Les pays européens limitrophes de la Russie et de l’Ukraine sont plus exposés que ceux situés à l’Ouest. Parmi ces derniers, des divergences existent entre l’Allemagne et l’Italie, plus dépendantes du gaz russe, et la France, l’Espagne et le Portugal, moins exposés. Les pays qui importent le plus de Russie sont également très dépendants des importations provenant d’Ukraine. L’exposition des pays européens à la Russie et l’Ukraine et leur vulnérabilité aux répercussions économiques du conflit entre les deux pays découlent principalement du poids important dans leurs importations des approvisionnements en produits énergétiques russes et en produits alimentaires et agricoles ukrainiens. Les pays européens se retrouvent doublement exposés et pénalisés par, d’un côté, la hausse des prix de ces produits, entraînée par le conflit et source d’inflation supplémentaire et, de l’autre, par le freinage des échanges et les risques de rupture d’approvisionnement.
Dans cet article, nous passons en revue les liens entre la Russie, l’Ukraine et les différents pays occidentaux afin d’évaluer l’exposition de ces derniers aux répercussions économiques de l’offensive militaire russe en Ukraine menée depuis le 24 février. Pour cela, nous regardons, d’une part, les importations de biens provenant de Russie et d’Ukraine et, d’autre part, le poids dans l’indice des prix à la consommation des composantes « énergie » et « alimentation »[1]. La première série d’indicateurs sur les importations nous donnent une idée de l’exposition directe des pays européens par le canal des échanges, notamment sur les produits énergétiques et alimentaires, fortement importés de Russie et d’Ukraine. La deuxième série, liée aux poids de l’énergie et de l’alimentation dans les dépenses de consommation des ménages, offre un aperçu des potentiels effets inflationnistes, conséquences des chocs de prix internationaux des matières premières que la guerre a amplifiés.
Le carte thermique (heatmap) des différents indicateurs permet de comparer le degré d’exposition à la Russie et à l’Ukraine de l’ensemble des pays européens, auxquels nous y avons adjoint, lorsque les données étaient disponibles, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine. Certains indicateurs sont décomposés en sous-variables pour affiner la comparaison. Pour les six catégories des échanges de biens[2], nous distinguons, dans le total des importations provenant de Russie ou d’Ukraine, la part d’un produit donné et, dans le total des importations de chaque produit, la part provenant de Russie ou d’Ukraine. Associer ces deux variables permet, par exemple, de rendre compte du poids de l’énergie dans les échanges commerciaux entre la Russie et les pays européens : en 2019, 75% des importations de l’Union européenne en provenance de Russie étaient composées de produits énergétiques, alors que 19% du total des importations par l’UE de ces mêmes produits énergétiques provenait de Russie.
Dans ce tableau, l’indicateur « énergie » est décomposé afin de distinguer, pour chacune des trois grandes sources d’énergies fossiles – gaz naturel, pétrole et charbon – leur part dans la consommation intérieure brute d’énergie d’un pays (le mix énergétique). Nous y reportons également la part de chaque énergie que le pays importe et qui provient de Russie. Ces deux mesures complémentaires permettent de confronter la dépendance d’une énergie spécifique aux importations à sa part dans le mix énergétique d’un pays donné. Un pays à la fois fortement consommateur de gaz et se fournissant majoritairement auprès de la Russie est significativement plus exposé que les autres. C’est le cas de la Lettonie et de la Slovaquie, dont le gaz est intégralement importé de Russie et qui représente plus d’un quart de leur mix énergétique. Réciproquement, certains pays, comme l’Autriche, le Danemark ou la Croatie affichent une part non négligeable de gaz dans leur mix énergétique, sans en importer de Russie[3].
Une démarche équivalente est effectuée pour l’Ukraine. À la différence de la Russie d’où sont largement importés des produits énergétiques, l’Ukraine fournit principalement l’Union européenne en produits agricoles et alimentaires, soit près d’un tiers des importations de l’UE en 2019. Nous détaillons ainsi trois groupes de produits agricoles majeurs dans les importations de l’UE depuis d’Ukraine, à savoir les céréales (maïs, blé, orge, avoine…), les graines (soja, arachides, colza, tournesol…) et les protéines animales et végétales. Pour chacun, nous distinguons la part dans le total des importations en provenance d’Ukraine et la part de l’Ukraine dans le total des importations de produits.
S’agissant du poids de l’énergie et de l’alimentation dans l’indice des prix à la consommation, indicatif de l’impact inflationniste, on retiendra que le pouvoir d’achat des ménages roumains, lettons, slovaques, bulgares, hongrois et lituaniens est le plus exposé car ce poids y atteint un cumul de 30%.
Pour établir un classement final du degré d’exposition à la Russie et à l’Ukraine des États membres de l’UE, nous avons calculé la moyenne des positions d’un pays donné pour chacune des 23 variables étudiées. Plus cette position est élevée, plus le pays est dépendant de la Russie ou de l’Ukraine.
Cet indicateur composite montre ainsi l’exposition importante des pays frontaliers à la Russie et l’Ukraine (Lituanie, Lettonie, Estonie, Bulgarie, Finlande, Pologne…, voir graphiques 1 et 2). Il faut également souligner la double exposition des pays baltes à la Russie et à l’Ukraine : c’est-à-dire, un pays fortement dépendant de la Russie l’est également de l’Ukraine (graphique 3). À l’inverse, les pays d’Europe de l’Ouest sont moins exposés, même si des divergences notables existent entre l’Allemagne et l’Italie, plus dépendantes du gaz russe, et la France, l’Espagne et le Portugal, moins exposés.
L’exposition des pays européens à la Russie et à l’Ukraine découle principalement du poids important dans leurs importations des approvisionnements en produits énergétiques russes et en produits alimentaires et agricoles ukrainiens. La dépendance au gaz, au charbon et au pétrole russes contribue fortement au déficit commercial que l’UE enregistre vis-à-vis de la Russie (EUR 49 mds en 2019). Les pays européens se retrouvent doublement exposés et pénalisés par, d’un côté, la hausse des prix de ces produits, entraînée par le conflit et source d’inflation supplémentaire et, de l’autre, par le freinage des échanges et les risques de rupture d’approvisionnement sur des matières premières indispensables à la production nationale. Toute la question est de savoir à quel point la croissance va s’en trouver affectée.