Si l’intelligence artificielle (IA) existe depuis longtemps, sa généralisation dans le monde du travail, en particulier dans les services, est un phénomène nouveau qui pose de multiples questions. Quels secteurs ou métiers seront impactés ? Quels autres en tireront bénéfice ? Les gains de productivité escomptés seront-ils au rendez-vous ? L’observation des tendances aux États-Unis, d’où tout est parti, apporte quelques éléments de réponse.
L’intelligence artificielle (IA) bouleversera-t-elle le destin de l’Humanité, comme ont pu le faire en leur temps la machine à vapeur de James Watt (1763) ou l’ampoule électrique de Thomas Edison (1879) ? Bien sûr, rien n’est jamais écrit à l’avance, et l’histoire des sciences est jalonnée de promesses tantôt exagérées, tantôt déçues. Reste qu’il faudrait vivre loin des réalités du monde pour ignorer que la vague numérique actuelle est d’ampleur inédite depuis internet, qu’aucun acteur économique n’y échappe, et que ses implications s’annoncent considérables.
Plutôt qu’une rupture, le surgissement de l’IA au cœur des foyers comme des entreprises constitue l’ultime avatar d’une course effrénée à la puissance de calcul des systèmes informatiques, qui est aussi une course vers l’infiniment petit. En 2026, la finesse de gravure des circuits intégrés les plus performants, ceux du taïwanais TSMC[1] , est réduite à la taille ahurissante de 2 nanomètres, soit un trente-cinq millième de l’épaisseur d’un cheveu. Capables de centaines de millions d’opérations à la seconde, les puces qui garnissent les armoires des datacenters balayent toujours plus vite et plus finement l’univers des connaissances et interactions humaines, dès lors que celles-ci laissent une trace numérique.
En conséquence de quoi l’IA ne se contente plus d’exécuter, à partir d’un programme prédéfini, des tâches analytiques plus ou moins complexes ; elle peut aussi, sous ses formes « générative » et « agentique », apprendre pour améliorer ses performances, intégrer des instructions au fil de l’eau, créer du contenu (textuel, visuel ou audio), opérer des choix autonomes ou adopter un langage naturel. Avec de telles avancées, la question n’est plus de savoir si mais quand, et à quel point, certains métiers ou secteurs vont être impactés.
Impact immédiat sur l’emploi et la productivité : retour d’expérience américaine Aux États-Unis, où tout a commencé, le déploiement de l’IA a déjà des conséquences bien réelles sur le marché du travail[2] . Fait remarquable, les courbes de l’emploi ont commencé à se déformer en 2023 lorsque les ordinateurs personnels et de bureau ont accueilli leurs premiers modèles de langage génératifs pré-entraînés (GPT). Les tendances les plus marquantes ont été observées dans les technologies de l’information et de la communication (TIC), les services administratifs, le commerce de détail et l’industrie manufacturière, où les bons chiffres d’activité n’empêchent pas un recul des effectifs (cf. Graphique 1.a). Ici, des tâches comme l’assemblage mécanique, le codage informatique, la saisie de données, le traitement des factures, l’assistance technique de premier niveau, le contrôle qualité, ou l’e-mailing clients sont plus en plus souvent réalisées par la machine.
États-Unis : taux de croissance annuel de l'emploi Très consommatrice de ressources (en électricité, mais aussi en eau pour le raffinage des métaux et le refroidissement des data centers), l’IA s’est, à l’inverse, révélée créatrice d’emplois dans des filières comme celles de l’énergie, des infrastructures et des réseaux de distribution (utilities en anglais). Comme un écho à ces mutations, les valorisations boursières ont beaucoup divergé. Considérées comme les grandes gagnantes de l’IA, les sociétés technologiques américaines, dont les incontournables « sept magnifiques » (Apple, Microsoft, Amazon Web Services, Alphabet, Meta, Nvidia et Tesla), ont vu leur capitalisation multipliée par trois en seulement trois ans.
À tort ou à raison ? En 1987, à l’heure où le monde s’informatisait, l’économiste Robert Solow notait avec malice que les ordinateurs étaient partout, sauf dans les statistiques de productivité. Aujourd’hui, celles-ci ont bien quelque chose à dire. Le croisement des chiffres d’emploi et de valeur ajoutée par secteur aux États-Unis confirme notamment les gains très importants réalisés dans le secteur des TIC : la croissance de la productivité y dépasse 10% par an depuis le déploiement des IA de dernière génération, contre 7% durant la période pré-Covid, ce qui était déjà beaucoup (cf. graphique 1.B). À l’exception des services administratifs, le saut productif est également impressionnant dans deux secteurs déjà identifiés : le commerce de détail et l’industrie manufacturière. En bout de course, c’est bien l’ensemble de l’économie qui est entraînée. Alors qu’elle semblait vouée à ralentir avec la hausse des taux d’intérêt, puis celle des tarifs douaniers, la croissance américaine ne cesse de déjouer les pronostics, essentiellement grâce aux gains de productivité (et incidemment aux effets de richesse qui en ont découlé). Depuis 2023, ces derniers se chiffrent à 2,2% par an (dans le secteur privé non agricole), soit le double de la tendance historique[3] .
États-Unis : taux de croissance annuel de la productivité par tête Au long cours, l’IA devrait être un soutien à la croissance, plutôt qu’un vecteur de chômage On observe bien un changement de régime, même si celui-ci n’est pas forcément extrapolable au même rythme. À court terme, l’effet de substitution joue à plein (le capital remplace le travail). Un article récent de la Réserve fédérale de Dallas montre, en outre, qu’il s’opère au détriment des actifs les plus jeunes, moins expérimentés que leurs aînés, et dont les emplois à l’embauche s’avèreraient ainsi plus facilement automatisables[4] .
Toutefois, dans la durée, l’histoire du progrès technique enseigne que les facteurs de production sont plutôt complémentaires : si une vague d’innovations fait disparaître certaines compétences, elle en réclame d’autres qui lui permettent d’avancer. C’est la fameuse « destruction créatrice » théorisée en 1942 par Joseph Schumpeter et reprise par le récent prix Nobel d’économie, Phillipe Aghion[5] . Dans l’acception plutôt optimiste défendue par ce dernier, le principal enjeu posé par l’IA n’est pas tant la destruction que l’adaptation de l’emploi : c’est ainsi que les pouvoirs publics, par exemple au travers des universités ou de la formation professionnelle, mais aussi les entreprises, ont le devoir de s’emparer du sujet dit de « l’acculturation » afin d’accompagner le mouvement.
Selon l’indice de préparation à l’IA calculé par le Fonds monétaire international, la France, comme l’ensemble des pays occidentaux, est plutôt bien positionnée pour faire face au défi qui se présente, ce qui la distingue de la plupart des pays émergents[6] . Le déploiement de l’IA, à la nécessaire condition qu’il soit encadré, n’a pas de raison de faire grimper durablement le chômage, d’autant qu’il s’opère dans un contexte démographique particulier, qui voit la pénurie d’actifs s’accentuer. Au Japon, pays doyen de la population mondiale, le fort degré d’automatisation cohabite depuis longtemps déjà avec le quasi plein-emploi.