Podcast - En ECO dans le texte

L’IA, nouveau levier stratégique des pays émergents

03/04/2026

Ce nouvel épisode d’En Eco Dans le Texte examine comment l’intelligence artificelle redessine la croissance des pays émergents, avec l’éclairage de trois économistes des Études Économiques de BNP Paribas : Lucas Plé, Christine Peltier et Hélène Drouot.

L’Asie domine la production de semi-conducteurs, tandis que d’autres pays, comme ceux d’Amérique latine ou d’Afrique, exploitent leurs ressources minières ou restent en retrait.

Quels défis devront-ils relever ? Monter en gamme, sécuriser l’énergie et éviter une dépendance géopolitique accrue, pour transformer cette opportunité en gains de productivité durables.

Transcription

Lucas Plé : Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans ce nouvel épisode d'En Eco dans le Texte, le podcast des Études Économiques de BNP Paribas. Aujourd’hui, nous allons nous intéresser au rôle de l’intelligence artificielle dans le développement économique des pays émergents. Quels sont les pays émergents les mieux positionnés dans les chaines d’approvisionnement pour tirer parti de l’essor de l’IA ? A quels enjeux devront-ils se confronter pour déployer massivement l’IA à moyen terme ? Quels sont les gains de productivité à attendre ?

Je suis Lucas Plé, économiste pour l’Afrique subsaharienne, et pour répondre à ces questions aujourd’hui, je suis accompagné de Christine Peltier, responsable de l’équipe économies émergentes, et d’Hélène Drouot, notre économiste Amérique latine. Bonjour !

Christine Peltier et Hélène Drouot : Bonjour.

Lucas Plé : Commençons par un cadrage général. En 2025, la croissance économique dans les pays émergents est estimée à 4,3%. Ce chiffre s’explique en partie par la bonne performance des exportations, tirées par la demande mondiale de produits électroniques et de biens liés à l’IA. Christine, pouvez-vous nous dire quels pays bénéficient le plus de l’essor de cette demande de biens liés à l’IA ?

Christine Peltier : Selon la nomenclature de l’OMC – l’organisation mondiale du commerce – les exportations de biens liés à l’IA ont atteint 12% du total des exportations mondiales de marchandises en 2025, soit 3300 milliards de dollars. Sur ce total, 65% sont exportés par les pays d’Asie industrialisée. La région occupe donc une position hégémonique sur ce secteur, et plus encore sur le secteur des semi-conducteurs, puisqu’elle en assure 85% des exportations mondiales. Les perspectives à court terme pour ces pays sont très bonnes : le marché des semi-conducteurs devrait encore croître de 26% en 2026, après une année 2025 déjà exceptionnelle.

Lucas Plé : L’Asie émergente est donc en pole position pour tirer parti de l’essor de l’IA, mais tous les pays sont-ils logés à la même enseigne ?

Christine Peltier : Alors, non, pas exactement. Taiwan se distingue nettement, puisque c’est le pays qui affiche le taux de spécialisation le plus élevé au monde : 61% de ses exportations concernent des biens liés à l’IA. La position du pays est ultra-stratégique car il fabrique la quasi-totalité des puces les plus puissantes utilisées par l’IA. Le pays dispose donc d’un atout stratégique dans ses négociations avec ses partenaires commerciaux, notamment avec les Etats-Unis.

Lucas Plé : Vous nous dites que Taiwan détient un monopole dans la production des puces les plus sophistiquées, cela suppose donc que les autres pays se positionnent sur d’autres segments des chaines de production ?

Christine Peltier : c’est ça. On observe une spécialisation selon les étapes de production. Taiwan, la Corée du Sud et le Japon se sont spécialisés dans la fabrication des plaquettes de silicium sur lesquelles sont gravés les circuits intégrés. Avec la Chine, ces 4 pays représentaient 80% des capacités de production des plaquettes en 2025. Plus en aval dans la chaine, on retrouve la Malaisie, le Vietnam et les Philippines qui se sont spécialisés dans l’assemblage, le test et le packaging des puces. Pour ces pays, bien que la valeur ajoutée dans le PIB soit plus modeste comparée à la gravure de pointe, l’essor de l’IA a aussi été un moteur de croissance en 2025.

Christine Peltier : en se spécialisant sur la fabrication des puces électroniques, l’Asie émergente parvient à capter une grande part du marché mondial des exportations de biens liés à l’IA. Mais pour fabriquer des puces et des semi-conducteurs, il faut avant tout des métaux et des minerais. Les pays émergents producteurs de matières premières peuvent-ils eux aussi tirer leur épingle du jeu ?

Hélène Drouot : en effet Christine, plusieurs pays émergents disposent d’un levier stratégique grâce à leurs ressources naturelles. On pourrait avoir tendance à l’oublier, car les matières premières pèsent seulement 2% dans la valeur des exportations totales de biens liés à l’IA, toujours selon la nomenclature de l’OMC. Mais si l’IA utilise peu de métaux et de minerais proportionnellement à la valeur ajoutée des produits finis, ces matières premières sont indispensables et surtout peu substituables. Cela confère aux producteurs de métaux critiques un avantage stratégique fort. C’est le cas de la Chine, qui contrôle une très large part de l’offre mondiale des terres rares et des minerais à l’état raffiné. La Chine a en outre recours à des restrictions à l’exportation, qu’elle utilise aussi comme instrument de pression diplomatique.

Christine Peltier : La demande mondiale de matières premières essentielles à l’IA va fortement augmenter dans les prochaines années, à l’instar du cuivre dont la demande devrait être boostée par le développement des data centers. Comment les pays émergents peuvent-ils en tirer pleinement parti ?

Hélène Drouot : Les exportateurs de métaux et minerais critiques, comme les pays d’Amérique latine et l’Indonésie, devront parvenir à attirer des investissements étrangers et à nouer de nouveaux partenariats commerciaux. Cette attractivité s’obtient, notamment, grâce à un environnement des affaires favorable et des institutions solides et stables. Mais sur le long terme, le défi pour eux sera de ne pas rester de simples exportateurs de produits bruts. Ils devront s’intégrer plus haut dans les chaines de valeur en transformant leurs intrants bruts en produits intermédiaires. Cela impliquera toutefois de s’attaquer à des problématiques environnementales importantes, notamment au Brésil, au Chili ou encore en Argentine.

Hélène Drouot : l’essor de l’IA devrait tirer vers le haut la demande de matières premières, mais aussi la demande d’électricité. Où en est la consommation électrique liée à l’IA dans les pays émergents aujourd’hui ?

Lucas : Alors, à l’heure actuelle, hors Chine, elle est marginale : le secteur de l’IA représente moins de 0,5% de la demande électrique totale. Pour les pays émergents, la priorité reste le développement industriel et la climatisation, qui seront les principaux contributeurs de la hausse de la demande d’électricité dans les prochaines années.

Hélène Drouot : Mais la Chine est donc un cas à part ?

Lucas Plé : Tout à fait. La Chine occupe une position dominante dans l’IA. La consommation électrique de ses data centers a augmenté de 15% par an en moyenne sur la dernière décennie, et elle équivaut désormais à la consommation de tout son parc de véhicules électriques. Pour faire face à la demande d’électricité croissante, elle a une stratégie claire, qui consistera à augmenter la production électrique de 4% par an d’ici à 2030. Elle n’est pas la seule à miser sur l’IA, d’ailleurs. Les pays du Golfe, eux aussi, prévoient un déploiement massif de l’IA à horizon 2030. Ils comptent notamment sur leur manne pétrolière abondante pour construire et alimenter des data centers à un coût imbattable.

Hélène Drouot : Dans cette course à l’adoption de l’IA, y aura-t-il des perdants ?

Lucas Plé : En raison de son faible taux d’électrification, l’Afrique subsaharienne risque d’être marginalisée dans la course à l’IA. Sa part dans le total mondial des flux d’investissement étranger risque de chuter alors qu’elle est déjà extrêmement basse. Cela pourrait même poser des problèmes de financement extérieur à court et moyen terme.

Hélène Drouot : maintenant qu’on touche au sujet de l’adoption de l’IA, regardons du côté des gains de productivité qu’elle pourrait apporter : Christine, pensez-vous que l’IA va transformer les économies des pays émergents à court terme ?

Christine Peltier : il faut être prudent. Pour le moment, les investissements massifs des Big Four américains tirent la demande de produits technologiques vers le haut, et cela bénéficie directement à la croissance de plusieurs pays émergents. Mais pour que l’IA booste la productivité locale et accroisse le potentiel de croissance à moyen terme, il faudra un long temps de diffusion des compétences liées à l’IA. Il ne suffit pas d’acheter des puces ; il faut former les gens, réorganiser les processus de production et investir massivement dans le capital humain. C’est tout l’enjeu pour l’Europe centrale. Des pays comme la Pologne ou la Hongrie, n’ont pas de métaux critiques, mais ils misent sur une main-d’œuvre qualifiée et des plans gouvernementaux ambitieux pour intégrer l’IA dans leurs industries et en tirer des bénéfices.

Hélène Drouot : A l’inverse, l’IA présente-t-elle aussi des risques économiques ?

Christine Peltier : Bien sûr, il y a un risque élevé de dépendance à quelques pays. A l’heure actuelle, 82% des capacités mondiales de développement de l’IA sont concentrées entre les Etats-Unis, l’Union européenne et la Chine. La présence de la Chine sur presque toute la chaine de valeur de l’IA pourrait accentuer la dépendance commerciale du monde vis-à-vis de la Chine à court terme. De plus, la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis est un risque géopolitique important qui peut conduire à des ruptures d’approvisionnement dans les chaînes de production. Enfin et tout simplement, les économies sont exposées à une éventuelle correction du boom technologique, c’est-à-dire un éclatement de la « bulle IA ».

Lucas Plé : Merci beaucoup pour vos analyses, Christine et Hélène. En résumé, les pays émergents disposent de différentes ressources stratégiques à faire fructifier grâce à l’essor de l’intelligence artificielle. Les pays bien positionnés dans les chaines d’approvisionnement de l’IA, principalement en Asie, bénéficient à la fois d’un moteur de croissance et d’un atout géopolitique. Les pays producteurs de matières premières sont tout aussi stratégiques, mais ils doivent monter dans les chaines de valeur pour tirer le meilleur parti du développement de l’IA. Les perspectives sont donc favorables ; mais il ne faut pas oublier les risques – économiques, géopolitiques – ainsi que les défis que l’adoption de l’IA implique.

Nous invitons nos auditeurs à explorer en détail ces thématiques en consultant notre dernier numéro d’EcoPerspectives dédié aux économies émergentes, disponible sur le site internet des Etudes Economiques de BNP Paribas. Les liens sont en description.

On se retrouve très vite pour un prochain numéro d’En Eco dans le texte.

EcoPerspectives — Économies Émergentes | 1e trimestre 2026, au 27 février 2026 – Etudes Economiques – BNP Paribas

LES ÉCONOMISTES AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE
Equipe : Économies Émergentes