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France : Comment la remontée des taux depuis 2022 a-t-elle affecté les flux de placements financiers des ménages ?

22/04/2026
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Après une longue période de taux bas (2015-2020), le choc inflationniste de 2021-2023 a brutalement poussé les taux d’intérêt à la hausse dans la zone euro et en France. Ce choc de taux, dont l’ampleur et la rapidité furent les plus fortes depuis le début des années 1990[1] a renchéri le crédit, freiné l’investissement en logement et modifié la hiérarchie des rendements entre dépôts, livrets réglementés, assurance-vie et placements de marché.

Placements financiers des ménages en France : des flux stables et majoritairement captés par l’assurance-vie en 2025

Moins de flux de crédits, moins de flux de placements

Après les fortes perturbations liées à la crise sanitaire en 2020 et à l’invasion de l’Ukraine en 2022, le tassement des flux des placements financiers en 2023 (courbe noire sur le graphique) s’explique ainsi d’abord par la remontée des taux longs en 2022, en anticipation puis en accompagnement du resserrement de la politique monétaire amorcée en juillet 2022. Dans leur sillage, les taux des prêts à l’habitat à taux fixe ont grimpé, en moyenne, de 1,07% en janvier 2022 à 4,17% en janvier 2024 (avant de refluer et de se stabiliser vers 3,1% depuis juin 2025). Ce choc de taux a provoqué une contraction des flux de crédits (courbe noire en pointillés) et une hausse de la capacité de financement des ménages[2], mais dans des amplitudes différentes : la première a reculé bien davantage que la seconde ne s’est accrue, de sorte que les ressources financières brutes à placer se sont repliées.

Une réorientation de l’épargne financière vers les supports à long terme

En 2024 et 2025, les flux de placements et les flux de crédits se sont peu ou prou stabilisés, de même que l’écart entre les deux – qui détermine le taux d’épargne financière. Les ménages continuent de placer à un rythme élevé mais, surtout, recourent moins au crédit — le corollaire étant qu’ils investissent aussi moins en logement. Il en résulte des flux de placements élevés et relativement constants (EUR 128,4 milliards[3] en 2025, après EUR 129,3 milliards en 2024), mais dont la stabilité dissimule une recomposition profonde. C’est le deuxième effet significatif de la hausse des taux.

- Tout d’abord, les flux vers le numéraire et les dépôts s’amenuisent (histogramme vert).

- Ceux vers les titres détenus en direct (histogramme bleu) diminuent également en 2024 et 2025, mais cette évolution doit être interprétée avec prudence : la baisse a presque exclusivement trait au recul des actions non cotées et autres participations, un agrégat hétérogène associant aussi bien les placements en private equity que les apports d’associés au capital des sociétés familiales qui ne relèvent pas d’une logique de placement.

- À l’inverse, les organismes de placement collectif (OPC, histogramme rouge) et surtout l’assurance-vie en euros (histogramme orange) montent en puissance, tandis que les unités de compte (histogramme gris) continuent de collecter.

Les flux de placements se réorientent ainsi des dépôts bancaires vers des supports moins liquides mais mieux rémunérés. Ce mouvement est cohérent avec l’environnement de taux. La remontée des rendements obligataires a permis aux assureurs d’améliorer progressivement les rendements servis sur les fonds euros, tandis que le Livret A, après un pic de sa rémunération à 3?% en février 2023 (1,5?% depuis février 2026), voit son attractivité relative s’amoindrir.

Un contexte de taux qui demeurerait favorable à l’épargne longue en 2026, malgré des incertitudes

Pour la suite de l’année 2026, deux tendances principales se dessinent. D’une part, la moindre volatilité attendue des taux longs contribuerait à maintenir les flux de crédit habitat autour de leurs niveaux actuels. D’autre part, malgré la remontée probable des taux directeurs et du marché monétaire, consécutive à la résurgence des tensions inflationnistes liées à la guerre en Iran, la hiérarchie des rendements demeurerait favorable à l’assurance-vie (fonds euros et unités de compte), ainsi qu’à la gestion collective. Ces deux dispositifs profiteraient en outre d’un matelas de dépôts bancaires déjà consistant (mesuré par le ratio des encours au revenu). L’assurance-vie demeurerait également soutenue par une demande liée à la préparation de la retraite et à la transmission patrimoniale. Cette conjecture demeure toutefois conditionnée à l’évolution de la situation au Moyen-Orient, dont les effets potentiels sur l’inflation, la hiérarchie des rendements et la rémunération de l’épargne réglementée pourraient modifier les contours.

[1] + 450 pb pour le taux de dépôt de la BCE entre juillet 2022 et septembre 2023 et + 340 pb pour les taux longs français entre la fin 2021 et octobre 2023. Les taux longs conservent depuis une orientation modérément haussière, sur fond de désinflation (jusqu’en février 2026) et de tensions sur les finances publiques.

[2] Via la baisse de l’investissement en logement et, dans une bien moindre mesure, la hausse des revenus de placements.

[3] Principaux placements financiers excluant les placements divers nets qui regroupent certaines opérations financières.

LES ÉCONOMISTES AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE