EcoWeek

Les banques centrales face au changement climatique

Eco week 21-14 // 12 avril 2021  
economic-research.bnpparibas.com  
2
ÉDITORIAL  
LES BANQUES CENTRALES FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE  
Les banques centrales prennent de plus en plus conscience de l’impact du changement climatique sur les prix et la stabilité  
financière. De plus, par le biais des collatéraux et des achats d’actifs, leurs bilans sont exposés à ce risque. La BCE l’a intégré  
à sa revue de la stratégie monétaire lancée en 2020. La question centrale est de savoir si la BCE devrait aussi poursuivre  
des objectifs climatiques dans sa politique monétaire. Cela pourrait être perçu par certains comme trop éloigné de sa  
mission qui consiste à viser la stabilité des prix. A minima, on s’attend à ce que la banque centrale demande davantage  
d’informations sur les facteurs liés au climat des actifs qu’elle détient. La question du maintien de la neutralité de ses  
achats à l’égard du marché reste ouverte. Le marché attend donc avec impatience le résultat de la revue stratégique qui  
devrait être annoncé en septembre 2021.  
Le changement climatique figure en tête de l’agenda [des banques BCE considère que, conformément au Traité sur l’Union européenne, la  
centrales] depuis le discours fondateur de Mark Carney, gouverneur de priorité donnée à [la lutte contre] le changement climatique constitue une  
1
3.  
la Banque d’Angleterre, à la Lloyds of London en 2015 . Il identifiait alors obligation Son principal objectif est de maintenir la stabilité des prix mais,  
trois canaux par lesquels le changement climatique pourrait menacer sans préjudice de cet objectif, « elle apportera son soutien aux politiques  
la stabilité du secteur financier. Premièrement, le risque physique : les économiques générales de l’Union afin de contribuer à la réalisation  
événements climatiques et météorologiques peuvent affecter les passifs des objectifs de cette dernière, tels qu’énoncés à l’article 2 ». Cet article  
des assurances et les actifs financiers en causant des dégâts matériels ou spécifie explicitement « une croissance durable et non inflationniste  
4
en perturbant le commerce. Deuxièmement, le risque de responsabilité : respectueuse de l’environnement » .Première étape concrète dans la  
les victimes de tels événements pourraient demander une compensation prise en compte du changement climatique, la Banque d’Angleterre, en  
à ceux qu’elles tiendraient pour responsables, comme les investisseurs. sa qualité de régulateur du secteur bancaire britannique, va lancer, cette  
Enfin, le risque de transition : les changements politiques et technologiques année, un « stress test » climatique. En 2022, la BCE lui emboîtera le pas  
pourraient aboutir à une dépréciation des actifs. M. Carney cite, parmi  
les exemples extrêmes, les stranded assets (actifs échoués). Il s’agit  
OBLIGATIONS VERTES PAR RÉGION (MDS USD)  
par exemple de réserves pétrolières qui ne pourraient être exploitées ou  
de centrales nucléaires qui devraient être démantelées en raison d’un  
Asie-Pacifique  
Europe  
Amérique du Nord  
Supranational  
Autres  
changement de politique énergétique. L’efficacité de la politique monétaire  
pourrait être affectée. D’autres évolutions pourraient avoir un impact sur  
300  
50  
200  
50  
00  
2
la stabilité des prix : la volatilité accrue à court terme de la production et  
2
de l’inflation sous l’effet d’événements extrêmes ; une divergence durable,  
due aux politiques de transition et à l’innovation, entre l’inflation totale  
et l’inflation sous-jacente, agirait sur les anticipations des ménages et  
des entreprises ; le taux d’intérêt d’équilibre pourrait baisser du fait d’une  
diminution de la productivité ; enfin, il pourrait être plus difficile d’évaluer  
l’orientation appropriée de la politique monétaire en raison de la volatilité  
et des changements structurels accélérés.  
1
1
50  
0
La Banque d’Angleterre continue à jouer un rôle de pionnier dans le  
domaine du changement climatique. Aux côtés de la Banque de France et  
de De Nederlandsche Bank, elle est, en effet, à l’origine de la création du  
Réseau pour le verdissement du système financier dont l’objectif est de  
définir et de promouvoir les meilleures pratiques en matière de finance  
verte. Le réseau compte à présent 87 membres, dont l’ensemble des  
banques centrales de l’Eurosystème. La Réserve fédérale des États-Unis  
en est récemment devenue membre à part entière.  
2014  
2015  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
OBLIGATIONS VERTES PAR TYPE D'ÉMETTEUR (MDS USD)  
3
00  
250  
00  
150  
00  
Banques de développement  
Sociétés financières  
Sociétés non-financières  
Secteur Public  
2
Autres  
Le changement climatique est également un sujet central à l’agenda de  
la BCE. Lors de son audition devant le Parlement européen, en septembre  
2
019, Christine Lagarde a déclaré que « chaque institution [financière]  
1
doit réellement placer les risques liés au changement climatique et la  
protection de l’environnement au cœur de la vision qu’elle a de sa  
mission ». Un an plus tard, ce message s’est concrétisé avec l’annonce,  
par Mme Lagarde, d’une revue de la stratégie monétaire européenne qui  
tiendra également compte des conséquences du changement climatique  
sur la stabilité des prix. Dans ce cadre, les banquiers centraux européens  
se réunissent régulièrement pour débattre du changement climatique. La  
5
0
0
2014  
2015  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
SOURCES : CLIMATE BOND INITIATIVE, BNP PARIBAS  
1
Mark Carney, « Breaking the Tragedy of the Horizon – climate change and financial  
3
Voir : « Vers une politique monétaire plus verte », Blog de la BCE, article de Frank Elder-  
stability », discours prononcé à la Lloyd’s of London le 29 septembre 2015.  
son, membre du directoire de la Banque centrale européenne, 13 février 2021  
2
« Climate change and central banking », discours liminaire de Christine Lagarde, pré-  
sidente de la BCE, à la conférence ILF Green Banking and Green Central Banking, Francfort-  
4
Source : Traité sur l’Union européenne, Journal officiel des Communautés européennes,  
sur-le Main, 25 janvier 2021.  
92/C 191/01  
La banque  
d’un monde  
qui change  
Eco week 21-14 // 12 avril 2021  
economic-research.bnpparibas.com  
3
pour ce qui concerne les banques de la zone euro. Les tests préliminaires Le programme d’achat d’actifs fait partie de la boîte à outils de la BCE.  
sur un horizon de trente ans montrent « qu’en l’absence de transition, les Elle y a temporairement recours pour atteindre son objectif d’inflation.  
risques physiques en Europe sont inégalement concentrés d’un pays ou Par conséquent, son influence sur la fixation du prix des obligations et  
5
d’un secteur économique à l’autre » . Cela compliquerait à l’évidence la sur les marchés financiers de manière plus générale finira par diminuer,  
mise en place d’une politique monétaire adaptée à la zone euro dans son voire même par s’inverser, lorsque la banque centrale cessera ses achats  
ensemble.  
d’actifs nets et, dans un deuxième temps, lorsqu’elle commencera à  
réduire la taille de son bilan en ne réinvestissant plus la totalité des titres  
arrivés à maturité. Dans le même temps, la nécessité de promouvoir la  
transition énergétique reste d’actualité. Par conséquent, d’autres leviers,  
politiques ceux-là, devront être actionnés.  
Le changement climatique ne constitue pas seulement un problème  
pour la banque centrale du fait de son impact potentiel sur la stabilité  
financière et la stabilité des prix. Son bilan est implicitement exposé aux  
risques climatiques par le biais des titres qu’elle achète et des actifs qui  
lui sont remis en garantie (collatéral). Pour Jens Weidmann, président de Ce n’est pas le rôle de la BCE de prendre l’initiative en stimulant  
la Bundesbank, la BCE devrait mettre en pratique ce qu’elle préconise, l’investissement vert et en décourageant les investissements dans les  
6
et veiller à la transparence du risque climatique dans son portefeuille . activités à forte intensité carbone. Les gouvernements et les parlements  
Autrement dit, elle ne doit acheter des obligations ou les accepter en élus, qui jouissent d’une légitimité démocratique, sont mieux placés pour  
garantie, à des fins monétaires, que si leurs émetteurs répondent aux prendre de telles décisions.  
exigences du reporting climat. Cela devrait avoir un impact considérable  
La nouvelle stratégie monétaire européenne sera annoncée en septembre.  
sur la publication d’informations relatives au contenu carbone des actifs  
Les défenseurs de l’environnement espèrent que la BCE commencera  
financiers.  
à verdir ses actifs, mais ils pourraient être déçus compte tenu de la  
Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, souhaite complexité de la question. On peut a minima s’attendre à ce que la BCE  
aller plus loin en proposant de décarboner les actifs corporate détenus exige que lui soient communiquées davantage d’informations portant  
7
au bilan de la BCE . Cela nous amène à une question fondamentale : les sur les facteurs liés au climat. Cela constituerait une étape importante  
considérations en matière de risque bilanciel doivent-elles déterminer dans l’amélioration du reporting dans ce domaine et conduirait à plus de  
les normes appliquées ou – troisième raison pour laquelle le changement transparence. Ce serait aussi une contribution non négligeable de sa part  
climatique est un problème pour une banque centrale – cette dernière à la réalisation des objectifs de l’Accord de Paris.  
doit-elle poursuivre des objectifs climatiques dans la conduite de sa  
L’autre changement pourrait concerner le principe de neutralité. Selon ce  
politique monétaire ? La question est complexe. Les banquiers centraux  
principe, les achats d’actifs par la banque centrale doivent être conformes  
européens semblent peu enclins à prendre en compte les considérations  
au volume d’émission, de manière à éviter de favoriser des obligations  
climatiques dans le cadre du programme d’achat d’actifs, de crainte que  
présentant certaines caractéristiques par rapport à d’autres. « Cependant,  
8
cela n’interfère avec leur mandat . L’objectif principal de la BCE est de  
cette interprétation du principe de neutralité du marché est de plus en  
maintenir la stabilité des prix. Pour les partisans d’un rôle plus actif de  
plus contestée au motif qu’elle pourrait renforcer les défaillances de  
la BCE, cela s’inscrit dans le cadre du deuxième objectif de la Banque :  
ce dernier en ralentissant la transition de la société vers une économie  
celui de soutenir les politiques économiques générales de l’UE, y compris  
neutre en carbone et en empêchant, dès lors, une allocation efficace des  
promouvoir la durabilité environnementale. Une telle interprétation, qui  
pourrait être considérée comme une dérive par rapport aux missions  
poursuivies, pose question - jusqu’où la BCE devrait-elle aller dans la  
poursuite de cet objectif ? - et laisse craindre que des pressions puissent  
être exercées ultérieurement, des responsables politiques ou la société  
en général désirant ajouter des objectifs supplémentaires. Peut-être la  
pertinence, sur le plan pratique, du débat sur la politique monétaire et le  
changement climatique est-elle surestimée. Supposons que le programme  
d’achats d’actifs ait été soumis à des critères « verts » stricts : quelle  
différence cela ferait-il par rapport à des obligations qui ne seraient pas  
éligibles ? La recherche conclut à un impact différentiel de quinze points  
de base entre les obligations éligibles au programme d’achat du secteur  
10  
ressources au lieu de la favoriser . »  
«
Le concept de neutralité ne consiste pas nécessairement à aligner le  
portefeuille de titres achetés sur des parts de marché. Compte tenu de son  
deuxième mandat, à savoir le soutien des autres aspects des politiques  
publiques, la banque centrale devrait tenir compte de la nette préférence  
de la société pour une formule alternative, à condition qu’elle ne soit pas  
restrictive au point d’empêcher la réalisation de l’objectif principal de la  
politique monétaire. Le problème concret qui se pose à la plupart des  
1
1
banques centrales est l’élaboration d’une telle formule . » Le Traité sur  
l’Union européenne et l’initiative « La BCE écoute » pourraient aider la  
Banque centrale européenne à définir sa politique.  
des entreprises de la BCE et celles non-éligibles. « Une baisse de quinze Il existe une certaine analogie avec une politique économique visant à  
points de base n’est certainement pas négligeable, mais il convient de promouvoir un changement structurel : cela devrait accroître l’efficacité  
la replacer dans le cadre de la chute de 500 pb, enregistrée par les de la politique monétaire. C’est pourquoi Mario Draghi avait l’habitude  
9
de terminer ses conférences de presse en insistant sur la nécessité  
de progresser sur ce terrain. Il n’en va pas autrement du changement  
climatique, domaine dans lequel une politique appropriée et ambitieuse  
devrait avoir un effet similaire.  
rendements depuis 2008 ». Autrement dit, l’impact sur le marché global  
est de loin plus important que celui sur les prix relatifs.  
5
« Climate change and central banking », discours liminaire de Christine Lagarde, pré-  
sidente de la BCE, à la conférence ILF Green Banking and Green Central Banking, Francfort-  
William De Vijlder et Raymond Van der Putten  
sur-le Main, 25 janvier 2021.  
6
Jens Weidmann, « Combatting climate change – What central banks can and cannot  
do », discours prononcé lors du Congrès bancaire européen le 20 novembre 2020.  
7
François Villeroy de Galhau, « Le rôle des banques centrales dans le verdissement de  
e
l’économie », discours prononcé lors de la 5 édiꢀon des rencontres dédiées au Climat et à la  
finance durable, le 11 février 2021.  
8
Martin Arnold, « ECB set to disappoint campaigners on climate change », Financial  
10 « From green neglect to green dominance? » Intervention d’Isabel Schnabel, membre du  
directoire de la BCE, lors du séminaire en ligne Greening Monetary Policy – Central Banking  
and Climate Change, organisé dans le cadre des Cleveland Fed Conversations on Central  
Banking, 3 mars 2021  
Times, 21 février 2021.  
9
Patrick Honohan, « Should Monetary Policy Take Inequality and Climate Change into  
Account? », Council on Economic Policies, note de discussion 2020/3. Octobre 2019, Peterson  
Institute for International Economics, document de travail 19-18  
11 Patrick Honohan, op. cit.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
Ce site présente leurs analyses.
Le site contient 2735 articles et 723 vidéos