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2 décembre 2019  
Ralentissement économique en zone euro : et si l’emploi  
résistait ?  
Zone euro : Ralentissement du PIB, résistance de  
l’emploi  
Louis Boisset  
Croissance de l’emploi total (en milliers de personnes, en g.a.)  
Croissance du PIB réel (en g.a.)  
La croissance du PIB en zone euro inquiète mais l’emploi  
surprend toujours par sa relative résilience.  
6
Cette dynamique n’est pas nouvelle. L’impact négatif sur  
l’emploi des crises précédentes a été plutôt contenu.  
4
2
0
Malgré les grandes difficultés du secteur, l’emploi  
manufacturier résiste particulièrement bien.  
Le ralentissement des gains de productivité peut  
favoriser, au moins à court terme, l’enrichissement de la  
croissance en emplois.  
-2  
Recul de la croissance des heures travaillées et de  
l’emploi peu qualifié : un possible phénomène de  
rétention de main-d’œuvre est en cours dans les  
entreprises de la zone euro.  
-
4
-6  
2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018  
Graphique 1  
Source : Eurostat  
Depuis la fin de l’année 2017, l’activité économique a  
sensiblement ralenti dans la zone euro. De +0,8% en variation  
trimestrielle au T4 2017, la croissance du PIB a baissé pour  
atteindre seulement +0,2% ces derniers trimestres. Le secteur  
manufacturier, qui est entré en récession au second semestre  
Une résistance déjà observée dans le passé  
Ralentissement de la valeur ajoutée totale (en pp, en volume)  
Ralentissement de l’emploi total (en pp, en volume)  
2
2
018, concentre les inquiétudes. L’activité dans le secteur des  
0,3  
services, même si elle ralentit, résiste et affiche une  
croissance positive. La résilience de l’emploi est à ce titre  
déterminante et continue de surprendre. Bien qu’en repli, la  
croissance de l’emploi total en zone euro est en effet restée  
relativement robuste et dépasse sa moyenne de long terme  
0
-
0,7  
-0,9  
-2  
-1,5  
-1,4  
-2,0  
-4  
-3,2  
-3,9  
-4,1  
(
cf. graphique 1). Au T3 2019, l’emploi total a progressé de  
-6  
+
1,0% (en glissement annuel, après 1,2% et +1,4% au T2 et  
T1 2019 respectivement), contre +0,7% en moyenne depuis  
011. L’ajustement lent et limité de l’emploi est-il inédit en  
-8  
2
-9,4  
zone euro ? Des spécificités par branche d’activité émergent-  
-10  
T2 2002 - T1 01 T2 04 - T2 05 T4 06 - T1 09 T1 11 - T1 13 T4 17 - T3 2019  
1
Note : Ce graphique représente les écarts de taux de croissance entre les pics et  
les creux. Par exemple, entre le T4 2006 et le T1 2009, la croissance de la valeur  
ajoutée a baissé de 9,4 points.  
Nous raisonnons ici en milliers de personnes. En heures travaillées,  
le constat est proche : la dynamique de l’emploi ralentit graduellement  
depuis le milieu de l’année 2018. Aux T2 et T3 2019 toutefois, le  
ralentissement est plus marqué (voir plus bas dans l’article).  
Graphique 2  
Source : Eurostat  
DIRECTION DES ETUDES  
ECONOMIQUES  
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elles ? Comment expliquer une telle résistance ?  
Cette situation peut-elle durer ? Autant de questions  
auxquelles nous allons tenter d’apporter des éléments de  
réponse.  
L’emploi manufacturier reste impassible  
Ralentissement de la valeur ajoutée manufacturière (en pp, en  
volume)  
Ralentissement de l’emploi manufacturier (en pp, en volume)  
Une situation pas si exceptionnelle que cela  
5
0
0
,5  
Malgré un ralentissement économique assez marqué, la  
dynamique de l’emploi résiste encore en zone euro depuis la  
fin de l’année 2017. Bien qu’elle puisse interpeler, cette  
réactivité modérée de l’emploi à un choc négatif d’activité ne  
semble pas être un phénomène nouveau. Lors des phases  
précédentes de ralentissement ou de récession en zone euro,  
le recul de la croissance de l’emploi n’a pas été  
particulièrement plus prononcé. Nous avons distingué cinq  
phases entre 2000 et aujourd’hui. Elles correspondent à  
différentes périodes séparant les pics et les creux de  
croissance annuelle de la valeur ajoutée (VA) totale en  
volume en zone euro : T2 2000-T1 2002 (bulle internet),  
-0,9  
-0,7  
-1,8  
-2,2  
-5  
-3,5  
-5,8  
-
10  
15  
20  
-25  
30  
-10,2  
-10,2  
-
-
-24,6  
-
T2 2002 - T1 01 T2 04 - T2 05 T4 06 - T1 09 T1 11 - T1 13 T4 17 - T3 2019  
T2 2004-T2 2005 (ralentissement modéré), T4 2006-T1 2009  
Graphique 3a  
Source : Eurostat  
(
grande crise financière), T1 2011-T1 2013 (crise de la dette)  
et T4 2017-T3 2019 (ralentissement actuel). Comme indiqué  
sur le graphique 2, relativement à l’ampleur des chocs  
négatifs sur l’activité, le ralentissement de l’emploi par le  
passé n’a pas été particulièrement plus marqué  
qu’aujourd’hui.  
Jusqu’ici, les services résistent  
Ralentissement de la valeur ajoutée dans les services (en pp, en  
volume)  
Ralentissement de l’emploi dans les services (en pp, en volume)  
L’emploi manufacturier résiste malgré les  
difficultés  
0
-0,1  
-1  
-0,4  
-0,7  
La dégradation de l’activité dans le secteur manufacturier en  
zone euro a été particulièrement marquée depuis la fin de  
l’année 2017. De +4,7% au T4 2017 en glissement annuel  
-0,9  
-1,1  
-2  
-1,4  
-3  
-2,6  
-2,8  
(
g.a.), la croissance de la valeur ajoutée manufacturière (en  
-2,9  
-4  
volume) est passée à -1,1% au T3 2019. Toutefois, l’effet  
négatif sur l’emploi est pour l’heure relativement contenu, sa  
croissance étant passée de +1,4% à +0,7% sur la période.  
-5  
-6  
Dans le même temps, la VA dans les services a enregistré  
-6,3  
une bien moindre décélération (sa croissance est passée de  
-7  
+
2,8% à +1,7%) tandis que, relativement, l’effet sur l’emploi a  
été nettement plus fort (la croissance de l’emploi a baissé de  
0,7 pt).  
T2 2002 - T1 01 T2 04 - T2 05  
T4 06 - T1 09  
T1 11 - T1 13 T4 17 - T3 2019  
Graphique 3b  
Source : Eurostat  
-
.
Au regard de la courte histoire économique de la zone euro,  
cette situation n’est pas nouvelle. En effet, lors des phases  
précédentes de ralentissement ou de récession, l’emploi dans  
les services a été particulièrement affecté par la baisse de la  
croissance dans ce secteur. A contrario, les chocs négatifs  
sur l’activité manufacturière ont eu un effet nettement moindre  
sur la dynamique de l’emploi du secteur (cf. graphiques 3a et  
En toile de fond, moins de gains de productivité  
 Croissance de la productivité du travail par personne employée  
(en glissement annuel)  
Moyenne par sous-période  
4
3
2
1
0
3
b).  
2000 - 2007 = +1,0%  
2012 - 2019 = +0,5%  
Comment expliquer cette situation ?  
Des changements structurels : évolutions démographiques,  
ralentissement de la productivité du travail, intensité  
capitalistique  
-1  
Les gains de productivité du travail se tassent sensiblement  
depuis la fin de l’année 2018 en zone euro (cf. graphique 4).  
Cette dynamique est particulièrement prononcée en Italie et  
en Allemagne. Le cycle de productivité est très marqué sur la  
période récente, reflétant le faible ajustement de l’emploi à  
court terme au ralentissement de l’activité. Ces performances  
-
2
-3  
-4  
-5  
2007 - 2012 = +0,3%  
000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018  
2
2
Bien que la récession n’arrive qu’en 2008, le début du  
Graphique 4  
Source : Eurostat  
ralentissement date de fin 2006.  
Nous considérons ici l’ensemble des services, marchands et non  
.
3
marchands.  
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s’inscrivent toutefois dans un contexte plus large de  
ralentissement tendanciel de la productivité en zone euro,  
mais également dans de nombreux pays avancés. Cela  
signifie que le seuil minimum de croissance économique à  
partir duquel des emplois sont créés, est plus bas. Par  
ailleurs, des évolutions démographiques majeures sont à  
l’œuvre en zone euro. Le ralentissement de la population  
active depuis le début des années 2000 facilite, toutes choses  
égales par ailleurs, la stabilisation du chômage.  
Ajustements des horaires dans les entreprises  
Croissance des heures travaillées dans le manufacturier (en g.a.)  
 T3 2018  T4 2018  T1 2019  T2 2019  T3 2019  
5
4
3
Par ailleurs, le secteur industriel manufacturier est réputé  
intense en capital (comme certains services tels que les  
télécommunications), ce qui pourrait expliquer la faible  
réaction de l’emploi dans ce secteur, eu égard à la baisse de  
la croissance de l’activité. L’ajustement pourrait alors  
davantage s’opérer du côté de l’investissement. A ce titre,  
l’investissement en machines et équipements en zone euro,  
certes, ralentit depuis fin 2017, mais sa croissance reste  
positive.  
2
1
0
-1  
Zone euro DEU  
ESP  
FRA  
ITA  
NLD  
AUT  
Graphique 5  
Source : Eurostat  
Rétention de main-d’œuvre par les entreprises  
Face au ralentissement de leur activité et de la demande, les  
entreprises peuvent décider de conserver une partie de leurs  
travailleurs au détriment de leurs marges. La « rétention de  
main-d’œuvre » peut ainsi être définie comme la proportion  
du facteur travail sous-utilisée par une entreprise pendant le  
processus de production à un instant donné. Du point de vue  
de l’entreprise, la rétention d’une partie de la main-d’œuvre  
peut être optimale compte tenu des coûts fixes associés à  
Une rétention d’emploi ciblée sur les personnes plus  
qualifiées  
Croissance de l’emploi par niveau d’éducation (population âgée de 15  
à 64 ans, en g.a.)  
---- Niveaux 0-2  
 Niveaux 5-8  
Total  
6
4
l’ajustement des effectifs . Ces coûts dépendront des  
spécificités institutionnelles et législatives nationales relatives  
au marché du travail .  
2
Par le passé, des phénomènes de rétention de main-d’œuvre  
ont été observés en zone euro. Lors de la crise de 2008-  
0
2
009, entre le pic et le creux de l’activité et malgré la sévère  
-2  
-4  
-6  
contraction du PIB, les réductions d’emplois ont été  
relativement limitées . La rétention de travailleurs a permis de  
limiter l’effet de la crise sur l’emploi et le chômage. Ceci s’est  
fait dans certains pays par un ajustement plus sensible du  
volume d’heures travaillées et le développement de contrats à  
temps partiel notamment. Cela dit, les évolutions sur le  
marché de l’emploi ont été différentes entre Etats membres,  
le chômage ayant par exemple drastiquement augmenté en  
Espagne entre fin 2007 et fin 2011 tandis qu’il baissait en  
Allemagne.  
-8  
2
006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019  
Note : (i) niveaux 0-2 = Inférieur à l'enseignement primaire, enseignement  
primaire et premier cycle de l'enseignement secondaire et (ii) niveaux 5-8 =  
Enseignement supérieur  
Graphique 6  
Source : Eurostat  
.
Des logiques de rétention de main-d’œuvre pourraient être en  
cours en zone euro, voire exacerbées par les difficultés de  
recrutement relevées par les entreprises. Le volume d’heures  
travaillées a dans ce cadre, ralenti depuis le pic de fin 2017,  
et davantage aux T2 et T3 2019 (cf. graphique 5). Au  
T3 2019, la croissance des heures travaillées en zone euro a  
baissé atteignant +0,7% après +1,6% au T1 2019, et +0,9%  
au T2. Ce constat est plus marqué dans la branche  
manufacturière. Dans cette branche, des différences  
subsistent entre les pays. Depuis début 2019, l’Allemagne et  
les Pays-Bas ont réduit la croissance des heures travaillées  
dans le manufacturier tandis qu’elle est restée stable en  
France.  
Par ailleurs, comme par le passé, il semble que le  
ralentissement actuel affecte davantage l’emploi des  
populations dont le niveau d’éducation est le plus bas. A  
l’échelle agrégée, la croissance de l’emploi des personnes  
ayant un faible niveau d’éducation baisse depuis début 2018  
tandis que celle des personnes les plus éduquées reste  
allante (cf. graphique 6). En France, cet écart de dynamique  
est particulièrement important.  
Quelle sera l’évolution au cours des prochains  
trimestres ?  
La croissance du PIB de la zone euro s’est stabilisée au  
T3 2019 (+0,2% en t/t) et l’emploi a continué son lent  
ralentissement (+1,0% en g.a. après +1,2%). Au cours des  
prochains trimestres, l’évolution du marché de l’emploi sera  
déterminante, compte tenu de son influence sur la  
consommation des ménages, et plusieurs éléments  
permettent de rester plutôt confiant.  
4
BCE, Labour hoarding in the euro area, bulletin mensuel, encadré 4,  
juillet 2013  
5
Les entreprises peuvent également préférer diminuer le volume de  
travail en réduisant les heures travaillées.  
6
BCE, Euro area labour markets and the crisis, Occasional Paper  
Series, n°138, octobre 2012  
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D’abord, la demande interne continue à résister et prend le  
relais de la demande externe. Alors que les exportations  
nettes (i.e. diminuées des importations) ont en moyenne  
négativement contribué à la croissance depuis début 2018,  
l’investissement l’a soutenue tout comme la consommation  
privée. Ceci est de bon augure, la demande interne, en  
particulier la consommation des ménages, étant plus riche en  
emplois que les exportations . En effet, la consommation  
privée est en grande partie constituée de services hautement  
intenses en travail, davantage que le secteur manufacturier  
exportateur. Par exemple, lors de la crise des dettes  
souveraines en zone euro, la consommation privée avait été  
plus affectée que les exportations. Le chômage avait alors  
sensiblement augmenté relativement au ralentissement de  
l’activité. Lors de l’épisode récessif de 2008-2009 les  
exportations avaient souffert, davantage. Le chômage avaient  
certes, progressé, mais de manière relativement contenue par  
rapport à la chute de la croissance du PIB. Depuis fin 2017, le  
taux de chômage a baissé de l’ordre de 1 point en zone euro.  
Ensuite, les politiques budgétaire et monétaire en zone euro  
devraient globalement continuer à soutenir la demande  
interne et la croissance. Du côté monétaire, les dernières  
annonces semblent indiquer que les conditions de  
financement resteront durablement très accommodantes. De  
son côté, la politique budgétaire au niveau agrégé devrait  
être, en 2020, légèrement expansionniste .  
Enfin, malgré une baisse de l’ordre de 2 points de valeur  
ajoutée depuis le T2 2017, les marges des entreprises non  
financières de la zone euro restent encore à un niveau assez  
confortable (supérieur à 39% de la VA au T2 2019). Toutefois,  
la rétention de main-d’œuvre pèse sur la rentabilité des  
entreprises et pourrait n’être ainsi que temporaire, d’autant  
plus si le ralentissement venait à durer ou à s’accentuer.  
Louis Boisset  
7
BCE, Disaggregating Okun’s law-Decomposing the impact of the  
expenditure components of GDP on euro area unemployment, R.  
Anderton et al., Working Paper Series n°1747, décembre 2014  
8
Commission européenne, European Economic Forecast, automne  
2019  
La banque  
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QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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