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BCE : le changement dans la continuité

12/11/2019

Le bilan de Mario Draghi peut être analysé sous plusieurs angles. D’abord, l’approche : un élargissement progressif de l’interprétation du mandat de la BCE. Ensuite, les outils : d’autres mesures monétaires (taux d’intérêt négatifs, refinancement ciblé, forward guidance et QE) sont venues compléter le cadre traditionnel qui reposait sur les taux d’intérêt. Troisième angle : les efforts colossaux engagés.

En termes de résultats, le bilan est largement positif (fin de la crise de la dette souveraine, créations d’emplois). Toutefois, l’inflation reste trop basse. La nouvelle présidente disposera d’une marge de manœuvre très limitée, le rôle de la politique budgétaire devrait alors être mis en avant avec plus de force encore.

TRANSCRIPT // BCE : le changement dans la continuité : novembre 2019

François Doux

Vous êtes le chef économiste de BNP Paribas. Vous avez connu tous les présidents de la Banque centrale européenne. Focus donc sur Mario Draghi. Quel est son bilan à vos yeux ?

William De Vijlder

Le bilan est largement positif mais il ne l'est pas à 100%. Disons que la réponse doit être nuancée, comme souvent. Ce qui frappe lorsqu'on regarde l'ère Draghi à la tête de la BCE, c'est la créativité dont il a fait preuve tout comme le Conseil des gouverneurs, notamment dans l'interprétation du mandat.

Pour préparer notre conversation, j'ai vérifié son premier discours en tant que président de la BCE où l'interprétation était plutôt stricte avec « Je me focalise sur l'inflation ». Progressivement on a constaté qu’il a pris de conscience que beaucoup de facteurs pouvaient contribuer à l'inflation ou à un risque de déflation.

François Doux

Au-delà de la créativité dans l'interprétation, il y a les actes et l'utilisation des instruments de politique monétaire ?

William De Vijlder

Effectivement. Progressivement on a vu une extension de la panoplie des instruments. Il y eut un temps où la politique monétaire, c'était les taux d'intérêts. Et puis on a ajouté TLTRO, la fameuse forward guidance qui donnait des indications, des intentions de politique monétaire à un horizon plus ou moins long. Et bien évidemment, on a vu l'assouplissement quantitatif, sans oublier les taux négatifs.

François Doux

Les taux négatifs effectivement qui ont créé une situation un peu nouvelle, un peu compliquée. On parle souvent des efforts qui sont menés aussi du côté de Francfort et des gouverneurs de la Banque centrale européenne. Là aussi, quel est votre point de vue ?

William De Vijlder

Je pense qu'au niveau des efforts, on ne peut pas émettre de critiques. Certains seraient peut-être tentés de dire qu'ils ont essayé de trop faire remonter l'inflation. C'est un débat à ce moment-là entre économistes mais les efforts ont été très importants et, d'une manière assidue, pour justement veiller à ce que la croissance reprenne avec l’espoir qu'après l'inflation reprenne aussi.

François Doux

Allons droit au but William De Vijlder. Où en est-on des résultats, la crise de la dette souveraine, l'inflation, les créations d'emplois ?

William De Vijlder

Justement, c'est là que le bilan apparaît un peu plus mitigé. La crise de la dette souveraine, le contrôle que la BCE a pu faire, c'est vraiment une réussite. Tout le monde pense à ce fameux discours à Londres, qui est en sorte un raccourci pour dire tout ce qui a été fait après parce que c'est très important.

S'il n'y avait pas eu la BCE, s'il n'y avait pas eu Mario Draghi, le monde serait assez différent. L'autre facteur extrêmement important, c'est la politique monétaire très accommodante. Elle a contribué aux créations d'emplois qui ont été très importantes. Mais la tragédie, je dirais, de la BCE, est l'inflation qui n'a pas été au rendez-vous. J'appelle cela une tragédie parce que tout portait à croire qu'elle allait y arriver grâce à l'expansion de l'activité et à l'accélération de la croissance des salaires. Donc on l’attendait. Et puis des chocs sont venus d’un peu  partout et ont arrêté la dynamique inflationniste.

François Doux

Faisons une transition avec les défis de Christine Lagarde. La politique monétaire s'articule avec la politique budgétaire. Du côté des incitations aux  gouvernements européens, quel est le bilan de monsieur Draghi, et quelles sont les missions de madame Lagarde ?

William De Vijlder

Oui, le chantier reste de taille. C'est une source de frustration aussi pour Mario Draghi. Malgré ses plaidoyers dans chaque conférence de presse après les réunions du Conseil des gouverneurs, il a insisté sur la nécessité de réformes structurelles, etc.

J'ai vérifié, dans la toute première plusieurs paragraphes étaient consacrés à ce sujet. Donc force est de constater que chaque pays n’a pas fait ce qu'il aurait dû. Le bilan est donc mitigé.

L'autre point important, il l’a très clairement indiqué lors de la réunion du 12 septembre, est que la politique budgétaire peut jouer un rôle très important pour compléter l’impulsion qui est donnée au cycle européen, pour compléter ce que fait la politique monétaire. Il y a là, en particulier, la nécessité d’un dispositif central, comme il l'a répété lors de sa dernière conférence de presse. J’ai moi-même l’espoir que Christine Lagarde va vraiment mettre l'accent sur ce dispositif central pour convaincre les gouvernements, parce que ce sont eux qui devront prendre la décision, que c'est ce qu'il faut faire, pour compléter cette belle maison qui est l'Union économique et monétaire.

François Doux

Oui, je renvoie nos auditeurs, nos téléspectateurs au podcast que nous avons réalisé sur les taux d'intérêts négatifs. On voit l'importance des politiques budgétaires et structurelles à venir. En conclusion, William De Vijlder, les chantiers de madame Lagarde, au-delà de cet aspect sur la politique budgétaire, quels peuvent-ils être ?

William De Vijlder

Je pense à un autre chantier en termes de politique de communication de la BCE, d'objectifs, d'instruments. Est-ce qu'il n'y a pas lieu de mener une réflexion ? C'est un point que, force est de constater, Mario Draghi n'a pas voulu, ou il n'a pas eu le temps, d’aborder. La Réserve fédérale américaine est en train de mener cette analyse. Je pense qu'il serait bien que la BCE fasse le même exercice.

François Doux

Je crois qu'ils se parlent des deux côtés de l'Atlantique.

William De Vijlder

Effectivement, oui.

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