Edito

De la mine à la puce : comment les pays émergents peuvent tirer parti de la demande en IA

23/02/2026
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Avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA), les pays émergents dotés de ressources stratégiques – telles que les métaux critiques et les capacités de production de semiconducteurs – deviennent des acteurs clés. Les pays bien positionnés dans les chaînes d’approvisionnement de l’IA bénéficient à la fois d’un moteur de croissance et d’une carte maîtresse dans leurs relations internationales.

Les économies industrialisées d’Asie, qui fabriquent plus de 85% des puces électroniques exportées dans le monde, sont les mieux placées pour tirer parti de l’expansion de la demande en IA. Toutefois, cet avantage les expose davantage que d’autres au risque de correction du boom technologique actuel. Les pays producteurs de minerais critiques essentiels à l’IA disposent également d’un atout, et la recherche de partenariats permettant d’attirer les investissements étrangers sera décisive pour mieux se positionner dans les chaînes d’approvisionnement.

Enfin, qu’ils soient producteurs de minerais ou de puces, ces pays sont tous exposés aux risques liés à la concentration élevée des principaux acteurs de l’IA dans un contexte de fortes tensions géopolitiques.

Contre toute attente, la croissance moyenne des économies émergentes n’a pas ralenti en 2025 par rapport à 2024, en dépit de l’ampleur du choc protectionniste américain et des tensions géopolitiques. Elle s’est établie à 4,3% selon nos dernières estimations, comme l’année précédente. Cette bonne performance a été favorisée par des conditions financières extérieures généralement accommodantes, l’assouplissement des politiques monétaires nationales et la poursuite de la désinflation, par la résistance du commerce mondial et la réorganisation des échanges en réaction aux droits de douane imposés par les États-Unis[1] et, enfin, par la très forte augmentation des investissements dans les technologies, en particulier l'intelligence artificielle (IA).

Dans notre scénario central pour 2026, ces facteurs de soutien devraient persister même s’ils s’atténueraient[2]. La croissance dans les pays émergents ne devrait ralentir que très modérément, atteignant 4,1% en moyenne selon notre prévision. Ce scénario suppose, entre autres, la poursuite de l’essor de l’utilisation de l’IA et l’expansion toujours rapide des investissements dans les infrastructures de l’IA. Ceux-ci continueront de tirer la demande mondiale de biens électroniques, d’énergie et de matières premières critiques nécessaires à cette technologie.

Opportunités liées à l’IA : les pays d’Asie sont les mieux positionnés

Pays émergents et IA : des positionnements divers

Les positionnements des pays émergents vis-à-vis de l’IA sont très divers, qu’il s’agisse de leur capacité à innover, à financer et à adopter les technologies, de leur sensibilité aux effets de l’IA sur la productivité et sur l’emploi, ou de leur position dans les chaînes d’approvisionnement. Ces dernières nous intéressent plus particulièrement ici car elles constitueront en 2026, comme en 2025, le principal canal de transmission des effets de l’essor du secteur de l’IA aux économies émergentes.

En effet, pour le moment, l’impact de l’expansion de l’IA sur la croissance des économies émergentes (hors Chine) passe principalement par les effets d’entraînement des investissements dans les infrastructures physiques de l’IA. Même si on s’attend à une adoption de l’IA plus rapide que pour les innovations précédentes, son impact sur la productivité ne pourra se matérialiser qu’après un (long) temps de diffusion de la nouvelle technologie, et à condition que des investissements en capital physique et humain facilitent son adoption (renouvellement des équipements, réorganisation des processus de production, formation, etc.).

Au sein des économies émergentes, les pays d’Asie les plus développés, la Chine, les pays d’Europe centrale et la Turquie apparaissent les mieux positionnés pour déployer et utiliser l’IA, selon les indices de préparation à l’IA établis par le FMI (cf. graphique). La capacité des pays d’Amérique latine et, surtout, d’Afrique subsaharienne (ASS) à utiliser l’IA est beaucoup plus limitée (l’indice AIPI moyen pour l’ASS est de 0,33).

Dans l’ensemble, les pays émergents sont actuellement moins bien placés que les pays avancés pour tirer profit de l’adoption et de la diffusion de l’IA (l’indice AIPI moyen des pays du G7 est de 0,72). En revanche, ils sont mieux positionnés dans les chaînes d’approvisionnement de l’IA. Celles-ci englobent les activités liées aux industries des puces (conception, fabrication et assemblage), équipements et autres matériels électroniques, ainsi qu’aux infrastructures de l’IA (telles que les supercalculateurs et centres de données). Ces secteurs sont extrêmement gourmands en capitaux, en énergie, en eau et en minerais. Ils sont également devenus hautement stratégiques.

Par conséquent, les pays bien positionnés dans les chaînes de l’IA – essentiellement les producteurs de métaux critiques, d’électricité, et de semiconducteurs de pointe – disposent à la fois d’un moteur de croissance et d’un atout géopolitique.

Cet avantage devrait se consolider à court terme, si on suppose que le boom des investissements dans les centres de données et autres infrastructures de l’IA se poursuivra. Actuellement, les investissements envisagés en 2026 par les quatre principaux acteurs du secteur aux États-Unis (Amazon, Microsoft, Meta, Google) s’élèvent à USD 620 mds, soit quatre fois le montant de 2023 et une hausse de 60% par rapport à 2025. Ces investissements tireront la demande mondiale de semiconducteurs, dont le marché devrait croître de +26% en 2026 (après +22% en 2025), selon les prévisions de l’organisation World Semiconductor Trade Statistics.

Pour évaluer le positionnement des pays dans les chaînes d’approvisionnement, nous utilisons les données d’exportations de « biens facilitateurs de l’IA » ou « bien liés à l’IA », estimées par Oxford Economics et basées sur la nomenclature de l’OMC. Celle-ci conduit à une estimation large des exportations de biens liés à l’IA. En effet, elle inclut les matières premières, les produits chimiques, les équipements, les semiconducteurs, et les autres matériels électriques et électroniques utilisés dans l’IA, mais aussi « susceptibles d’être utilisés » dans l’IA (donc possiblement aussi dans d’autres applications). Pour 2025, le total de ces exportations de « biens liés à l’IA » est estimé à USD 3300 mds, soit environ 12% des exportations mondiales de marchandises. Les semiconducteurs et autres composants électroniques constituent environ 70% du total, les équipements 25%, et les matières premières et produits chimiques moins de 5%. Ce dernier chiffre, qui peut surprendre, contraste avec le caractère stratégique des matériaux critiques nécessaires à l’IA mais s’explique par les quantités finalement très petites qui sont utilisées.

L’IA au cœur de la stratégie de développement chinoise

L’IA est au cœur de la stratégie de Pékin visant à étendre la suprématie technologique de la Chine au niveau mondial, et à renforcer son autonomie et sa sécurité nationale. Elle est devenue un terrain d’intense compétition avec les États-Unis. Sur le plan intérieur, l’IA est également un élément central de la stratégie économique des autorités. L’innovation, le développement de l’IA et son déploiement généralisé dans le pays doivent stimuler les gains de productivité et soutenir la croissance, à un moment où la Chine en ajuste les principaux moteurs et fait face à un déclin démographique. Le pays est d’ailleurs plutôt bien positionné pour adopter l’IA, selon l’indice de « préparation à l’IA » établi par le FMI. L’initiative « AI + », dévoilée en août dernier, a confirmé les objectifs de Pékin, et le Plan quinquennal 2026-2030 devrait donner un rôle central à l’IA dans le développement des « nouvelles forces productives de qualité ».

Dans la course à l’IA face aux États-Unis, la Chine comble son retard très rapidement depuis quelques années, grâce à une accélération de l’innovation et des investissements massifs. Les États-Unis conservent leur nette avance dans la puissance de calcul et la conception des puces les plus performantes, et contrôlent la vente de ces puces (Nvidia) à la Chine. La Chine, de son côté, contrôle l’offre de matériaux critiques, et est leader dans les modèles open source et la collecte et la gestion de données. La Chine a la stratégie, les infrastructures, l’énergie, les matériaux critiques et les capitaux pour poursuivre le développement de l’IA. La rivalité et la course à la suprématie technologique avec les États-Unis seront des facteurs déterminants de l’évolution (et le découplage) des chaînes de production à moyen terme.

Les pays industrialisés d’Asie , premiers bénéficiaires

Les pays industrialisés d’Asie occupent une place de choix dans la chaîne d’approvisionnement de l’IA, étant donné la spécialisation de leur base d’exportations dans les semiconducteurs et autres biens de haute technologie. Plus de 85% des exportations mondiales dans le secteur des semiconducteurs[3] et 65% des exportations mondiales de biens « liés à l’IA »[4] proviennent des pays d’Asie.

Leur spécialisation leur a largement profité au cours des derniers mois. Si la solide croissance du commerce mondial en 2025 a été généralisée (hausse des exportations totales estimée à +5% en volume), elle a davantage bénéficié à l’Asie (+14,8% en volume pour les pays les plus avancés[5], +8,5% pour la Chine et +6,4% pour les autres pays de la région). Le secteur technologique a contribué pour plus de 80% à la croissance des exportations de l’Asie hors Chine depuis avril 2025 (et pour près de 60% à celle des exportations chinoises)[6].

La Chine occupe une position dominante dans le secteur de l’IA au niveau mondial. Elle est présente sur presque toute la chaîne de valeur et fournit 21% du total des biens liés à l’IA exportés dans le monde.

La position de Taiwan est également ultra stratégique car elle au cœur de la chaîne d’approvisionnement des semiconducteurs essentiels au secteur de l’IA. Cette position s’appuie sur le degré élevé d’ouverture et de spécialisation de son économie (61% de ses exportations sont des biens liés à l’IA, soit le taux le plus élevé au monde) et sur sa très forte avance technologique. Taiwan fournit 11% des biens liés à l’IA et 15% des semiconducteurs exportés dans le monde, et fabrique la quasi-totalité des puces les plus puissantes spécialisées pour l’IA. Les exportations totales de Taiwan ont bondi de +35% en valeur en 2025 (dont +79% vers les États-Unis). Ce leadership constitue également un atout stratégique mis en avant par Taiwan dans ses négociations avec les États-Unis et ses autres partenaires commerciaux.

Après la Chine, Taiwan et les États-Unis, les pays les mieux positionnés dans les chaînes d’approvisionnement de l’IA sont les autres pays les plus avancés d’Asie, puis le Vietnam et la Malaisie, ainsi que l’Allemagne, les Pays-Bas et le Mexique. Ces pays représentent entre 3% et 8% environ des exportations mondiales de biens liés à l’IA en 2025, toujours selon la nomenclature de l’OMC.

Dans le secteur des semiconducteurs, la chaîne de valeur se caractérise par une extrême fragmentation, que l’on retrouve dans l’organisation de la production en Asie. La Chine est présente aux différents stades de la production. Taiwan, la Corée du Sud et le Japon sont spécialisés dans la fabrication de plaquettes de silicium (sur lesquelles sont gravées les circuits intégrés). Ces trois pays, ajoutés à la Chine, représentaient 80% des capacités de production des plaquettes en 2025. Plus en aval dans la chaîne, la Malaisie, le Vietnam, ou encore les Philippines sont spécialisés dans l’assemblage, le test et le packaging (OSAT) des puces pour former les composants électroniques. Même si la valeur ajoutée dans le PIB est plus modeste, le dynamisme du secteur en 2025 a fortement tiré leur croissance économique.

Producteurs de matériaux critiques : une position stratégique

Les matières premières représentent seulement 2% des exportations mondiales de biens liés à l’IA (toujours selon la nomenclature de l’OMC). Elles sont pourtant stratégiques. Les fournisseurs les plus importants se trouvent au Moyen-Orient (notamment les Émirats Arabes Unis), en Asie (notamment l’Indonésie) et en Amérique latine.

La demande mondiale des matières premières essentielles à l’IA (pour les puces et les data centers) va fortement augmenter dans les prochaines années. Tous ces matériaux sont « critiques » en raison de leur faible substituabilité, de leur importance dans la création de valeur de l’industrie mondiale, et de la concentration géographique des pays fournisseurs.

L’exploration, l’extraction et le traitement des minerais sont des processus difficiles, longs et coûteux, mais les quantités nécessaires à leur utilisation finale sont réduites. Par conséquent, d’importantes difficultés d’approvisionnement, directement dues à des problèmes de production ou des goulets d’étranglement, ne sont pas le risque le plus élevé à court terme. En revanche, le caractère critique de ces matériaux et les enjeux de l’IA leur confèrent un rôle d’instrument stratégique dans les relations internationales et les négociations commerciales. Les métaux critiques sont l’objet d’un nombre croissant de restrictions aux exportations ces dernières années, et les tensions géopolitiques persistantes accentuent la vulnérabilité des chaînes de l’IA au risque de ruptures d’approvisionnement.

C’est surtout la Chine qui dispose d’un moyen de pression puissant du fait de sa position largement dominante dans la production de matériaux critiques. Les pays avancés prennent des mesures pour réduire cette vulnérabilité[7], mais répondre à la demande nationale prendra des décennies, alors que la Chine applique un plan de développement défini depuis plusieurs années déjà. L’expansion de l’IA pourrait donc accentuer, au moins à court terme, la dépendance du monde vis-à-vis de la Chine, la rivalité sino-américaine et les tensions géopolitiques.

Dans ce contexte, le boom du secteur de l’IA ouvre des opportunités économiques aux pays émergents disposant de réserves de minerais critiques. Alors que l’effet de leurs exportations de ces matériaux sur la croissance reste pour l’instant modeste, ces pays disposent d’un avantage stratégique pour nouer des partenariats, attirer les investissements étrangers, développer de nouveaux projets dans le secteur minier, même au détriment de l’environnement, et tirer parti de l’expansion de l’IA.

Les pays d’Europe centrale ne possèdent pas d’avantages comparatifs évidents dans les chaînes d’approvisionnement de l’IA. Cependant, ils disposent d’une main d’œuvre éduquée et d’infrastructures qui devraient aider à la diffusion de l’IA et son adoption par la population et dans l’économie. En outre, les gouvernements d’Europe centrale, comme ceux du Moyen-Orient, sont engagés dans des plans ambitieux qui visent à utiliser l’IA comme levier de développement économique (Cf. notre prochain EcoPerspectives-Émergents).


[1] Cf. BNP Paribas, EcoWeek, Le commerce mondial n'a pas seulement survécu au Liberation Day, il en sort renforcé. 16 février 2026.

[2] Cf. BNP Paribas, EcoWeek, Les économies émergentes en 2026 : confiance prudente. 19 janvier 2026.

[3]Calculs BNP Paribas pour 2024-2025, données ITC / COMTRADE.

[4]Estimation pour 2025 à partir des données Oxford Economics.

[5]Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong (dont 99% des exportations sont des réexportations de biens provenant principalement de Chine et autres pays d’Asie), Singapour (dont 75% des exportations sont des réexportations ou des exportations de produits pétroliers).

[6]La grande majorité des biens électroniques reste exemptée de droits de douane aux Etats-Unis.

[7]Cf. BNP Paribas, EcoInsight, Union européenne : transition bas-carbone et souveraineté énergétique, un parcours semé d’embûches, Février 2026.

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