Avant le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient fin février, nos prévisions pour 2026 pour les principales économies avancées se caractérisaient par plus de croissance et moins d’inflation. Ce nouveau conflit dans le Golfe persique change la donne. Le choc énergétique qui s’ensuit est, en effet, de type stagflationniste : les prévisions de croissance sont revues en baisse et celles d’inflation en hausse, avec une ampleur variable selon les pays.
La plupart des facteurs de soutien en 2025 seraient encore à l’œuvre en 2026 et permettraient d’amortir le choc. Selon l'hypothèse centrale d'un conflit perdant en intensité d’ici la fin du deuxième trimestre, la croissance en 2026 serait amputée de 0,4 point de pourcentage (moyenne des révisions sur les pays considérés ici) et l’inflation augmenterait de 1,1 point de pourcentage.
Le soutien budgétaire resterait limité et ciblé, faute de marge de manœuvre. Un soutien monétaire n’est, en revanche, pas à l’ordre du jour. Les banques centrales se montrent, pour l’heure, plus préoccupées du risque inflationniste que de l’impact négatif sur la croissance. Elles semblent prêtes à remonter leurs taux directeurs mais la question n’est pas tranchée. C’est notre scénario pour la BCE et la Banque d’Angleterre (BoE). Pour la Banque du Japon (BoJ), une telle décision s’inscrirait dans le resserrement monétaire en cours. La Fed, quant à elle, s’en tiendrait au statu quo .
En début d’année, nous nous attendions à ce que 2026 soit aussi agitée que 2025 et marquée par un renforcement de la croissance : une année agitée par les développements et les tensions géopolitiques des tous premiers jours et une croissance renforcée par la montée en puissance des facteurs de soutien à l’œuvre en 2025 (incertitude moins élevée, conditions financières favorables, prix du pétrole bas, résistance du commerce mondial, boom de l’IA, réveil européen, bonne tenue du marché du travail, inflation réduite, politique monétaire moins restrictive et politique budgétaire globalement neutre). Il s’agissait de transformer l’essai et de surmonter, comme en 2025, les obstacles malgré les risques : les pressions haussières sur les taux d’intérêt long, plein effet du choc tarifaire américain, escalade commerciale, correction boursière causée par l’éclatement du boom de l’IA, menaces sur l’indépendance de la Fed, géopolitique[1] .
D’un choc à l’autre Quelques mois plus tard, le risque géopolitique a ressurgi. L’offensive israélo-américaine en Iran, le 28 février dernier, et l’extension du conflit à la région ont même porté l’indicateur de risque géopolitique à un pic historique comparable à celui atteint lors du déclenchement de l’offensive russe en Ukraine (cf . graphique 1). En outre, la capacité de résistance de l’économie mondiale est fortement mise à l’épreuve par le nouveau choc énergétique causé par cette nouvelle guerre. Ce choc touche tous les pays mais à des degrés divers, en fonction de leur degré d’exposition et de leur capacité d’absorption. C’est un choc négatif pour l’économie mondiale, qui ne fait que des perdants, même si les pays exportateurs nets d’hydrocarbures seront moins impactés que les pays importateurs nets. Parmi les sept économies avancées passées en revue dans ce numéro d’EcoPerspectives, les États-Unis sont les moins vulnérables, tandis que l’Italie, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Japon sont plus exposés ; et la France et l’Espagne se situent dans un entre-deux.
La guerre au Moyen-Orient fait grimper le risque géopolitique à un pic proche de celui atteint lors du déclenchement de la guerre en Ukraine
Privée d’un certain nombre de ses facteurs de soutien (prix du pétrole, incertitude, inflation, conditions monétaires favorables), à quel point la croissance résistera-t-elle au choc grâce à l’effet amortisseur des autres facteurs encore à l’œuvre ? À quel point faut-il aussi s’inquiéter du décalage apparent entre, d’un côté, la vision des marchés boursiers plutôt bénigne et la désescalade géopolitique qu’ils “pricent” et, de l’autre, une réalité de terrain plus difficile, complexe et incertaine, avec de fortes craintes (ruptures d’approvisionnement en carburants et en produits dérivés, retour à la normale tardif) ? Excès d’optimisme d’un côté, de pessimisme de l’autre ? À ce stade, il n’est pas facile de trancher.
Prévisions de croissance (moyenne annuelle, %, par ordre décroissant en 2026) : ancien et nouveau scénario
En synthèse, notre nouveau scénario central coupe la poire en deux : il acte un choc certain amorti par les quelques forces de soutien plus structurelles à l’œuvre. Un scénario de crise économique grave ne peut toutefois être écarté : plus le choc durera, plus le risque d’effets négatifs en cascade et non linéaires grandira, d’autant plus que le risque de se heurter aux limites des politiques budgétaires et monétaires augmente également.
Prévisions d’inflation (moyenne annuelle, %, par ordre décroissant en 2026) : ancien et nouveau scénario Notre scénario central fait l'hypothèse que le conflit et les perturbations logistiques associées perdront en intensité d’ici à la fin du deuxième trimestre. D’après nos prévisions, le choc énergétique enlèverait alors 0,4 point de pourcentage à la croissance en 2026 (moyenne des révisions de nos prévisions sur les économies couvertes dans cette publication) et ajouterait 1,1 point de pourcentage à l’inflation. Les pays où la révision est la plus marquée sont l’Allemagne pour la prévision de croissance (revue en baisse) et l’Italie et l’Allemagne pour l’inflation (rehaussée) ; les pays où la révision est la moins importante sont l’Espagne pour la croissance et les États-Unis pour l’inflation (cf . graphiques 2 et 3). À la faveur des soutiens qui continueraient de jouer, le choc resterait globalement surmontable, aussi parce que le contexte économique est, de prime abord, moins inflationniste qu’en 2022 ( cf. notre dernier EcoInsight ) . La propagation de la hausse des prix de l’énergie aux autres postes de l’indice des prix à la consommation sera néanmoins surveillée de près.
Il ne faut pas négliger les éléments de soutien La consommation des ménages apparaît la variable la plus vulnérable à ce nouveau choc énergétique, tandis que l'investissement (privé comme public) pourrait mieux résister. D’une part, la détérioration du pouvoir d’achat des salaires réels (l’inflation anticipée est de nouveau supérieure à la progression des salaires nominaux qui ralentit) est négative pour le budget des ménages mais positive pour les marges des entreprises. D’autre part, l’investissement de ces dernières et du secteur public continuerait d’être porté par des vents favorables, certains communs à tous les pays (IA, défense, décarbonation, électrification) et d’autres spécifiques mais avec des effets d’entraînement globaux (infrastructures en Allemagne, aéronautique pour la France, fonds européens pour l'Italie et l'Espagne). L’ensemble permettrait d’amortir l’effet négatif de l’incertitude, de la remontée des coûts de production et des taux d’intérêt. Les facteurs qui soutiendraient l’investissement bénéficieraient aussi au commerce extérieur, également dynamisé par la reconfiguration en cours des échanges mondiaux et le regain des échanges intra-européens.
Les données d’enquête du mois de mars portaient une première trace immédiate, mais contenue, du conflit dans le Golfe, plus marquée du côté de la confiance des ménages que de celui des entreprises (illustrant la plus grande sensibilité des ménages). Du côté du climat des affaires, la trace est plus marquée dans le secteur des services que dans le manufacturier (illustrant les vents porteurs dans ce secteur)[2] . Selon une formule classique mais juste, il faut s’attendre à ce que la situation empire pendant quelques mois encore avant qu’elle ne s’améliore de nouveau. C’est, en tout cas, ce qui est inscrit dans notre scénario.
La résistance du marché du travail sera également éprouvée. Or, cet élément jouera un rôle central pour amortir les répercussions du choc énergétique sur la consommation des ménages. Avant le déclenchement de la guerre en Iran, les indicateurs étaient mitigés avec des signes d’affaiblissement et d’autres de bonne tenue. L’équilibre particulier, inconfortable mais soutenable, qui caractérise le marché du travail américain (peu d’embauches et peu de licenciements) est un bon exemple. À l’horizon des prochains mois, nous nous attendons à ce que le taux de chômage dans les principales économies avancées soit globalement poussé à la hausse, mais dans des proportions limitées.
La politique budgétaire devrait aussi apporter un soutien, bien que limité, en ciblant au mieux les aides (faute de marge de manœuvre). La plupart des gouvernements sont contraints par des niveaux de ratio de dette public très élevés et des arbitrages déjà difficiles entre les ressources et les économies budgétaires à dégager pour faire de la place aux « anciennes nouvelles » dépenses (défense, décarbonation, vieillissement…), des contraintes exacerbées par l’orientation haussière des taux longs (cf. notre dernier EcoInsight ) pour plus de détails sur les mesures prises jusqu’ici. L’Europe peut cependant compter sur d’autres leviers visant à renforcer conjointement et structurellement sa croissance et son marché intérieur (cf . tableau).
Plan « Une Europe, un marché » - Conseil européen des 18 et 19 mars 2026 Les banques centrales prudentes, attentistes mais sur le qui-vive Si la tâche des gouvernements n’est pas aisée, celle des banques centrales l’est encore moins. Elles font face à un dilemme : augmenter leurs taux directeurs pour contrer le risque inflationniste (mais affaiblir davantage la croissance) ou les baisser pour répondre aux risques baissiers sur l’activité (mais alimenter l’inflation) ? Pour l’heure, la prudence et la patience restent de mise le temps d’observer comment la situation évoluera véritablement. Leur réponse dépendra de leur fonction de réaction propre, du risque qui se matérialisera en premier (et avec quelle force) mais aussi peut-être des mesures que prendront les gouvernements (moins elles seront importantes, moins les banques centrales auront à en contrer les effets de soutien à la demande pour contenir l’inflation).
Les banques centrales sont aussi sur le qui-vive et se montrent prêtes à réagir, à la hausse plus qu’à la baisse au moment d’écrire ces lignes. D’après nos prévisions, la BCE, la BoE et la BoJ (pour qui cela s’inscrirait dans son resserrement en cours) passeraient à l’acte, tandis que la Fed privilégierait le statu quo .
Achevé de rédiger le 23/04/2026