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Chronique (mouvementée) du compte des ménages européens

ECO FLASH  
N°22-11  
29 juin 2022  
CHRONIQUE (MOUVEMENTÉE) DU COMPTE DES MÉNAGES EUROPÉENS  
Jean-Luc Proutat  
TAUX D’ÉPARGNE DES MÉNAGES DE LA ZONE EURO  
Hier protégé par le « quoi qu’il en  
coûte», le pouvoir d’achat des  
Européens est aujourd’hui menacé  
par l’inflation.  
Observé  
moyenne annuelle  
2
2
2
2
1
1
1
1
1
6
4
2
0
8
6
4
2
0
À nouveau sollicitées après la  
pandémie, les politiques publiques  
s’efforcent de limiter les pertes,  
sans y parvenir tout à fait. En 2022, le  
revenu disponible réel des ménages  
de la zone euro devrait reculer de  
l’ordre de 2,5%.  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
2021  
2022  
GRAPHIQUE 1  
SOURCE : EUROSTAT, PROJECTIONS : BNPPARIBAS  
En 2020, le pouvoir d’achat des citoyens de la zone euro (leur revenu disponible réel) avait pu être  
préservé, alors même que l’activité économique, partiellement mise à l’arrêt du fait de l’épidémie  
de Covid-19, s’effondrait. Exempte de faillites ou de chômage, la pire récession connue jusqu’alors  
Si la consommation progresse  
encore, c’est parce que le taux  
d’épargne baisse, une tendance qui  
masque une grande diversité de  
situations.  
(
une baisse de 6,5% du PIB en volume et en moyenne) fut aussi la plus atypique.  
EN 2020, L’ACTIVITÉ CHUTE, LES REVENUS TIENNENT…  
Le « quoi qu’il en coûte » a absorbé le choc d’une manière que les comptes des ménages, publiés  
par la Banque centrale européenne (BCE), aident à cerner. Les gouvernements ont, d’abord,  
cherché à préserver l’emploi et les revenus en finançant des dispositifs de chômage partiel. Dans  
certains pays (Allemagne, Espagne, etc.), les pertes d’activité ont été compensées sous forme de  
prestations directement versées aux salariés, dont les montants nets ont presque triplé au niveau  
de la zone euro en 2020. Ailleurs (France, Italie, Pays-Bas, etc.), ce sont les entreprises qui ont été  
subventionnées de manière à maintenir les salaires. Indirectement, les prêts garantis ont joué  
le même rôle. En bénéficiant de fonds d’urgence ou en reportant le paiement de leurs charges  
(
cotisations, loyers, etc.), les indépendants ont limité leurs pertes d’exploitation. Au final, en tenant  
aussi compte des baisses d’impôts, les revenus disponibles ont été préservés en termes nominaux,  
et n’ont connu qu’un recul marginal en termes réels (tableau 1).  
Que la chute d’activité puisse se trouver amortie dans un espace où les transferts sociaux  
représentent le quart du PIB et où les stabilisateurs automatiques sont donc puissants, n’est pas  
en soi exceptionnel. Lors de la Grande récession de 2009, le pouvoir d’achat des ménages n’avait  
que peu baissé, notamment parce que l’Allemagne, alors précurseur, avait institué le recours au  
chômage partiel (« Kurzarbeit »). Ici, la nouveauté tient à l’ampleur sans précédent des moyens  
publics mobilisés. En zone euro, ce sont quelque EUR 1 400 milliards, ou 12 points de PIB annuel, qui  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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2
ont été directement transférés aux ménages et aux entreprises selon le  
1
Fonds monétaire international (FMI) , soit davantage que les pertes de  
COMPTE DES MÉNAGES DE LA ZONE EURO  
production liées à la Covid-19. Facilitée par les rachats de dette de la  
Banque centrale européenne (EUR 1 850 milliards au titre du Pandemic  
emergency purchase programme), l’aide publique s’est déployée alors  
même que la dépense privée était empêchée, ce qui, dans les comptes  
d’agents, s’est traduit par un gonflement de l’épargne (+50% pour les  
ménages de la zone euro en 2020).  
EUR Mds  
1) Revenus d'activité  
2019  
7 533  
2020  
7 364  
2021 2022e  
(
7 767 8 217  
Variation annuelle, %  
(2) Revenus de la propriété  
Variation annuelle, %  
3,5  
790  
-2,1  
158,0  
29,9  
1 223  
3.6  
-2,2  
673  
5,5  
681  
1,2  
5,8  
722  
6,0  
Un retour progressif à la normale s’est opéré courant 2021, à la  
faveur du desserrement de la contrainte sanitaire. La consommation a  
fortement rebondi, le taux d’épargne a reculé. L’Europe, plus encore les  
États-Unis, ont donc soutenu leur demande avec succès, mais au prix  
d’un déséquilibre croissant vis-à-vis de l’offre qui, au niveau mondial,  
est restée entravée par l’épidémie de Covid-19. Pour les quelque  
-14,8  
420,0  
166,4  
1 192  
-2,5  
(
3) Prestations nettes  
Variation annuelle, %  
4) Impôts  
334,0 267,2  
-20,5 -20,0  
1 272 1 348  
6,7 6,0  
7 510 7 858  
(
Variation annuelle, %  
1
50 millions de ménages de la zone euro, la facture du « quoi qu’’il  
en coûte » a fini par se présenter sous forme d’inflation, la guerre  
en Ukraine ne faisant qu’alourdir l’addition. Attendue à près de 7% en  
moyenne cette année par la BCE, la hausse des prix est la plus rapide  
depuis 40 ans, de telle sorte que ce qui fut évité en 2020 - un net recul  
pouvoir d’achat - le sera difficilement en 2022.  
(5) Revenu disponible brut = (1) + (2) + (3) - (4)  
Variation annuelle, %  
7 258  
3,3  
7 265  
0,1  
3,4  
1,1  
4,6  
Variation annuelle réelle, %  
(6) Epargne brute  
2,1  
-0,4  
-2,4  
952  
8,3  
1 428  
50,0  
19,7  
5 933  
-7,4  
1 319 1 048  
Variation annuelle, %  
-7,6  
17,6  
-20,5  
13,3  
EN 2022, LES PRIX S’AFFOLENT, LE POUVOIR D’ACHAT RECULE  
En % du RDB (taux d'épargne)  
13,1  
6 407  
2,5  
Bien que soutenus par la revalorisation parfois très substantielle  
(
7) Consommation finale = (5) + (8) - (6)  
6 293 6 912  
2
des minima horaires , les salaires vont baisser en termes réels. À  
Variation annuelle, %  
6,1  
3,7  
9,8  
2,8  
court terme, leur ajustement à un choc inflationniste reste partiel  
(
l’Insee retient une élasticité de 0,45 sur deux trimestres pour les  
Variation annuelle réelle, %  
1,4  
-7,9  
3
travailleurs qualifiés français ), le rattrapage se faisant dans la durée.  
Cette inertie, qui semble avoir augmenté après la crise de 2008, tient  
d’abord à des facteurs institutionnels. À quelques exceptions près  
(8) Ajustement (change in pension funds net worth)  
101  
96  
102  
102  
Pour mémoire  
(
Belgique notamment) les systèmes d’indexation automatique ont  
Déflateur de la consommation privée  
Variation annuelle, %  
2 019  
1,1  
2 020  
0,6  
2 021 2022e  
2,3 7,0  
été supprimés en zone euro ; le recul du poids des syndicats, les lois  
de flexibilisation successives ont accompagné la décentralisation des  
modes de négociation, avec un rôle croissant conféré aux entreprises.  
Dans celles-ci, les revalorisations s’opèrent sur la base d’accords  
TABLE AU 1  
SOURCES : BCE ; ESTIMATIONS (E) BNP PARIBAS  
couvrant des périodes plus longues et intégrant l’évolution non pas  
4
instantanée mais anticipée des prix (Insee, 2022 ). Alors que la flambée À noter que la perte, déjà significative, aurait été bien plus lourde  
du coût des intrants exerce déjà une pression baissière sur les marges, sans l’intervention des gouvernements. En France, Allemagne, Italie  
beaucoup de dirigeants d’entreprise préféreront compenser l’inflation et Espagne, les différentes mesures destinées à amortir le choc  
auprès de leurs salariés sous forme d’intéressement ou de primes, inflationniste (gels des prix, baisses des taxes ou subventions) se  
plutôt qu’alourdir leurs charges fixes, surtout si la conjoncture devait cumulent à EUR 110 milliards en 2022, soit près de deux points de  
se détériorer dans les prochains mois.  
6
revenu disponible .  
D’après les toutes dernières projections de la BCE (juin), les Si le recul du pouvoir d’achat n’a pas entraîné celui de la consommation,  
rémunérations par tête augmenteraient de 4,2% en 2022 en zone euro, c’est que les Européens ont « puisé » dans leur épargne, une formule  
pour des effectifs prévus en hausse de 1,9%. La masse des revenus du en réalité assez trompeuse. Au plan macroéconomique, il est en effet  
travail progresserait donc de l’ordre de 6%, peut-être un peu moins eu rare que les ménages entament leur patrimoine pour consommer  
5
égard au tassement récent des intentions d’embauches . Les transferts davantage que ce qu’ils perçoivent, autrement dit que les flux d’épargne  
poursuivant leur décrue (pour l’essentiel du fait de l’arrêt des mesures soient négatifs. La « libération » des montants non dépensés durant  
d’urgence à compter de l’automne 2021, mais aussi grâce à la baisse les phases de confinement se traduit plus exactement aujourd’hui par  
du chômage) et les impôts étant supposés croître proportionnellement une moindre accumulation. À l’issue d’une phase de baisse déjà bien  
à leur assiette, les revenus disponibles s’inscriraient sur une pente entamée (cf. graphique 1), le taux d’épargne des ménages européens  
moins forte, à environ 4,5%. Pour une hausse des prix de 7%, le recul du atteindrait 13,3% des revenus disponibles en 2022, un niveau proche  
pouvoir d’achat est finalement chiffrable à 2,5% en 2022.  
de celui qui prévalait avant la pandémie. Cela représente 4,3 points ou  
1
2
1
3
4
5
Transferts directs, reports ou abandons de charges, hors prêts garantis. Cf. FMI (2021), Country Fiscal Measures in Response to the COVID-19, Fiscal Monitor Database, October.  
En Allemagne, le salaire horaire minimum sera porté de EUR 9,82 à EUR 10,45 en juillet, puis à EUR 12 en octobre ; sa moyenne annuelle en 2022 est de EUR 10,52, en augmentation de  
0,2% par rapport à 2021 (EUR 9,55).  
Insee (2017), Le modèle macro-économétrique Mésange, ré-estimation et nouveautés, Document de travail G 2017 /04, pp 61-62, mai.  
Insee (2022), Note de conjoncture, pp 37-38, mars.  
Les enquêtes de la Commission européenne auprès des chefs d’entreprise indiquent un léger tassement des intentions d’embauches dans tous les secteurs depuis le pic de février 2022 ; or  
celles-ci sont fortement corrélées, avec un ou deux trimestres d’avance, aux variations de l’emploi sur un an.  
6
Colliac S., Derrien G., Krief E. (2022), Inflation des prix de l’énergie en zone euro : réactions des gouvernements et implication sur le pouvoir d’achat des ménages, BNP Paribas Eco Flash  
n°22-09, mai.  
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EUR 270 milliards de moins qu’en 2021, qui sont autant de transferts  
vers la consommation. En termes réels, celle-ci continuerait ainsi de  
croître, d’un peu moins de 3% en 2022.  
Il s’agit là d’une tendance agrégée, qui ne dit rien de l’hétérogénéité  
des situations face à la résurgence de l’inflation. Le fait est que celle-ci  
agit comme une taxe arbitraire, qui frappe en premier lieu les ménages  
les plus modestes. Face à un choc de prix, ces derniers n’ont guère  
le loisir de réduire leur épargne, quasi inexistante. Les arbitrages de  
consommation sont d’autant plus difficiles à rendre que les dépenses  
pré-engagées ou peu compressibles (liées surtout au logement et à  
7
l’alimentation) grèvent l’essentiel des budgets . Si la consommation  
résiste en zone euro, c’est donc de manière très inégale.  
*
**  
En 2020 et sur une partie de 2021, les politiques gouvernementales  
se sont évertuées à contrer les effets dépressifs de la Covid-19 et à  
préserver le pouvoir d’achat des ménages, avec succès. En 2022, le  
contrechoc inflationniste les amène à agir dans le même sens, avec des  
conditions de financement moins accommodantes (la Banque centrale  
européenne cesse de racheter les dettes, les taux d’intérêt remontent)  
mais éventuellement davantage de discrimination.  
7
En 2017 en France, les ménages appartenant au premier quintile des revenus (les 20% les plus modestes) ont un taux d’épargne de 2,7%, contre 15,9% pour la moyenne nationale. Leurs  
e
dépenses pré-engagées ou peu compressibles représentent 65% du total des dépenses de consommation, contre 50% pour ceux du 5 quintile. Cf. Accardo J., Billot S., (2020), Plus d’épargne chez  
les plus aisés, plus de dépenses contraintes chez les plus modestes, Insee Première n°1815, septembre.  
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QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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