Les pays d’Asie émergente sont particulièrement vulnérables au choc énergétique provoqué par le conflit au Moyen-Orient. Au-delà des problèmes d’approvisionnement, la hausse des prix constitue un risque significatif pour ces pays, dont la demande intérieure est un moteur important de la croissance. Pour en limiter les impacts, certains pays d’Asie (notamment l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande) ont choisi de subventionner partiellement l’énergie et les engrais. Le surcoût pour leurs finances publiques devrait rester supportable tant que le prix du pétrole n’excède pas en moyenne USD 100 le baril sur l’année. Mais une telle politique de subvention n’est pas sans risque pour leurs finances publiques, et ce d’autant plus si les conditions de financement extérieures se durcissent. L’Indonésie est le pays le plus exposé à une remontée des taux longs américains.
La hausse des subventions devrait modérément creuser les déficits budgétaires L’indonésie est la plus exposée à une remontée des taux longs américains Hausse des subventions pour contenir le coût supporté par les ménages En réponse à la forte hausse des prix internationaux de l’énergie, l’Inde et l’Indonésie (dont les croissances sont principalement tirées par la demande intérieure), ont maintenu fixes les prix de l’essence depuis le début du conflit au Moyen-Orient. La Malaisie a choisi de ne maintenir stable que le prix du carburant utilisé principalement par les ménages (RON 95). La Thaïlande, pour sa part, après avoir laissé ses prix inchangés dans les premières semaines du conflit, a finalement décidé de ne cibler que les ménages et entreprises les plus fragiles en les subventionnant partiellement directement. L’Inde a aussi augmenté ses subventions sur les engrais pour ne pas pénaliser les agriculteurs, au moment où de nombreuses élections avaient lieu dans les États où le parti au pouvoir n’était historiquement pas majoritaire.
Une telle stratégie va peser sur la consolidation budgétaire en cours.
Quel serait le coût budgétaire si le prix du baril de Brent atteignait en moyenne USD 92 en 2026 ? Les pays d’Asie sont dans une position budgétaire beaucoup plus confortable qu’à la veille du choc énergétique induit par le conflit en Ukraine début 2022. À cette époque, ils sortaient à peine de la pandémie et leurs déficits budgétaires avaient atteint des niveaux sans précédent.
L’impact de la hausse des subventions mises en place depuis le début du conflit au Moyen-Orient sur les finances publiques devrait rester modeste (cf graphique 1). Le coût est estimé entre 0,2% du PIB en Malaisie et 0,6% du PIB en Indonésie, en supposant que les devises se stabilisent au niveau actuel, car toute dépréciation supplémentaire contre le dollar augmenterait mécaniquement le coût supporté. En Inde, le coût induit par la hausse des subventions sur les engrais et la perte de recettes budgétaires générée par la baisse des droits d’accise sur les produits pétroliers est estimé à 0,5% du PIB. L’Inde, comme l’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande ont la capacité d’absorber ce nouveau choc sur leurs finances publiques. Néanmoins, le relèvement des subventions aura pour effet de retarder leur consolidation. Le déficit budgétaire de l’Indonésie pourrait excéder le seuil fixé par le parlement à 3% du PIB en 2026, ce qui génèrerait une forte inquiétude de la part des investisseurs étrangers.
Quels seraient les pays les plus vulnérables à une hausse des taux longs américains ? La hausse des rendements obligataires constitue une autre source de risque pour ces pays. Jusqu’à présent, les banques centrales ont maintenu leurs taux directeurs inchangés et la hausse des taux longs est restée contenue. Mais une hausse significative des rendements obligataires américains pourrait changer la donne. Le pays le plus exposé serait l’Indonésie, dont le marché domestique est trop étroit pour couvrir les besoins de financement du gouvernement et compenser un éventuel durcissement des conditions de financement sur les marchés internationaux.
Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, les rendements obligataires à dix ans en Asie émergente ont moins augmenté que lors du conflit en Ukraine. Leur hausse a été comprise entre 0pb en Malaisie et 49pb en Thaïlande (vs +65pb en moyenne en 2022). En revanche, ce mouvement pourrait s’accentuer dans le cas d’une augmentation des taux longs américains, qui pèserait sur ces économies via trois canaux : i) les sorties de capitaux ii) les pressions baissières sur les devises iii) une hausse du service de la dette. Les pays les plus exposés seraient ceux ayant les charges d’intérêt les plus élevées (Inde), avec des maturités courtes, des dettes plus largement détenues par les résidents étrangers (Indonésie, Malaisie) et plus largement libellées en devises (Indonésie).
Le pays dont le gouvernement est le moins exposé à ces risques est la Thaïlande : sa dette (64,2% du PIB) est presque exclusivement libellée en monnaie domestique et détenue par les résidents, alors même que sa charge d’intérêt est faible (6% des recettes).
En revanche, bien que modeste (40,5% du PIB), la structure de la dette du gouvernement indonésien est considérée comme étant la plus fragile parmi les pays étudiés. Elle est détenue à plus de 37% par les investisseurs étrangers et libellée à plus de 29% en devises (cf graphique 2). En outre, le paiement des intérêts sur sa dette est déjà élevé (17,1% de ses recettes budgétaires en 2025), et supérieur au niveau enregistré dans les autres pays, hormis l’Inde.
En Malaisie, même si une part importante de la dette du gouvernement (65,3% du PIB) est aussi détenue par les investisseurs étrangers (21,1% du total), il s’agit d’une dette avec une longue maturité, ce qui réduit sa vulnérabilité à la volatilité des marchés financiers internationaux. De plus, les marchés de capitaux domestiques et la base d’investisseurs locaux sont suffisamment développés pour financer les besoins du gouvernement.
Finalement, même si la dette du gouvernement indien est la plus élevée (84,3% du PIB), sa structure est sans risque : elle est presque exclusivement libellée en monnaie locale et détenue par les résidents. En revanche, la charge des intérêts sur la dette est déjà très lourde (37,1% de ses recettes budgétaires), ce qui contraint fortement ses dépenses d’investissement. Un relèvement significatif des taux d’intérêt (domestiques) constitue le risque principal.