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L’Europe centrale devrait rester le poumon industriel de l’Europe

ECO FLASH  
N°20-13  
29 juin 2020  
L’EUROPE CENTRALE DEVRAIT RESTER LE POUMON INDUSTRIEL DE L’EUROPE  
Stéphane Colliac  
L’intégration des pays d’Europe centrale dans des  
chaînes de production multi-pays les expose à  
l’impact de la pandémie de Covid-19 sur les flux de  
commerce international.  
PRODUCTION MANUFACTURIÈRE  
Evolution en avril 2020 par rapport à avril 2019, en %  
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À court terme, cette intégration implique une  
contagion de la contraction du PIB en l’Europe  
de l’Ouest vers l’Europe centrale, notamment en  
Slovaquie et en République tchèque au travers du  
secteur automobile.  
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Toutefois, dans ce secteur, même si la production  
des pays d’Europe centrale est montée en gamme,  
la proportion d’un véhicule conçu localement n’a  
pas augmenté ces dernières années : l’activité  
d’assemblage reste dominante, même si elle s’est  
progressivement déplacée vers le haut de gamme.  
GRAPHIQUE 1  
SOURCES : CEIC, BNP PARIBAS  
Les arguments en faveur d’un maintien de ces  
industries en Europe centrale sont solides : outre  
une compétitivité qui s’est maintenue, les effets  
d’agglomération (économies de coût générées  
par le regroupement de plusieurs constructeurs  
dans une région de taille limitée) permettent une  
mutualisation des coûts difficilement transposable  
ailleurs.  
er  
Les pays d’Europe centrale (PEC) sont entrés en récession au 1 trimestre 2020, avec une  
baisse du PIB de -1% (t/t). La baisse était alors sensiblement moindre que celle de la zone  
euro. Le supplément de croissance que les PEC ont enregistré au cours de la décennie passée a  
permis une convergence de leur niveau de revenu vers celui de la moyenne des pays de l’Union  
européenne, jusqu’à 90% pour la République tchèque ou la Slovaquie.  
La crise sanitaire a interrompu brutalement cette dynamique de rattrapage. Les mesures de  
confinement mises en place dans tous les pays ont entrainé une forte contraction des échanges  
commerciaux, phénomène qui a provoqué une baisse de la production manufacturière au mois  
d’avril plus forte dans plusieurs PEC qu’en Europe de l’Ouest (graphique 1), en raison notamment  
du poids de l’automobile dans leur PIB. Même si ce choc est temporaire, se posent des questions  
légitimes sur l’avenir de l’industrie dans cette région.  
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MITTELEUROPA : ZONE D’EXPANSION NATURELLE POUR  
LES INDUSTRIELS D’EUROPE DE L’OUEST  
POIDS DE L’INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE  
En % de la valeur ajoutée totale  
L’Europe centrale est pour l’industrie européenne, et en particulier  
allemande, ce que le Vietnam, le Laos ou le Cambodge peuvent être,  
par certains côtés, pour la Chine, et le Mexique, pour les États-Unis.  
Avec la hausse du coût du travail, les entreprises d’Europe de l’Ouest  
ont tendance à externaliser une partie de leur production. Au départ,  
le coût du travail est l’argument qui prévaut dans la relocalisation  
de la production, puis une partie croissante de la valeur ajoutée est  
transférée, à mesure que le pays hôte progresse en termes de R&D et  
de qualification de sa main d’œuvre.  
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C’est le mouvement qui a eu lieu en Europe centrale, avec une vague  
d’investissements directs dans les années 2010, à la faveur de la  
baisse du taux d’imposition des sociétés, d’un coût du travail attractif  
et d’une flexibilité du travail accrue (notamment en Hongrie et en  
Pologne). Cette politique d’investissement a également bénéficié de  
fonds européens permettant de financer l’équipement nécessaire  
GRAPHIQUE 2  
SOURCES : CEIC, BNP PARIBAS  
(
robotisation, infrastructures) et donc la montée en gamme de  
l’industrie de la région.  
CARNETS DE COMMANDE DANS L’AUTOMOBILE  
Aujourd’hui, le poids de l’industrie est plus élevé dans la région que  
dans le reste de l’Union européenne (graphique 2). Toutefois, la part de  
l’automobile dans cette réussite pose question.  
Part des entreprises ayant enregistré une réduction, %  
00  
1
À partir de septembre 2018, la transformation liée aux normes  
environnementales en vigueur dans l’Union européenne a enrayé la  
dynamique de croissance de la demande dont bénéficiait le secteur  
automobile jusqu’alors, faisant des gagnants et des perdants. Les  
pays d’Europe centrale faisaient plutôt partie des gagnants relatifs,  
bénéficiant d’une hausse de la production liée à des investissements  
étrangers récents, notamment en relation avec la voiture électrique :  
par exemple, une usine de batteries électriques a été construite en  
Slovaquie afin de fournir la plupart des constructeurs présents dans  
le pays.  
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Le choc économique survenu avec la pandémie de Covid-19 a été tel  
que l’Europe centrale n’en sortira pas indemne. La production d’une  
automobile mobilise plusieurs pays. De nombreux pays d’Europe  
centrale sont très dépendants de l’industrie automobile, ce qui les rend  
vulnérables à la baisse de la demande en Europe de l’Ouest. Cette baisse  
affecte leurs propres perspectives de demande (graphique 3). Dans ce  
contexte, un report des décisions d’investissement dans les PEC est à  
prévoir pour l’automobile et les secteurs afférents : équipementiers,  
métallurgie, plasticiens, électronique, etc.  
GRAPHIQUE 3  
SOURCES : COMMISSION EUROPÉENNE, BNP PARIBAS  
AUTOMOBILE : POIDS DE LA VALEUR AJOUTÉE LOCALE  
En proportion de la valeur des exportations, %  
Dans les pays d’Europe centrale, l’industrie reste largement tributaire  
des donneurs d’ordre d’Europe de l’Ouest. Les PEC sont certes parvenus  
à monter dans la gamme des constructeurs mais sans que la production  
locale ne représente une part beaucoup plus conséquente de la valeur  
ajoutée. En Hongrie, en Slovaquie ou en République tchèque la part  
de la production réalisée localement dans la valeur exportée reste  
proche de 50%, proportion qui n’a que peu augmenté car la part des  
pièces importées dans une automobile assemblée sur place reste très  
significative (graphique 4).  
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2005  
2016  
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Cette situation de « pays-atelier » implique que le commerce extérieur  
représente une proportion conséquente du PIB des PEC. La baisse de  
PIB en Europe de l’ouest se répercute donc sur ces derniers, nonobstant  
les atouts qui leur sont propres.  
Bulgarie  
Hongrie  
Pologne  
Rép.  
tchèque  
Roumanie Slovaquie  
GRAPHIQUE 4  
SOURCES : OCDE, BNP PARIBAS  
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Par ailleurs, la compétitivité des pays d’Europe centrale est restée  
très largement en leur faveur ces dernières années. L’amélioration  
DAVANTAGE À CRAINDRE POUR LE MOYEN TERME ?  
Aussi sévère soit-il, le choc actuel n’entraînera pas de déséquilibres de la compétitivité explique d’ailleurs la réduction/stabilisation des  
macroéconomiques justifiant une révision du risque pays à moyen déficits extérieurs. Premièrement, alors que les taux de change réels  
terme, contrairement à d’autres zones ou pays émergents. La baisse des PEC s’étaient largement appréciés durant la décennie 2000, ils  
d’activité est brutale, mais elle est absorbable en raison de la baisse, sont restés relativement stables au cours des dix dernières années,  
dans l’ensemble des pays, du niveau des dettes publique et privée ces malgré l’accroissement de la productivité qui aurait pu justifier leur  
dernières années. Il est donc assez probable que la perte d’activité ne appréciation (graphique 5). Deuxièmement, les PEC ont bénéficié de la  
s’accompagnera pas d’une montée des impayés telle qu’observée il y construction et de la modernisation récente d’usines, et disposent donc  
a près de 10 ans.  
d’un outil de production performant.  
Les PEC ont réussi à rééquilibrer leur trajectoire de croissance, L’amélioration de la compétitivité repose, enfin, sur une montée  
combinant celle-ci à la maîtrise des déficits (budgétaire ou extérieur) en gamme, dynamique résumée par les indices de complexité des  
sur les dix dernières années. Cela marque une nette différence avec exportations (graphique 6) : plus les exportations sont complexes  
la décennie des années 2000 où la croissance s’était accompagnée de (utilisant des technologies que peu de pays maîtrisent), moins le pays a  
déficits extérieurs élevés.  
de concurrents et plus le nombre de pays qui pourraient accueillir une  
éventuelle relocalisation est faible. Le bon classement des PEC et leur  
progression dans ce classement indiquent bien une montée en gamme.  
ÉVOLUTION DES TAUX DE CHANGE EFFECTIFS RÉELS  
Dans le secteur automobile, les PEC ne devraient pas être a priori la  
cible principale de la baisse d’activité à laquelle les constructeurs vont  
devoir faire face dans les prochains mois. La présence de plusieurs  
constructeurs automobiles dans des pays relativement petits traduit un  
effet d’agglomération (exemple de l’implantation d’usine de batteries  
électriques en Slovaquie). Il y a un avantage à rester en Europe  
centrale, car la filière automobile y dispose d’une taille suffisamment  
importante pour lui permettre de mutualiser une partie des coûts et  
des investissements.  
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2012-19  
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CHINE VS. EUROPE CENTRALE : PLUS PARTENAIRES QUE  
CONCURRENTS ?  
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Une évolution possible pour le monde post-Covid serait d’établir  
des chaînes de production encore plus régionalisées, remettant en  
cause une partie des avantages acquis par la Chine en termes de  
site de production. L’Europe centrale est sur des niveaux de gamme  
comparables à ceux de la Chine. On peut imaginer le rapatriement en  
Europe d’une partie des productions réalisées en Chine (ou en Asie)  
pour ce qui est in fine acheté par des consommateurs européens. Deux  
effets - substitution et complémentarité - peuvent être décrits.  
Bulgarie Rép. tchèque Hongrie  
Pologne  
Roumanie  
Slovaquie  
GRAPHIQUE 5  
SOURCES : EUROSTAT, BNP PARIBAS  
INDICE DE COMPLEXITÉ DES EXPORTATIONS  
L’effet de substitution se traduirait par une relocalisation de masse des  
entreprises européennes qui produisent en Chine. Cette éventualité  
est limitée par la taille des économies d’Europe centrale, sachant  
que l’industrie y emploie 9 millions de personnes. On pourrait certes  
imaginer que la hausse de la productivité agricole libèrerait près  
de 3 millions de bras supplémentaires (en Roumanie et en Pologne  
essentiellement), mais le marché du travail reste petit au regard de  
l’envergure des sites de production chinois.  
Classement, du plus complexe au moins complexe  
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2017  
Toutefois, on peut imaginer que la Chine elle-même relocalise une  
partie de sa production en Europe centrale, jouant sur un effet de  
complémentarité avec l’industrie des PEC, ainsi que sur la proximité  
du marché ouest-européen. Les nouvelles routes de la soie doivent  
permettre des échanges commerciaux plus rapides entre la Chine et  
l’Europe, notamment au travers d’une route terrestre qui passe par  
l’Europe centrale. Dès lors, des investissements industriels le long  
de ces infrastructures pourraient faire sens, afin de rapprocher la  
production du consommateur ouest-européen.  
Bulgarie  
Rép.  
Tchèque  
Hongrie  
Pologne  
Roumanie Slovaquie  
GRAPHIQUE 6  
SOURCES : OEC, BNP PARIBAS  
La banque  
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Au regard de ce qu’exporte la Chine ou de ce que ses concurrents  
asiatiques (japonais ou coréens) produisent déjà en Europe, les  
équipements électriques (l’électroménager, par exemple) et  
électroniques (téléphonie notamment) pourraient être des candidats  
plausibles à une relocalisation partielle, d’autant plus que les pays  
d’Europe centrale sont déjà présents sur ce type de biens.  
CHINE VS. EUROPE CENTRALE  
%
des intrants chinois dans la production manufacturière du pays  
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De plus, la Chine fournit déjà une proportion significative des intrants  
de l’industrie de plusieurs des pays d’Europe centrale, ce qui témoigne  
de cette complémentarité. Par exemple, en Hongrie c’est plus de 9%  
d’un produit fini qui est constitué par des intrants en provenance de  
Chine (graphique 7).  
Stéphane Colliac  
stephane.colliac@bnpparibas.com  
GRAPHIQUE 7  
SOURCES : BRUEGEL, BNP PARIBAS  
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QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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