Podcast - En ECO dans le texte

Comment l’Europe peut-elle gagner sa souveraineté énergétique?

30/04/2026

Bienvenue dans ce nouvel épisode d’En Eco Dans Le Texte, le podcast des Études Économiques de BNP Paribas. Dans ce numéro, nous avons reçu Pascal Devaux pour discuter d’un sujet crucial pour l’Europe : sa dépendance énergétique. La dépendance aux importations montre le déficit de souveraineté énergétique de l’Union européenne. Cela concerne à la fois le mix énergétique primaire et les équipements nécessaires à sa transition bas-carbone.

L’Union progresse néanmoins, mais très lentement.

À quel point l’Union européenne est-elle dépendante ? Quelles pistes pourraient lui permettre d’inverser la tendance, ou du moins de progresser ? C’est ce que nous allons aborder dans ce numéro.

Transcription

Audrey Binet : Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans En Éco dans le texte, le podcast des Études économiques de BNP Paribas. Aujourd’hui, nous nous penchons sur un sujet crucial?pour l’Europe : sa dépendance énergétique.

Nous venons d’entendre un extrait de la conférence de presse de’Ursula van der Leyen, du 13 avril dernier. Elle s’alarmait alors de la hausse du cout des importation d’hydrocarbures pour l’union européenne depuis le début du conflit au Moyen-Orient. Elle chiffrait ce surcout à 22 mds d’euros.

Cette dépendance aux importations montre le déficit de souveraineté énergétique de l’Union européenne. Cela concerne à la fois le mix énergétique primaire et les équipements nécessaires à sa transition bas-carbone.

L’Union progresse néanmoins mais lentement, trop lentement diront certains.

À quel point l’UE est-elle dépendante ? Quelles pistes pourraient lui permettre d’inverser la tendance, ou du moins de progresser ?

Pour en parler, j’accueille Pascal Devaux, économiste spécialiste de l'énergie des Études économiques de BNP Paribas.

Bonjour Pascal

Pascal Devaux : Bonjour.


Audrey Binet : Pascal, pouvez-vous brosser le tableau général de la situation. Nous donner quelques chiffres ?

Pascal Devaux : Commençons par le mix énergétique primaire européen, c’est-à-dire l’ensemble de l’énergie nécessaire pour produire de l’électricité, se déplacer, se chauffer, faire fonctionner les usines, etc. Il est composé à 67% d'hydrocarbures, 23% d’énergie renouvelables et 10% de nucléaire.

L’Europe reste très dépendante des importations : environ 57% des besoins du mix primaire sont importés. C’est une moyenne européenne, le taux de dépendance varie bien sûr énormément d’un pays à l’autre.

Ce chiffre est plutôt stable, pourtant des progrès ont été réalisés : depuis 2000 la décarbonation du mix énergétique primaire européen a progressé grâce au développement des énergies renouvelables. la consommation européenne de pétrole a baissé de 1% par an et celle de gaz naturel est restée quasi stable (avec -0,2 % entre 2000 et 2021). Le charbon a connu la baisse plus marquée avec une baisse de 8 % en moyenne annuelle depuis 2018.

Audrey Binet : Quelle est la part des énergies renouvelables aujourd'hui dans le mix énergétique primaire ?

Pascal Devaux : Leur part atteint actuellement environ 23% du mix contre 6,5% en 2000.

Si on inclut le nucléaire, l’ensemble des énergies décarbonées représentent environ un tiers du mix énergétique primaire.

En parallèle, si on considère le mix électrique, c’est-à-dire quelles sources d’énergie on produit de l’électricité, depuis 2024, la contribution des énergies renouvelables à la production d’électricité en Europe est supérieure à celle des hydrocarbures. Depuis[AB1] 2000, la consommation européenne de pétrole a baissé de 1% par an et celle de gaz naturel est restée quasi stable (avec -0,2 % entre 2000 et 2021). Le charbon a connu la baisse plus marquée avec une baisse de 8 % en moyenne annuelle depuis 2018.

Audrey Binet : La consommation de pétrole, de gaz et de charbon a donc baissé. Malgré cela, la dépendance de l’Europe aux importations est stable. Comment l’expliquez-vous ?

Pascal Devaux : Concernant le pétrole, la dépendance est stable, supérieure à 90%, étant donné que la production européenne est en baisse constante. Pour le gaz, la situation de dépendance s’est aggravée car la part des importations est passée de 68% en 2010 à 90% en 2024. C’est principalement dû à la baisse des réserves disponibles en Europe : la production de gaz a baissé de 36% depuis 2010, notamment aux Pays-Bas. Donc essentiellement pour des raisons géologiques.


Audrey Binet : Comment l’Union européenne compte-elle réduire cette dépendance aux énergies fossiles ?

Pascal Devaux : L’UE veut ramener le taux de dépendance moyen à 50 % d’ici 2030. Cela passera par une réduction de la part des énergies fossiles dans le mix énergétique. L’UE compte, pour cela, sur l’essor des énergies renouvelables. Elle veut atteindre 40% d’énergies décarbonées dans le mix énergétique primaire d’ici à 2030.

Audrey Binet : L’UE reste donc très dépendante des pays producteurs de combustibles fossiles. Prenons le cas particulier de la Russie. Le programme RePower?EU lancé en 2022 devait mettre fin aux importations de combustibles russes d’ici 2027. Où en est-on ?

Pascal Devaux : Jusqu’à maintenant, la réduction de la consommation de gaz est en ligne avec les objectifs du programme RePower. La part du gaz russe dans les importations totales de l’Europe est passée de plus de 50% avant 2022 à 13% au premier trimestre 2026. Et cette proportion devrait continuer de se réduire dans les années à venir.

Mais le gaz russe n’a pas été remplacé par du gaz européen, pour les raisons géologiques que j’ai déjà évoquées, mais par le GNL américain dont les importations ont quadruplé depuis fin 2021. Elles représentent actuellement 28% des importations totales de gaz de l’UE.

Il est extrêmement difficile de faire des projections pour savoir quelle seront les sources d’approvisionnement de l’Europe à l’avenir. Le marché du GNL est actuellement fortement perturbé par le conflit au Moyen-Orient. A commencer par la destruction d’importantes capacités de production au Qatar, qui était le deuxième producteur mondial de GNL avant la guerre. On peut penser que l’augmentation des capacités de production au Qatar va être retardée, ce qui augmentera la dépendance de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis.

Audrey Binet : Qu’en est-il des produits pétroliers raffinés : le carburant pour avions et le diesel ?

Pascal Devaux : Dans ce domaine, l’Europe est aussi clairement dans une position de dépendance et de faiblesse. On assiste depuis une vingtaine d’années à un déplacement massif des capacités de raffinage de l’Europe vers l’Asie, et vers le Moyen-Orient dans une moindre mesure. Ainsi, depuis 2000, la part des capacités européennes de raffinage a baissé de 22% à 14% du total mondial, tandis qu’elle est passée de 26% à 36% en Asie sur la même période.


Audrey Binet : Quel risque cela présente-t-il pour l’Europe ?

Pascal Devaux : Dans le contexte actuel de guerre au Moyen-Orient, étant donné la dépendance des raffineries asiatiques au pétrole provenant du Golfe, les producteurs asiatiques de carburant doivent réduire leur production. Par conséquent, ces pays peuvent décider de moins exporter pour privilégier leur propre marché, comme la Chine l’a fait quelques jours après le déclenchement du conflit. Or, les stocks européens de produits raffinés ne dépassent pas deux mois, et un blocage prolongé du détroit d’Ormuz exposerait l’Europe à des pénuries.

Audrey Binet : Parlons maintenant de la chaîne de valeur des « cleantech », les technologies vertes, indispensable à la transition bas-carbone, l’autre objectif majeur de l’Europe. L’UE est-elle plus souveraine dans ce domaine??

Pascal Devaux : Le tableau est contrasté selon les catégories d’équipement.

L’Europe est exportatrice nette d’équipements liés à l’éolien depuis 2000, dont elle détient 16?% des capacités mondiales de production (c’est le double des États-Unis).

Pour le photovoltaïque, les aimants permanents et une partie importante de la chaine de valeur des batteries, la dépendance à la Chine demeure forte. Elle détient plus des 3/4 des capacités de production mondiales de panneaux photovoltaïques et produit 93?% des aimants permanents (qui sont essentiels pour l’éolien et les véhicules électriques). La Chine reste incontournable dans le secteur des véhicules électriques et des batteries stationnaires. Or, ces batteries sont essentielles pour la décarbonation de l’économie européenne car elles permettent de stocker l’électricité et de rendre ainsi plus flexible la production d’énergie renouvelable. Le déficit commercial européen dans ce segment a augmenté de 45% en 2025 par rapport à 2024. C’est énorme et cela ne va pas dans le bon sens !

Audrey Binet : La question de la souveraineté s’applique à l’ensemble de la chaîne de valeur. Or, ces technologies vertes dépendent de matériaux critiques comme le cuivre, le lithium, les terres rares, etc.

Pascal Devaux : C’est un point de vulnérabilité majeur de la chaîne de valeur des technologies propres.

Il est très compliqué de réduire à court terme les importations de matériaux critiques car très peu de pays possèdent des gisements, les exploitent et raffinent. Ce secteur est très concentré géographiquement. La Chine extrait ainsi 59?% du minerai de terres rares au niveau mondial et en réalise plus de 90% du raffinage. On retrouve la même domination chinoise pour le raffinage du graphite, du lithium et du cobalt.

Audrey Binet : Quels sont les effets directs des tensions géopolitiques et géoéconomiques sur l’accès à ces matériaux ?

Pascal Devaux : Ces dernières années, la multiplication des tensions géopolitiques et la mise en place par plusieurs pays de mesures protectionnistes compliquent l’accès aux matériaux critiques

Entre 2009 et 2023, les restrictions à l’exportation de matériaux bruts industriels ont été multipliées par cinq au niveau mondial. Les terres rares, en particulier, ont acquis une dimension géopolitique : la demande mondiale ne cesse de croître et les producteurs utilisent leur position dominante pour contrôler le marché.

Pour tenter de réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine, l’Europe et les Etats-Unis ont signé des accords commerciaux et d’investissements avec d’autres pays producteurs, comme le Canada ou l’Australie.

Audrey Binet : Pascal, pouvez-vous nous parler des initiatives mises en place par l’UE dans ce domaine?

Pascal Devaux : En ce qui concerne les matériaux critiques, l'Europe a pris plusieurs initiatives. D’abord en 2023, le Green Deal Industrial Plan et, en 2024, le critical raw materials act qui visent à réduire la vulnérabilité européenne dans ce secteur. Plus récemment, la Commission européenne a lancé le plan « ReSource?EU » afin de sécuriser l’approvisionnement en matériaux critiques grâce à une politique spécifique de stockage, et des partenariats internationaux, notamment avec le Canada, le Kazakhstan, le Groenland, le Chili et la Namibie. Par ailleurs, une cinquantaine de projets stratégiques ont été identifiés (dans les domaines de l’extraction, du traitement et du recyclage des matériaux critiques). Ces projets doivent être mis en oeuvre d’ici à 2030. Cela représente EUR 22,5 mds d’investissements.

Ces initiatives devraient permettre de développer les capacités de production européennes et de diversifier les approvisionnements. Mais cela ne réduira que partiellement la dépendance aux importations.

Audrey Binet : Après ce rapide tour d’horizon des dépendances, d’après vous, quels leviers l’Europe devra privilégier pour renforcer sa souveraineté énergétique ?

Pascal Devaux : Je vois trois axes majeurs

La priorité numéro un reste de réduire notre dépendance aux hydrocarbures en continuant à décarboner notre mix énergétique et en accélérant l’électrification des usages. Les politiques publiques nationales manquent parfois de continuité dans ce domaine. Des mesures viennent d’être annoncées en France, même si elles sont d’une ampleur assez limitée, et la Commission européenne reste elle-aussi active dans ce domaine.

Deuxièmement, la diversification des sources d’approvisionnement. La géologie fait que nous resterons dépendants dans de nombreux domaines, mais diversifier les sources d’approvisionnement pour le gaz, qui de toute façon restera un élément important du mix énergétique européen, et pour les matériaux critiques permettra de réduire la vulnérabilité européenne à moyen terme.

Troisièmement, le renforcement de la chaîne de valeur européenne dans les matériaux critiques et les technologies propres. Cela passe notamment par la mise en œuvre des projets du plan ReSource?EU. Concernant les technologies de la transition, le segment des batteries paraît être prioritaire. C’est un élément clé dans le processus de décarbonation du mix électrique et dans l’électrification des usages.


Audrey Binet : En bref, moins de dépendance aux hydrocarbures, plus d’investissements dans le renouvelable, et une chaîne d’approvisionnement des matériaux critiques plus résiliente.

Pascal Devaux ?: Exactement.

Audrey Binet : Nous aurons l’occasion d’en reparler. Merci Pascal.

Pour aller plus loin sur ces sujets de dépendance et de souveraineté énergétiques, rendez-vous sur le site Internet des Études Économiques de BNP Paribas. Vous pourrez notamment y retrouver la dernière publication de Pascal Devaux. Les liens sont en description.

Merci à tous et à très vite dans un prochain numéro d’En Eco dans le texte.

Pour approfondir le sujet consultez l'EcoInsight de Pascal Devaux : Union européenne : transition bas-carbone et souveraineté énergétique, un parcours semé d’embûches

LES ÉCONOMISTES AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE