriers qualifiés et la hausse de  
1
5
Camille Peugny, 2018, L’évolution de la structure sociale dans quinze pays  
européens (1993-2013) : quelle polarisation de l’emploi ? , Sociologie n°4, vol. 9.  
Comme Goos et alii, il exploite les EU-LFS (European Union Labour Force Survey)  
mais il fait ses regroupements sur la base de la nomenclature socio-économique  
européenne ESeG et non sur la base d’un indicateur de salaire.  
1
6
Sept groupes de professions sont ici représentés par souci de lisibilité mais les  
Roumanie) ne sont pas non plus représentés. Dans la nomenclature ESeG, les  
cuisiniers, les employés de l’esthétique, les nourrices et assistantes maternelles, les  
aides à domicile pour les personnes âgées sont classés parmi les employés qualifiés  
des services. Les femmes de ménage, les travailleurs du nettoyage et de l’entretien  
et les employés de commerce sont, eux, classés dans les professions peu qualifiées.  
données sont disponibles pour neuf : cadres dirigeants ; cadres experts ; professions  
intermédiaires salariées ; artisans et commerçants ; agriculteurs ; employés  
administratifs ; employés qualifiés des services ; ouvriers qualifiés ; professions peu  
qualifiées. Les trois pays d’Europe de l’est (Hongrie, République tchèque,  
Conjoncture // Septembre 2019  
economic-research.bnpparibas.com  
18  
Sous cet angle, la polarisation est particulièrement marquée en France facteur à une autre époque : Mandelman (2013) 19 voit ainsi un effet du  
et en Espagne, ce qui l’amène à la conclusion, assez sombre, d’un progrès technique dans la polarisation de l’emploi aux Etats-Unis au  
cumul dans ces deux pays du développement d’un secteur tertiaire aux cours des années 1980, puis de la mondialisation dans les années  
professions mal rémunérées et d’un chômage de masse, contredisant 1990 et enfin de la « croissance à crédit » dans les années 2000.  
les anticipations selon lesquelles le premier résoudrait le second.  
Nous terminons notre revue de littérature par les travaux sur la France  
1
7
18  
dHarrigan, Reshef et Toubal (2016) et Reshef et Toubal (2019) , qui  
se distinguent, notamment, par le niveau de détail de leurs données  
permis par l’exploitation de la DADS (déclaration annuelle des données  
sociales). Chaque emploi dans la DADS est identifié par un code PCS à  
deux chiffres : vingt-deux types de professions du secteur privé sont  
ainsi répertoriés, les professions agricoles, libérales et du secteur public  
étant mises de côté (cf. tableau en annexe pour le détail des intitulés et  
les données sous-jacentes aux graphiques).  
La théorie du changement technologique biaisé en faveur du travail  
qualifié (SBTC  Skill-Biased Technological Change) est communément  
avancée comme première explication du phénomène de polarisation de  
l’emploi. Elle n’est toutefois qu’une explication partielle : elle sous-tend  
effectivement, pour partie, le développement de la « jambe droite » du  
U mais elle ne permet pas de comprendre celui de la « jambe gauche ».  
Les travaux dAutor, Levy et Murnane (2001, 2003) 20apportent des  
éléments d’explication complémentaires en regardant de plus près les  
effets spécifiques de l’informatisation et le type de tâches remplacées  
par les ordinateurs. Ils distinguent ainsi les tâches routinières des non-  
routinières, mais aussi selon qu’il s’agit d’un travail intellectuel (cognitif)  
ou manuel. Leur idée est que les ordinateurs se substituent au travail  
humain routinier (répétitif, régi par des règles explicites donc codifiable  
et automatisable), qu’il soit intellectuel (compter, saisir des données ou  
des informations) ou manuel (travail à la chaîne, cueillette, tri) tandis  
qu’ils sont complémentaires des tâches non-routinières, qu’elles soient  
intellectuelles (diagnostic médical, travail juridique, gestion d’équipe) ou  
manuelles (chauffeur routier, services de nettoyage et d’entretien,  
services à la personne).  
Les auteurs concluent à une polarisation claire et rapide de l’emploi en  
France depuis le milieu des années 1990, d’ampleur comparable au  
mouvement américain. Dans leur publication de 2016, ils en font une  
représentation graphique intéressante, en trois dimensions. En plus des  
deux dimensions habituelles de l’évolution de la part dans l’emploi de  
chaque profession (en ordonnée) en fonction de leur niveau de  
qualification-salaire (en abscisse), ils font apparaître le poids dans  
l’emploi de chaque profession (cf. graphique 11). La distinction entre  
secteur non-manufacturier et secteur manufacturier est également  
intéressante. Il en ressort que le phénomène de polarisation s’observe  
dans le premier secteur mais pas dans le second (cf. graphiques 12, 13).  
Et dans leur mise à jour de 2019, les auteurs mettent en avant  
l’accentuation de la polarisation depuis la crise de 2008 (cf. graphiques  
4 à 16). La déformation de la structure de l’emploi sur la première  
période étudiée (1994-2007) s’est produite sur une durée de treize ans  
tandis que les évolutions observées sur la seconde période (2008-  
013) se sont produites en cinq ans. En particulier, le rythme annuel de  
baisse de la part des ouvriers qualifiés et, dans une moindre mesure,  
des emplois intermédiaires est plus rapide sur la période récente.  
Selon cette grille de lecture (dite « hypothèse ALM »), le progrès  
technique n’est pas seulement biaisé en faveur du travail qualifié : il  
1
21  
l’est aussi en faveur du travail non-routinier . La demande relative de  
travail aux différents niveaux de qualification s’en trouve modifiée. La  
modification se fait en faveur du haut et du bas de l’échelle des  
qualifications, où les emplois sont plutôt de type non-routinier non-  
automatisables ; elle se fait en défaveur du milieu de l’échelle où se  
situent généralement les emplois routiniers automatisables. Dit  
autrement, les emplois qui se développent le plus sous l’effet du  
progrès technique sont ceux qui requièrent le plus de tâches non-  
routinières, car non-automatisables, et ces emplois se situent en haut et  
en bas de l’échelle des qualifications (et des salaires). A contrario, les  
emplois qui disparaissent sous l’effet du progrès technique sont ceux  
qui comportent le plus de tâches routinières et donc automatisables.  
Ces emplois se situent généralement en milieu de distribution. On  
retrouve bien là la description du phénomène de polarisation.  
2
Dans les travaux de recherche passés sous revue, le progrès technique  
est l’explication première avancée au phénomène de polarisation. Mais,  
au regard de la diversité importante des situations d’un pays à l’autre, il  
ne s’agit que d’une explication parmi d’autres et pas nécessairement la  
plus importante. L’explication peut varier selon la partie de la courbe  
considérée : les raisons qui poussent à la hausse les emplois se situant  
en haut et en bas de l’échelle et à la baisse ceux du milieu ne sont pas  
forcément les mêmes. Les forces à l’œuvre peuvent interférer les unes  
avec les autres, mais aussi avec d’autres éléments jouant dans l’autre  
sens. Et ce qui a pu jouer à un moment peut être remplacé par un autre  
1
9
Federico S. Mandelman, 2013, Labor Market Polarization and International  
Macroeconomic Dynamics, Federal Reserve Bank of Atlanta, Working Paper  
n°2013-17, décembre  
2
0
David Autor, Frank Levy et Richard R. Murnane, 2001, The Skill Content of Recent  
Technological Change: an Empirical Exploration, NBER Working Paper n°8337,  
juin ; article également publié en novembre 2003 dans le volume 118 du Quarterly  
Journal of Economics.  
1
7
James Harrigan, Ariell Reshef et Farid Toubal, 2016, The March of the Techies:  
2
1
Technology, Trade, and Job Polarization in France, 1994-2007, NBER Working  
Cette théorie est résumée par l’acronyme RBTC (pour routine-biased  
Paper n°22110, mars  
Ariell Reshef et Farid Toubal, 2019, La polarisation de l’emploi en France : Ce qui  
s’est aggravé depuis la crise de 2008, collection du CEPREMAP, Editions Rue d’Ulm  
technological change) ou aussi TBTC (pour task-biased technological change), pour  
faire pendant au SBTC. Mais il est trompeur dans la mesure où c’est en faveur du  
travail non-routinier que le progrès technique est biaisé.  
1
8
Conjoncture // Septembre 2019  
economic-research.bnpparibas.com  
19  
Polarisation de l'emploi en France : une illustration par type détaillé de  
professions (période d'observation : 1994-2007) - ensemble de l'économie  
Polarisation de l'emploi en France : une illustration par type détaillé de  
professions (période d'observation : 1994-2013)  
5
Variation de la part dans l'emploi (point de % )  
3
2
1
0
1
2
3
4
Variation de la part dans l'emploi (point de %)  
4
38  
3
55  
37  
56  
Ordre croissant de salaire relatif  
47  
2
64  
68  
53  
1
65  
43  
42  
23  
34  
63  
21 35  
8
22  
0
4
-
-
-
-
62  
-1  
46  
-
-
-
-
2
3
4
5
54  
67  
22  
20  
18  
16  
14  
12  
10  
8
6
4
2
0
-6  
Rang par ordre croissant de salaire moyen en 2002  
Source : Harrigan et al. (2016), BNP Paribas  
-
7
Graphique 11  
Graphique 14  
Source : Reshef et Toubal (2019), BNP Paribas  
Polarisation de l'emploi en France : une illustration par type détaillé de  
professions (période d'observation : 1994-2007) - secteur non-manufacturier  
Polarisation de l'emploi en France : une vision plus agrégée  
(période globale d'observation : 1994-2013)  
Variation de la part dans l'emploi (point de %)  
3
6
"Techies"  
Travailleurs  
des  
services  
2
4
55  
38  
56  
37  
1
0
1
2
3
4
64  
47  
53  
68  
Ouvriers  
non  
qualifiés  
65  
43  
42  
23  
2
21 35 34  
8
Ouvriers  
qualifiés  
4
22  
63  
Employés  
67  
62  
-
-
-
-
0
46  
Management  
Professions  
intermédiaires  
54  
-2  
-
4
22  
20  
18  
16  
14  
12  
10  
8
6
4
2
0
0
11  
25  
52  
76 81  
90  
100  
Rang par ordre croissant de salaire moyen en 2002  
Source : Harrigan et al. (2016), BNP Paribas  
Distribution des emplois (1994)  
Graphique 12  
Graphique 15  
Source : Reshef et Toubal (2019), BNP Paribas  
Polarisation de l'emploi en France : une illustration par type détaillé de  
professions (période d'observation : 1994-2007) - secteur manufacturier  
Polarisation de l'emploi en France : une vision plus agrégée, avant et  
après la crise de 2008  
Variation de la part dans l'emploi (point de %)  
1
994-2007  
2008-2013  
6
4
2
0
2
4
38  
4
2
0
2
4
6
8
62  
47  
37  
55  
65  
43  
56  
53  
42  
34  
22  
23  
68  
48  
21 35  
63  
64  
-
-
-
-
54  
46  
-
-
67  
22  
20  
18  
16  
14  
12  
10  
8
6
4
2
0
0
11 25  
52  
76 81 90 100 0 14 25  
31  
7277 90 100  
Rang par ordre croissant de salaire moyen en 2002  
Distribution des emplois (1994)  
Distribution des emplois (2008)  
Graphique 13  
Source : Harrigan et al. (2016), BNP Paribas  
Graphique 16  
Source : Reshef et Toubal (2019), BNP Paribas  
Note des graphiques : le nombre dans la bulle correspond au code PCS de la  
profession (cf. tableau en annexe) et la taille des bulles est fonction du poids  
dans l’emploi en 2002 (mesuré en nombre d’heures rémunérées).  
Note des graphiques : la version détaillée du graphique 14 est agrégée dans les  
graphiques 15 et 16 selon le même code couleur. Exemple : la barre vert foncé  
dans les graphiques 15 et 16 représente la catégorie des « travailleurs des  
services », qui regroupe les personnels des services directs aux particuliers, les  
employés de commerce et les agents de surveillance représentés par les trois  
barres vert foncé dans le graphique 14.  
Conjoncture // Septembre 2019  
economic-research.bnpparibas.com  
20  
Catherine, Landier et Thesmar (2015) avancent aussi l’argument d’un  
effet de bascule des personnes dont l’emploi routinier disparaît vers les  
emplois du bas de l’échelle. Leur identification détaillée des PCS peu  
ou pas qualifiées (avec un salaire inférieur à 1,5 SMIC), en essor et en  
recul entre 1990 et 2012, a également retenu notre attention (cf. tableau  
La mondialisation, la concurrence des pays à bas coûts, les  
délocalisations et l’externalisation qui s’ensuivent, constituent le  
deuxième ensemble de facteurs explicatifs de la polarisation. Sachant  
que mondialisation et progrès technique sont liés et que les effets de la  
première, en termes de polarisation de l’emploi, s’ajoutent et se mêlent  
à ceux du second.  
2
). Au travers d’exemples concrets, elle rend bien compte de l’effet  
différencié du progrès technique. Tous les emplois non-qualifiés ne sont  
pas identiquement menacés : ceux automatisables voient effectivement  
leur nombre baisser mais ils sont remplacés par d’autres emplois non-  
qualifiés non-automatisables. De plus, d’après les auteurs, il existerait  
en France un important déficit d’emplois de ce type (estimé à quatre  
millions), soit autant d’emplois potentiels à créer.  
Comme le progrès technique, la mondialisation modifie la demande  
relative de travail, en faveur du travail qualifié et peu qualifié et en  
défaveur du travail moyennement qualifié, avec pour élément  
différenciant le caractère « délocalisable », ou non, de l’emploi. Ce  
dernier le sera d’autant plus qu’il est routinier et réalisable à distance, à  
moindre coût : à la substitution capital / travail s’ajoute une substitution  
travail / travail ou, plus précisément, importation / travail. Les emplois  
en milieu de distribution sont les plus concernés. En revanche, l’emploi  
sera d’autant moins susceptible d’être délocalisé qu’il implique des  
relations humaines de proximité, des interactions en face-à-face, une  
activité sur place, locale, de prestations de services non-échangeables.  
De nombreux emplois du bas de l’échelle sont de cette nature et se  
développent à l’abri de la mondialisation. A l’autre bout de l’échelle,  
l’effet positif vient des nouveaux besoins d’emplois qualifiés générés,  
par exemple, par la plus grande taille des entreprises, leur  
internationalisation, leur structure plus complexe. Plus globalement, le  
développement des exportations et l’accès à de nouveaux marchés est  
généralement considéré comme créateur d’emplois, tandis que l’effet  
des importations est plus ambiguë. Elles peuvent se substituer à une  
partie de la production et de l’emploi domestiques mais elles peuvent  
aussi être un soutien via les gains induits de compétitivité, de  
productivité et de pouvoir d’achat.  
Professions peu qualifiées en progression et en recul  
Nombre d’emplois  
Variation  
1990  
2012  
Professions en progression  
Assistantes maternelles, gardiennes  
d’enfants, travailleurs familiaux  
Ingénieurs et cadres spécialistes de  
l’informatique (sauf technico-commerciaux)  
1
76 051 663 798 487 747  
19 071 348 852 229 781  
1
Cadres administratifs ou financiers des PME 162 070 338 291 176 221  
Infirmiers en soins généraux  
Maîtrise et techniciens administratifs (autres  
que financiers et comptables)  
Employés de libre-service  
172 149 338 563  
166414  
1
02 026 230 660 128 634  
33 677 158 021 124 344  
173 655 294 645 120 990  
Aides-soignants  
Serveurs et commis de restaurant ou de café  
Employés de maison et femmes de ménage  
chez les particuliers  
115 033 214 356  
99 323  
164 612 254 077  
89 465  
Cadres des services techniques et  
commerciaux de la banque  
Professions en recul  
89 042 173 338  
84 296  
2
2
De manière intéressante, Krenz, Prettner et Strulik (2018) analysent  
les effets des relocalisations permises par les progrès de  
l’automatisation et de la robotisation. Le phénomène est aussi un  
vecteur, partiel, de polarisation : s’il n’entraîne pas à la hausse les bas  
salaires et les emplois du bas de l’échelle des qualifications, il joue  
favorablement sur le haut de l’échelle.  
Ouvriers non qualifiés de la métallurgie, du  
verre, de la céramique et des matériaux de  
construction  
Métalliers, serruriers, réparateurs en  
mécanique non qualifiés  
Ouvriers non qualifiés du travail du béton et  
du génie civil  
Ouvriers non qualifiés divers de type  
industriel  
623 74  
24 791  
01 738 60 680  
01 065 56 761  
-37 583  
1
1
1
-41 058  
-44 304  
52 872 105 788 -47 084  
La troisième grande famille d’explications met en avant le rôle des  
institutions et des évolutions économiques. Parmi les aspects  
institutionnels, l’influence de la régulation du marché du travail (salaire  
minimum, protection de l’emploi, dialogue social, etc.) et des politiques  
de l’emploi (baisses de charges en faveur des bas salaires par  
exemple) est avancée comme un facteur explicatif, non pas de la  
polarisation elle-même, mais de la différence d’ampleur dans les pays  
européens par rapport aux pays anglo-saxons. Mais s’il y a accord sur  
Ouvriers non qualifiés du textile et de la  
tannerie-mégisserie  
Ouvriers non qualifiés de la chimie  
Employés des services techniques de la  
banque, guichetiers  
Ouvriers non qualifiés de la confection  
Ouvriers non qualifiés de montage, de  
contrôle, en mécanique  
5
8 681  
97 02  
-48 979  
-49 216  
-66 354  
-90 677  
92 733  
43 517  
1
53 475 87 121  
6 554  
97 231  
191 166 84 137 -107 029  
Secrétaires  
415 474 262 887 -152 587  
Tableau 2  
Source : Catherine, Landier, Thesmar (2015)  
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Astrid Krenz, Klaus Prettner et Holger Strulik, 2018, Robots, Reshoring, and the  
Lot of Low-Skilled Workers, Discussion Papers Cege (Center for European  
Governance and Economic Development Research), n°351, juillet  
Conjoncture // Septembre 2019  
economic-research.bnpparibas.com  
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l’existence d’un effet, il n’y pas consensus sur son caractère aggravant tandis qu’aux Etats-Unis elle serait avant tout le résultat du progrès  
ou limitant pour la polarisation. Cela dépend de ce que l’on regarde.  
technique et de l’élévation du niveau d’instruction. Si l’on s’arrête sur le  
cas français, d’après Berger et Pora (2017) comme d’après Harrigan,  
Reshef et Toubal (2016), le progrès technique (l’automatisation) est le  
facteur explicatif dominant. Quant à la mondialisation, Harrigan et alii  
montrent que ses effets « polarisants » ne sont importants que dans le  
secteur manufacturier.  
Dans les articles passés en revue et abordant ce point, les éléments de  
régulation sont considérés comme favorables aux emplois les plus  
qualifiés et comme un frein à la création d’emplois peu qualifiés, le  
SMIC étant plus spécifiquement pointé du doigt. La polarisation s’en  
trouve limitée (plus exactement, le développement de la jambe gauche  
du U), une évolution présentée comme négative en termes de Plus surprenantes sont les conclusions opposées de l’étude de  
dynamique de l’emploi. Mais si l’on regarde la polarisation sous l’angle Cedefop (2011) 25 et des travaux de Goos et al. (2010) . Pour le  
des inégalités salariales, de leur creusement, et de l’attrition des Cedefop, la polarisation de l’emploi observée en Europe sur la période  
classes moyennes, alors l’effet limitant du SMIC sur la polarisation est 1998-2008 serait principalement imputable aux facteurs sociaux-  
une évolution positive puisqu’il permet de préserver les revenus situés démographiques et institutionnels comme le vieillissement de la  
en bas et en milieu de distribution. Par ailleurs, les politiques population, les institutions du marché du travail et les politiques de  
d’enrichissement du contenu en emplois de la croissance et les l’emploi, ou encore l’immigration. Le rôle de la technologie serait  
mesures d’accroissement de la flexibilité du marché du travail (essor moindre et plus incertain. Plus exactement, le changement  
des contrats courts, précarisation de l’emploi) soutiennent la croissance technologique jouerait un rôle important dans la hausse du nombre et  
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des emplois en bas de l’échelle.  
de la part des professions les plus qualifiées mais pas dans celle des  
professions élémentaires. Pour Goos et al., dont le terrain d’observation  
englobe l’Europe sur la période 1993-2006, c’est, au contraire, l’effet de  
la technologie (l’hypothèse ALM) qui prédomine. L’impact des  
délocalisations est estimé moindre et les institutions du marché du  
travail (au travers des différences et des évolutions des mécanismes de  
fixation des salaires) ne joueraient guère. En outre, les évolutions de la  
demande (dues aux changements des prix relatifs des produits, eux-  
mêmes entraînés par les effets de la technologie et de la  
Participent également à la polarisation de l’emploi les mutations  
économiques et sociodémographiques structurelles suivantes : le  
vieillissement de la population ; l’évolution des structures familiales et  
sociales ; l’élévation du niveau de richesse économique, l’évolution des  
besoins, des styles de vie, des modes de consommation, le  
développement des services à la personne qui en découle ; l’élévation  
du niveau de formation ; l’augmentation du taux d’emploi des femmes ;  
l’immigration ; la tertiarisation ; l’« ubérisation », plus récemment.  
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mondialisation) contribueraient à atténuer la polarisation .  
Enfin, un creux conjoncturel, et la crise de 2008 en particulier, est un  
autre facteur de polarisation. La partie de la courbe plus spécifiquement  
concernée est le creux du U, qui se trouve accentué, car les emplois de  
qualifications moyennes, déjà affectés par l’automatisation et la  
mondialisation, apparaissent comme les plus sensibles au cycle, en