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Monnaie numérique de banque centrale : de quoi parle-t-on ?

10/06/2021

 

Alors que les banques centrales réfléchissent à l’opportunité d’introduire leur propre monnaie numérique pour contrer les crypto-actifs privés, les conséquences de ces dernières sur le financement de l’économie et la transmission de la politique monétaire dépendront étroitement de leurs caractéristiques.

TRANSCRIPT // Monnaie numérique de banque centrale : de quoi parle-t-on ? : juin 2021

LE FOCUS

FRANÇOIS DOUX

La Banque centrale de Chine, la Banque centrale de Suède, la Fed aux États-Unis, la Banque centrale européenne en zone euro et même la Banque de France planchent sur les monnaies numériques de banque centrale, « CBDC » en anglais. Pour parler de cette question, nous sommes avec Laurent Quignon, le responsable de l'économie bancaire chez BNP Paribas.

FRANÇOIS DOUX

Bonjour Laurent.

LAURENT QUIGNON

Bonjour François.

FRANÇOIS DOUX

On entend beaucoup parler dans la presse de ces monnaies digitales de banque centrale, mais aussi des crypto-actifs. On entend parler du bitcoin, du libra, de l'ethereum... Quelle est la différence entre ces monnaies dites "banque centrale digitale » et ces crypto-actifs ?

LAURENT QUIGNON

Permettez-moi tout d'abord, François, une petite parenthèse sémantique. Je préfère parler de « crypto-actifs » plutôt que de « crypto-monnaies », car ce ne sont pas juridiquement des monnaies. Ces crypto-actifs sont émis et circulent sur un registre décentralisé de type blockchain et ne sont donc pas émis par une institution identifiable. Ils ne sont donc une créance sur personne, contrairement à la monnaie officielle qui est une créance sur la banque centrale - s'agissant des pièces et billets que nous avons dans notre portefeuille - ou une créance sur la banque commerciale - comme nos dépôts bancaires par exemple. Autre différence entre ces crypto-actifs et la monnaie officielle, les formes de monnaie sont convertibles en pièces et billets qui ont cours légal, ce qui n'est évidemment pas le cas des crypto-actifs.

FRANÇOIS DOUX

D'autant que ces fameux crypto-actifs, bitcoin et consorts sont très volatils, on a pu le voir dans l'actualité. Mais, malgré ces différences fondamentales, est-ce qu'il y a un risque de concurrence, Laurent Quignon, entre les crypto-actifs et la monnaie banque centrale classique ?

LAURENT QUIGNON

Les banques centrales voient la monnaie numérique de banque centrale, effectivement, comme une alternative possible, officielle, aux crypto-actifs privés. Mais, en réalité, et selon les modalités qui seront retenues, la monnaie numérique de banque centrale n'est pas un simple pendant officiel d'un crypto-actif privé. C'est quelque chose de différent. Et cette proposition est susceptible d'avoir des effets relativement importants, encore une fois, selon les modalités qui seront choisies, sur le fonctionnement du système bancaire, le financement de l'économie et la transmission de la politique monétaire.

FRANÇOIS DOUX

Donc à l'heure où les banques centrales, si j'ose dire, passent au digital, qu'est-ce que cela peut changer justement pour la politique monétaire, Laurent Quignon ? La monnaie scripturale et la monnaie fiduciaire pourraient, elles aussi, être transposées en numérique ?

LAURENT QUIGNON

Effectivement, dans le contexte actuel, la seule forme de monnaie de banque centrale accessible au grand public est constituée des pièces et billets, qui représentent moins de 10% de l'ensemble de la masse monétaire. Les 90% restants sont créés par les banques commerciales sous forme de dépôts bancaires. Effectivement, demain, si une nouvelle forme de monnaie de banque centrale était accessible sous une forme numérique, en plus des pièces et billets, cela tendra à élargir l'usage et la détention de monnaie de banque centrale par le grand public et cela sera susceptible d'affecter la structure de la masse monétaire.

FRANÇOIS DOUX

Quel serait l'impact si finalement, monsieur et madame Tout le monde venaient à frapper à la porte de la banque centrale ? Le financement de l'économie s'en trouverait quand même modifié ?

LAURENT QUIGNON

Cela dépend des modalités. Si l'on conçoit simplement un instrument qui serait une sorte de billet de banque 3.0, dont l'usage et la détention resteraient limités, comme c'est le cas aujourd'hui pour les pièces et billets, pour la monnaie fiduciaire. Finalement, nous aurions une alternative avec des conséquences limitées. En revanche, s'il s'agissait d'ouvrir l'accès au bilan de la banque centrale à tout un chacun, avec une ouverture de compte auprès de la banque centrale, cela modifierait de manière substantielle les équilibres et le partage des tâches entre les banques commerciales et la banque centrale.

FRANÇOIS DOUX

Concrètement, pour les banques de second rang, pour les banques commerciales, cela pourrait signifier moins de dépôts ?

LAURENT QUIGNON

Effectivement. Les dépôts bancaires sont créés dans le cadre des opérations de crédit. C'est le processus de création monétaire. Si demain, une proportion conséquente de ces dépôts bancaires - qui constituent également une ressource très importante des banques pour assurer le financement de l'économie - venait à être convertie en monnaie numérique de banque centrale, cela serait autant moins de ressources bancaires et de réserves en banque centrale pour les banques commerciales. De la même façon qu'une fuite des dépôts bancaires et des réserves de banques commerciales vers la monnaie fiduciaire entraîne une baisse du multiplicateur du crédit et de la capacité des banques à prêter à l'économie, nous aurions une baisse, selon un processus semblable, du multiplicateur de crédit et de la capacité des banques à prêter avec cette monnaie numérique de banque centrale.

FRANÇOIS DOUX

Laurent Quignon, est-ce que les banques commerciales ne pourraient pas compenser la baisse des dépôts en allant justement lever des ressources sur les marchés ?

LAURENT QUIGNON

En réalité, cette solution est assez illusoire puisque les ressources à long terme des institutions financières et monétaires sont une contrepartie négative de la masse monétaire. En d'autres termes, la souscription de titres longs émis par les banques entraîne le débit du compte du souscripteur, et donc une baisse supplémentaire des dépôts bancaires. Donc, on peut dire que ces deux ressources, titres négociables et dépôts bancaires, sont davantage substituables que complémentaires. Finalement, si une monnaie numérique de banque centrale constitue une contre-offensive possible, et plus sûre pour l'épargnant, aux crypto-actifs privés, ses modalités doivent être mûrement réfléchies pour préserver le financement de l'économie et l'efficacité de la politique monétaire.

FRANÇOIS DOUX

Préserver le financement de l'économie et l'efficacité de la politique monétaire, ce sera le mot de la fin. Merci Laurent Quignon pour ce point sur les monnaies numériques des banques centrales, CBDC. Dans un instant, le Graphique du mois avec William De Vijlder.

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