Conjoncture

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Conjoncture // Janvier 2019  
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L’élection d’Andres Manuel Lopez Obrador à la présidence du Mexique soulève de nombreuses questions. Si le nouveau président et  
son équipe bénéficient d’un fort soutien populaire, la politique proposée pour les six prochaines années inquiète les investisseurs. Les  
promesses de maintien de la discipline budgétaire, de l’indépendance de la banque centrale et plus généralement d’un pragmatisme  
économique, pourraient être incompatibles avec les mesures proposées. En particulier, plusieurs réformes ont été remises en cause,  
dont celle du secteur de l’énergie. A court terme, ces contradictions ne portent pas à conséquence, compte tenu des solides  
fondamentaux dont bénéficie l’économie mexicaine. A moyen terme en revanche, la capacité du gouvernement à respecter la discipline  
budgétaire, maintenir à flot le secteur de l’énergie et garder la confiance des investisseurs constituent des risques.  
Un peu plus de six mois après son élection, les premières actions du  
président Andrés Manuel López Obrador, AMLO, suscitent de  
er  
er  
nombreuses interrogations. Avant le 1 décembre 2018 (date de la Le 1 juillet dernier, Andrés Manuel López Obrador, chef du parti de  
er  
prise de fonction, AMLO ayant été élu le 1 juillet dernier), le président gauche Mouvement de Régénération nationale, Morena, a largement  
et le nouveau gouvernement ont en effet pris plusieurs décisions remporté l’élection présidentielle (plus de 53% des suffrages). Il est élu  
radicales, avec un vaste programme de lutte contre la corruption et une pour un mandat de six ans non renouvelable, et est entré en fonction le  
«
consultation publique » dont le résultat a mené à l’annulation du projet 1er décembre dernier.  
de construction d’un nouvel aéroport à Mexico, et à l’arrêt de plusieurs  
mesures mises en place par le précédent gouvernement, concernant  
notamment la réforme du secteur de l’énergie, l’augmentation du salaire  
minimum et l’annonce de nombreuses mesures visant à réduire les  
inégalités. Dans le même temps, AMLO et son équipe ont affirmé  
respecter leurs engagements de campagne quant à la conduite de la  
politique économique. Ils ont réitéré leur intention de conserver  
l’indépendance de la banque centrale, en élaborant un budget  
permettant de respecter la discipline budgétaire observée au cours des  
dernières années et en signant un nouvel accord commercial avec les  
Etats-Unis et le Canada.  
Le même jour ont eu lieu les élections législatives, dont la coalition  
composée du parti Morena et de plusieurs petits partis de gauche est  
également ressortie gagnante, remportant la majorité à la Chambre des  
députés comme au Sénat. Depuis l’ouverture de la session  
parlementaire au début du mois de septembre, la position de la coalition  
s’est renforcée, avec 310 députés enregistrés (sur un total de 500), et  
69 sénateurs (sur un total de 128). C’est la première fois depuis 1997  
qu’une coalition remporte la majorité absolue dans les deux chambres.  
De plus, l’opposition est fragmentée, et les prochaines élections  
(
provinciales et locales) n’auront lieu qu’en 2021, ce qui laisse à la  
principale coalition toute marge de manœuvre pour mettre en place ses  
L’économie mexicaine bénéficie de fondamentaux macroéconomiques réformes.  
et financiers globalement solides mais le pays reste exposé au  
Les victoires d’AMLO, maire de Mexico de 2000 à 2005, puis candidat  
antisystème » battu aux élections présidentielles de 2006 et 2012, et  
de sa formation Morena ne sont pas anecdotiques. L’alternance  
retournement du sentiment des investisseurs. Le bouleversement  
politique provoqué par l’élection d’AMLO et le manque de clarté de la  
politique économique proposée laissent les investisseurs dubitatifs.  
«
politique proposée a remporté une forte adhésion populaire et traduit la  
Bien que les programmes de soutien à la consommation et de lutte volonté de rejeter les deux partis qui s’étaient partagés le pouvoir  
contre la corruption continueront d’assurer au gouvernement un fort depuis près d’un siècle : le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, le  
soutien populaire, la perte de confiance des investisseurs et le manque parti issu de la révolution de 1910, devenu un parti de centre-droit au  
de clarté de la politique économique ont dégradé les perspectives de milieu des années 1980), qui a dirigé le pays de 1929 à 2000, puis de  
er  
croissance à court terme. La crédibilité du gouvernement quant à sa 2012 au 1 décembre dernier, et le Parti d’action nationale (PAN, parti  
faculté à respecter ses engagements, notamment en matière de respect conservateur), de 2000 à 2012.  
de la discipline budgétaire, est amoindrie. L’avenir de la réforme  
La promesse faite par AMLO pendant la campagne de lutter contre la  
énergétique, qui occupe une place centrale dans la vie politique du  
corruption et l’insécurité explique en grande partie son succès électoral,  
pays depuis plusieurs années, est également incertain. Heureusement  
une promesse pourtant faite par tous les candidats élus depuis le milieu  
la vulnérabilité externe du pays est modérée.  
des années 80. Jusqu’ici, les réformes mises en place ont toutes  
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échoué : les inégalités se sont creusées, la « guerre contre la drogue »  
initiée par Felipe Calderon (élu en 2006, membre du PAN) a été un  
échec, et le transfert du maintien de l’ordre aux militaires effectué par  
Enrique Peña Nieto (élu en 2012, membre du PRI), s’est révélé  
inefficace. En outre, les affaires de corruption, la collusion entre forces  
de l’ordre et narco-trafiquants et la répression de la presse et de  
l’opposition, tout au long du mandat, ont augmenté de manière  
significative le rejet des deux partis traditionnels. L’indice de perception  
Indice de perception de la corruption  
Score sur 180  
160  
140  
120  
100  
80  
60  
40  
20  
0
1
de la corruption , publié par Transparency International, s’est dégradé  
continument depuis le début des années 2000 (graphique 1).  
2
La « quatrième transformation » proposée par AMLO et son équipe  
pendant la campagne est en réalité un projet de grande envergure,  
dépassant largement le cadre de la lutte contre la corruption et  
l’insécurité. L’idée de cette transformation est d’achever la  
modernisation du pays, en proposant une refondation de l’Etat et la  
2001 2003 2005 2007 2009 2011 2013 2015 2017  
Graphique 1 Source : Transparency International  
«
mise à plat » du cadre institutionnel. L’objectif est de parvenir à  
assurer « une croissance économique équitable, essentielle pour  
réduire les inégalités, l’extrême pauvreté et l’insécurité ». Une des  
mesures phares « becarios si, sicarios no », propose de verser des  
bourses d’étude aux 2,3 millions de jeunes Mexicains qui ne sont ni  
étudiants, ni employés. Cette mesure devrait être accompagnée d’une  
augmentation du salaire minimum mexicain, dans les entreprises  
situées le long de la frontière avec les Etats-Unis dès 2019, et sur  
l’ensemble du territoire d’ici 2024. L’équipe de transition a proposé une  
première augmentation à 101 pesos (MXN) par jour (USD 5,3).  
Actuellement, le salaire minimum mexicain est de MXN 88 (USD 4,6)  
par jour.  
La période de transition, de juillet à décembre, a été marquée par  
l’envoi de signaux contradictoires. D’un côté, dès le lendemain de son  
élection, AMLO a amendé son discours et a annoncé son intention  
d’adopter une politique économique « pragmatique ». Il s’est  
notamment engagé à respecter l’indépendance de la banque centrale,  
la discipline budgétaire et les accords commerciaux signés par le pays.  
Pour preuve, bien qu’il se soit auparavant prononcé contre l’Accord de  
libre-échange nord-américain (ALENA) et l’ouverture commerciale du  
Mexique, AMLO et l’équipe de transition ont soutenu Enrique Peña  
Nieto au moment des négociations. Ils ont approuvé la signature du  
nouvel accord, l’Accord Canada Etats-Unis Mexique (ACEUM) le 30  
novembre 2018, qui remplacera l’ALENA.  
Plus largement, le projet s’articule autour de plusieurs priorités, dont le  
la réduction de la dépendance extérieure du pays, en particulier vis-à-  
vis des Etats-Unis, d’une part en accélérant la diversification des  
exportations, et d’autre part en soutenant le secteur agricole de manière  
à accroître l’autosuffisance alimentaire et en fixant des prix garantis  
pour certains produits agricoles.  
D’un autre côté, plusieurs promesses de campagne ont été mises en  
œuvre. Fin octobre, une consultation publique a été organisée, à l’issue  
de laquelle la construction d’un nouvel aéroport à Mexico a été annulée,  
alors que le financement du projet était bouclé et que la construction  
était déjà réalisée pour près d’un tiers. Selon AMLO, par nature, de tels  
projets sont porteurs de corruption et de malversations. L’annulation du  
projet d’aéroport dans sa forme existante était donc, selon lui, le  
premier signe de lutte contre la corruption dans le pays.  
Bien que les contours de ces mesures restent encore à définir, ces  
objectifs pourront difficilement être mis en œuvre simultanément, sans  
dérapage budgétaire et au cours d’un seul mandat. Se pose donc la  
question de la politique économique et sociale qui sera effectivement  
appliquée au cours de la législature. La réconciliation des différents  
objectifs s’avérera a priori difficile.  
Dans le même temps, AMLO a annoncé que les consultations  
publiques seraient fréquentes tout au long de son mandat. Son souhait  
est de modifier la constitution afin d’élargir le champ de celles-ci,  
notamment aux questions budgétaires, laissant craindre des dérives  
quant au respect de la discipline budgétaire.  
1
L’indice classe 180 pays et territoires selon leurs niveaux perçus de corruption au sein  
du secteur public sur la base d’appréciations d’experts des secteurs privé et public.  
2
Le terme de « quatrième transformation » a été choisi par AMLO pour désigner le  
quatrième « moment » du développement de la république mexicaine. Les trois  
premiers moments font référence à l’indépendance du Mexique au début du 19 siècle,  
au mandat du président Madero, qui a amorcé la modernisation du pays suite à la  
révolution de 1910 et au mandat de Lazaro Cardenas, élu de 1934 à 1940, qui a  
modernisé le pays en développant les infrastructures, l’industrie, l’éducation et la santé  
publique.  
e
Enfin, début novembre, le parti Morena a présenté devant le Sénat une  
mesure proposant d’encadrer très strictement les commissions  
bancaires. Une semaine plus tard, la proposition de loi a été retirée par  
1
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le parti Morena, et AMLO lui-même s’est engagé à ne pas réformer les  
secteurs économiques et financiers au moins pendant les trois  
premières années du mandat.  
Taux de change et indice boursier depuis début 2018  
Taux de change (éch. inversée)  
Indice boursier  
15  
16  
17  
18  
19  
30 septembre :  
ALENA 2.0  
28 octobre :  
consultation  
publique au sujet  
de l'aéroport de  
Mexico City  
52 000  
1
er Juillet :  
Au cours de cette période, le sentiment des investisseurs envers la  
nouvelle administration s’est fortement dégradé. L’indice boursier et la  
monnaie ont chuté à la fin du mois d’octobre et l’agence de rating Fitch  
a placé la note souveraine du pays sous surveillance négative. Cela  
traduit les inquiétudes relatives aux risques de dérapage budgétaire,  
mais de remise en cause des réformes adoptées par le précédent  
gouvernement, et notamment l’avenir de la réforme énergétique.  
50 000  
48 000  
46 000  
44 000  
42 000  
40 000  
38 000  
élection d'AMLO  
20  
MXN/USD  
2
1
2
Indice boursier  
2
janv.-18 mars-18 mai-18  
juil.-18 sept.-18 nov.-18 janv.-19  
Graphique 2 Sources : Bourse du Mexique, Banque centrale du Mexique  
Depuis son investiture, AMLO a de nouveau envoyé des signaux  
contradictoires. Il a d’abord affirmé que son objectif était de mettre fin  
au « néolibéralisme » et à la « république de copinage », synonymes Mais, dans le même temps, AMLO s’est de nouveau engagé à  
pour lui de corruption, confusion du pouvoir économique et politique et respecter l’indépendance de la banque centrale et à maintenir un  
in fine de creusement des inégalités. Il a également souligné l’échec excédent primaire suffisant pour stabiliser le niveau actuel de la dette  
des réformes entreprises au cours des précédentes administrations, et publique, qui représentait 47,6% du PIB en 2017.  
en particulier concernant la lutte contre la corruption et la réforme  
La décision d’AMLO, au début du mois de janvier, de fermer plusieurs  
énergétique.  
pipelines (dans le but d’empêcher le vol de carburant) et d’assurer la  
Cependant, AMLO a annoncé qu’il ne poursuivrait pas les anciens distribution d’essence directement par l’Etat, a marqué une nouvelle  
dirigeants corrompus. Sur le plan de la sécurité, l’intention d’entériner séquence. Bien que cette décision soit soutenue par une large partie de  
dans la constitution la militarisation de la sécurité publique va à la population, elle a mené à une pénurie dans l’approvisionnement en  
l’encontre de la volonté de remettre au premier plan la défense des essence dans plusieurs régions et, surtout, une nouvelle perte de  
droits de l’Homme.  
confiance des investisseurs.  
Le changement qu’AMLO entend mettre en place se veut « ordonné,  
mais profond et radical ». Pourtant la présentation de son projet laisse  
deviner un mandat caractérisé par une augmentation significative du  
pouvoir fédéral, et surtout du rôle du président.  
Pour réaliser son programme, le président sera aidé par les solides  
fondamentaux économiques du Mexique. Les vastes réformes  
entamées en 2014 ont permis de renforcer la résistance aux chocs  
Sur le plan économique, une liste de 100 propositions a été présentée.  
Celles-ci sont très proches des promesses faites au cours de la  
campagne, comme par exemple la refonte du système de santé (qui, à  
la fin du mandat, devra ressembler « au système de santé des pays  
nordiques »), la construction de 100 nouvelles universités, le  
doublement du montant des pensions de retraite, l’annonce de  
plusieurs grands projets d’infrastructures destinés à améliorer  
l’attractivité et la compétitivité du pays (la construction de deux  
nouvelles raffineries et la remise en état de raffineries existantes, la  
construction du « train Maya », censé promouvoir le tourisme) et, entre  
autres choses, une nouvelle proposition de réforme du secteur de  
l’énergie.  
3
externes. La croissance potentielle est à présent estimée par le FMI à  
3
2
-4% par an, alors que croissance moyenne enregistrée entre 2003 et  
013 était de 2,3% par an.  
Depuis 2015, l’inflation et le taux de chômage sont restés bas et les  
salaires réels ont progressé, en dépit de la chute du prix des matières  
premières, des relations tendues avec les Etats-Unis et les  
catastrophes naturelles qui ont touché le pays (voir tableau1).  
L’ensemble de ces propositions devrait être financé par un programme  
d’« austérité gouvernementale » symbolisé par la mise en vente de  
l’avion présidentiel le jour de l’investiture et les économies dégagées de  
la lutte contre la corruption.  
3
Dans les domaines de l’énergie, de la concurrence, des télécommunications, de la  
fiscalité, du marché du travail, de l’éducation et des services financiers. L’objectif  
était d’atteindre une croissance de 5% par an  
1
1
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Résistance aux chocs externes  
Variation %  
T2 2000 T3 2002  
T2 2008 T2 2009  
T2 2014 T1 2016  
Prix du pétrole (WTI)  
-17,7  
-4,8  
-9 ,5  
1,7  
-42,9  
-15,5  
-10,6  
-0,6  
-65,6  
-2,9  
0,3  
Production industrielle américaine  
Production industrielle mexicaine  
Emploi au Mexique  
3,0  
Tableau 1  
Sources : EIA, FMI, Réserve fédérale, INEGI  
La politique monétaire est jugée crédible. Le déficit public et la dette ont projets d’infrastructures promis sont lancés, et que les partenariats  
été réduits au cours des dernières années, alors que la dépendance public-privé fonctionnent, la mise en place prendra du temps et n’aura  
des revenus fiscaux vis-à-vis de l’activité pétrolière a diminué, et la probablement pas d’effet sur la croissance en 2019. Le regain de  
bonne performance des exportations hors pétrole (et l’afflux de confiance enregistré après les élections a été perdu (graphique 4).  
transferts financiers des travailleurs à l’étranger) a permis une réduction  
du déficit courant à un niveau modéré. Enfin, malgré l’importance des  
flux d’investissement de portefeuille, la position extérieure (solvabilité et  
liquidité) du pays demeure solide.  
Sentiment des investisseurs  
125  
Indice de confiance des investisseurs  
Perspectives d'investissement  
120  
115  
110  
105  
100  
Cela dit, les performances de croissance récentes se sont détériorées.  
Les inquiétudes relatives à la renégociation du traité commercial avec  
les Etats-Unis et l’élection présidentielle ont pesé sur l’investissement et  
la consommation privée en 2017. L’investissement public a reculé, dans  
le cadre du plan d’austérité budgétaire mis en place par le précédent  
gouvernement ; la croissance du PIB réel a ralenti à 2%, après 2,9% en  
95  
90  
85  
80  
2
016. Par conséquent, en dépit d’une consommation privée plus  
dynamique, la croissance devrait à peine dépasser 2% en 2018.  
D’après les dernières estimations du FMI, aucune accélération n’est  
attendue avant 2021.  
2015  
2016  
2017  
2018  
Graphique 4  
Source : Banxico  
PIB réel  
Inflation et taux directeur de la Banque centrale  
g.a., %  
4 ,0  
3 ,5  
3 ,0  
, 5  
2 ,0  
1 ,5  
, 0  
, 5  
0 ,0  
9
8
7
6
5
4
3
2
1
0
Inflation, g.a., %  
Inflation sous-jacente, g.a., %  
Taux directeur  
Limite haute  
Limite basse  
2
1
0
2011  
2012  
2013  
2014  
2015  
2016  
2017  
2018  
2011  
2012  
2013  
2014  
2015  
2016  
2017  
2018  
Graphique 3  
Sources : AEI, FMI, Fed, INEGI  
Graphique 5  
Source : Banxico  
La consommation privée restera le principal moteur de la croissance,  
soutenue par un marché du travail très dynamique, les politiques  
sociales mises en place par le gouvernement et les transferts des  
travailleurs à l’étranger. Mais cela ne compensera pas l’annulation du  
projet d’aéroport de Mexico et le manque de confiance des  
investisseurs, qui pèseront sur l’investissement privé. Même si les  
Malgré le ralentissement de la croissance, la capacité de la banque  
centrale à contenir les pressions inflationnistes sera également  
surveillée au cours des prochains trimestres. Le conseil des  
gouverneurs a relevé le taux directeur à 8,25% en décembre, le plus  
haut enregistré depuis plus de dix ans. Les pressions inflationnistes  
1
2
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(
présentes depuis le début de l’année 2017, au moment de l’élimination la confiance des investisseurs, notamment étrangers. C’est pourquoi les  
de subventions sur les prix de l’énergie) devraient persister au moins au propositions d’AMLO ont suscité beaucoup d’inquiétudes depuis son  
premier semestre 2019, soutenues par la hausse du salaire minimum,  
qui prendra effet en janvier, la hausse du prix de l’essence et celui des  
fruits et légumes.  
entrée en campagne.  
Production de pétrole mexicain  
En millions de barils/jour  
Sur le plan externe, les conditions seront également moins favorables.  
Le déficit commercial devrait continuer à se creuser légèrement,  
principalement en raison du manque de dynamisme du secteur  
manufacturier américain et des relations commerciales toujours tendues  
avec les Etats-Unis, en dépit de la signature de l’ACEUM. En effet, il  
doit être ratifié par chacun des trois pays, ce qui prendra du temps, et  
pèsera probablement sur les investissements et les IDE en 2019, au  
moins sur la première partie de l’année.  
3
, 6  
3,4  
3,2  
3,0  
2
, 8  
, 6  
, 4  
, 2  
2 ,0  
, 8  
, 6  
2
2
2
1
1
2005 2006 2007 2008 2009 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2018  
Graphique 6  
Source : Petroleos Mexicanos  
Introduite en 2013 et 2014, la réforme du secteur énergétique proposée  
par le précédent gouvernement a mis fin à 75 ans de monopole dans le  
secteur pétrolier et gazier du pays. L’objectif principal était de  
promouvoir un marché ouvert et concurrentiel entre les entreprises  
privées et publiques pour l’ensemble des opérations du secteur (en  
amont, intermédiaires, et en aval). La stratégie a consisté à ouvrir le  
capital des deux entreprises publiques (l’entreprise chargée de  
l’exploitation du pétrole, Pemex, et l’entreprise publique d’électricité, la  
CFE) et attirer des investissements privés. Une mesure phare de la  
réforme a été l'attribution aux enchères de gisements pétroliers à des  
entreprises privées. Plus de cent contrats ont été établis depuis 2015.  
Prix du pétrole  
Mix mexicain, prix du baril  
120  
100  
80  
60  
4
0
0
0
2
Après de nombreuses tentatives infructueuses depuis les années 90,  
l’introduction de cette réforme a été considérée comme un succès. Mais  
la chute des prix des matières premières en 2014 a lourdement  
contraint sa mise en place. Les budgets de Pemex et de la CFE ont été  
réduits et la dette des deux entreprises a augmenté de manière  
significative depuis 2015. Les mises aux enchères des lots, ouvertes  
aux investisseurs privés (y compris étrangers), n’ont débuté qu’en 2016  
et se sont poursuivies en 2017 et 2018. Au total, l’administration  
sortante espérait engendrer jusqu’à USD 200 mds d’investissements  
dans le secteur pétrolier sur 20 ans, et remonter le niveau de production  
à plus de 3 millions de barils par jour.  
2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018  
Graphique 7 Source : Petroleos Mexicanos  
Celui-ci a en effet affirmé que sa priorité était la souveraineté nationale  
en matière d’énergie. Ses intentions doivent encore être détaillées,  
mais il y a globalement un retour en arrière, exception faite du  
développement des énergies renouvelables : AMLO prévoit l’annulation  
de la réforme dans sa forme actuelle, un soutien financier accru pour  
les deux entreprises publiques (Pemex et la CFE), et la limitation de la  
participation des investisseurs privés (étrangers et domestiques) dans  
La production a continué à chuter, passant de 3,5 millions de barils par le secteur.  
jour en 2005, à moins de 2 millions aujourd’hui (graphiques 6 et 7). Le  
Les mises aux enchères des lots pétroliers ont également été arrêtées  
la quatrième vague devait débuter en février 2019) et les entreprises  
privées retenues à l’issue des précédentes enchères devront réaliser  
les investissements promis dans les trois ans, sous peine de voir leurs  
lots leur être retirés. Concernant le secteur pétrolier plus  
manque d’investissements dans le secteur n’a pas permis de  
développer les capacités de production nécessaires pour compenser la  
baisse de la production de Cantarell, le plus gros champ pétrolier du  
Mexique.  
(
Cela dit, l’engagement du précédent gouvernement, a joué un rôle particulièrement, la réhabilitation de six raffineries existantes, la  
prépondérant dans le succès rencontré par les mises aux enchères et construction d’une nouvelle (un chantier chiffré à 0,7% du PIB) et  
1
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Conjoncture // Janvier 2019  
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l’augmentation de l’exploration et la production de pétrole ont certains ministères subiront des coupes importantes dans leurs budgets  
également été annoncés. L’ambition est d’arriver à augmenter la (-30% pour le ministère de l’Environnement, -29% pour l’Industrie, -25%  
production à 2,4 millions de barils par jour d’ici la fin du mandat, en  
Déficit public  
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024.  
En % du PIB  
La crédibilité du gouvernement quant à sa capacité à mettre en place  
toutes ces réformes est relativement faible. La majorité des propositions  
doit encore être détaillée, et financée. Les ressources nécessaires pour  
mettre en œuvre la totalité des mesures proposées sont proches de 1%  
du PIB, en plus des investissements déjà prévus pour Pemex (voir  
section suivante).  
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1
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4
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Solde budgétaire  
Solde primaire  
Sans surprise, le budget 2019, présenté le 15 décembre dernier,  
respecte la discipline budgétaire observée depuis plusieurs années :  
d’une part, le premier budget présenté par une nouvelle administration  
a été en grande partie préparé par l’administration sortante et, d’autre  
part, après les turbulences des mois d’octobre et novembre, il semblait  
logique que le gouvernement veuille se montrer rassurant. Le texte a  
été adopté par le Parlement au cours de la dernière semaine de  
décembre, sans modifications majeures et bien accueilli par les  
investisseurs et les agences de notations.  
2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018  
Graphique 8  
Source : INEGI  
Dette publique  
En % du PIB  
Dette interne  
Dette externe  
Coût financier (é.d.)  
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2 , 4
, 2
2 , 0  
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35  
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, 8
Pour l’année 2019, le gouvernement vise un excédent primaire de 1%  
du PIB, légèrement supérieur au 0,7% attendu en 2018 et un déficit de  
1 , 6
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,5% du PIB en 2019 (très proche du déficit attendu pour 2018, à 2,4%  
15  
10  
5
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, 4
, 2
1 , 0  
du PIB). Les projections à moyen terme prévoient un maintien du  
surplus primaire autour de 1% du PIB jusqu’en 2024, et un ratio de  
dette globalement stable autour de 45% du PIB.  
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2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018  
Les hypothèses retenues paraissent raisonnables : le gouvernement  
table sur une croissance du PIB réel de 2,0% en 2019, une inflation de  
Graphique 9  
Source : Ministère des finances  
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,4% et un taux de change contre dollar de 20 (en moyenne sur pour la communication et les transports, -9% pour le ministère de  
l’année). Celle sur le prix du pétrole est même assez conservatrice, à l’Intérieur par exemple). Les deux entreprises publiques du secteur de  
USD 55/baril.  
l’énergie, Pemex et la CFE, voient leurs ressources progresser de 14%  
et 8% respectivement (relativement au budget de 2018), principalement  
afin de financer des dépenses en capital.  
Les revenus diminueront, mais cette baisse devrait être limitée (21,1%  
du PIB en 2019, après 21,7% du PIB en 2018). La nouvelle équipe s’est  
engagée à ne pas augmenter les taxes, et le président a annoncé par Enfin, contrairement à ce qui avait été annoncé initialement, les  
décret le 31 décembre dernier une réduction de la TVA (à 8%, contre programmes de dépenses sociales seront mis en place les uns après  
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6% dans le reste du pays) et des impôts sur le revenu réduits de deux les autres, et non simultanément. Par ailleurs, certains projets  
tiers dans plus de 40 municipalités frontalières des Etats-Unis.  
annoncés reprennent d’anciens projets, prévus au budget par la  
précédente administration, ce qui explique qu’ils n’engendrent pas de  
dépenses supplémentaires.  
Les dépenses diminueront également, de 23,7% du PIB en 2018 à  
23,2% en 2019. Conformément aux promesses de campagne, les  
nouvelles dépenses « prioritaires » listées par AMLO progresseront Au total, compte tenu des bons fondamentaux macroéconomiques dont  
bien (les dépenses sociales devraient progresser d’un montant hérite la nouvelle administration, les risques de dérapage paraissent  
équivalant à 1% du PIB), mais au détriment d’autres postes. Ainsi, limités pour l’exercice 2019. Le profil de la dette (47% du PIB en 2017)  
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est favorable, la part de la dette publique détenue par des non-résidents (1,7% du PIB en moyenne entre 2010 et 2017) ont été habituellement  
reste contenue, à 30% du total, et a plutôt diminué au cours des couverts par les entrées d’IDE (1,7% du PIB en moyenne entre 2010 et  
dernières années. De même, la part de la dette libellée en devises est 2017 également) et cette tendance devrait se poursuivre (graphique 10).  
modérée, et représente environ 16% du PIB. Les risques de change A moyen terme, on s’attend à ce que le déficit courant se stabilise  
associés à une dépréciation du peso face au dollar ou du fait d’une part autour de 1,5% du PIB, et qu’il soit toujours financé par les IDE. Les  
importante des non-résidents investisseurs lors du roll-over de la dette réserves sont conséquentes (près de USD 175 mds en décembre 2018,  
existante sont relativement faibles.  
soit environ 4 mois d’importations). Même si le sentiment des  
investisseurs se dégradait rapidement, le Mexique dispose des  
ressources nécessaires pour faire face à ses obligations.  
Plusieurs interrogations subsistent cependant à moyen terme. D’une  
part, le précédent gouvernement avait déjà réduit les dépenses de  
manière significative au cours des deux dernières années, les marges  
de manœuvre concernant de nouvelles réductions sont donc réduites.  
D’autre part, plusieurs « oublis », comme les coûts associés à  
l’annulation de l’aéroport de Mexico, la remise en état des raffineries de  
Pemex, l’installation des centrales hydroélectriques, la conversion de  
centrales thermoélectriques de la CFE notamment pourraient peser sur  
le déficit. Enfin, la réorientation des dépenses au profit des agences  
étatiques et des entreprises publiques du secteur de l’énergie constitue  
une source de vulnérabilité importante pour les finances publiques  
compte tenu des dépenses en capital nécessaires pour augmenter la  
production (et les revenus liés aux activités pétrolières représentent  
encore près de 20% du total)  
Solde courant et IDE  
En % du PIB  
Solde courant Entrées nettes d'IDE  
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007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018  
En particulier, la volonté du gouvernement d’augmenter les dépenses  
en capital de Pemex et CFE pourrait nécessiter d’accroître les transferts  
vers les deux entreprises publiques de manière récurrente au cours des  
années à venir. En outre, les ressources supplémentaires allouées aux  
entreprises publiques pourraient s’avérer insuffisantes pour endiguer le  
déclin de la production de Pemex, ainsi que la contraction des réserves  
pétrolières. La production pétrolière a chuté de 9% et 8%  
respectivement en 2017 et 2018, et le déclin pourrait continuer en 2019-  
Graphique 10 Sources : Banque centrale du Mexique  
"
Hot money"  
Dette extérieure brute, ajustée, domestique détenue par des  
"Hot money" à  
proprement parler  
non résidents  
Passifs, actions et fonds d'investissement  
Réserve internationale  
Mds USD  
350  
300  
Réserve + Ligne Flexible du Crédit (FMI)  
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020. La situation financière de Pemex pourrait rester (très) fragile dans  
250  
200  
150  
100  
les années à venir, surtout si ses dépenses en capital continuent  
d’augmenter.  
50  
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2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018  
Graphique 11 Sources : Banque centrale du Mexique, FMI  
Bien que l’économie mexicaine bénéfice de fondamentaux  
macroéconomiques globalement solides, le pays reste exposé au En outre, depuis 2008, le Mexique a accès à une ligne de crédit  
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retournement du sentiment des investisseurs. Le manque de clarté de modulable (LCM) du FMI, une facilité de crédit contingente de près de  
la politique proposée, en particulier concernant l’avenir de la réforme  
énergétique, pourrait avoir des conséquences sur l’attractivité du pays  
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La ligne de crédit modulable a été conçue pour répondre à la demande de financement  
auprès des investisseurs étrangers, et la vulnérabilité externe pourrait  
augmenter au cours du mandat.  
émanant de pays qui présentent une politique et des antécédents économiques très  
solides pour prévenir et résoudre des crises. Cet instrument a été créé dans le cadre de la  
réforme engagée par le FMI pour modifier les conditions auxquelles il accorde des prêts  
aux pays qui traversent des difficultés de trésorerie en les adaptant à leur situation et  
besoins particuliers. À ce jour, trois pays ont fait appel à la LCM  la Colombie, le  
Mexique et la Pologne (jusqu’en 2017). Aucun d’entre eux n’a encore effectué de tirage  
Cela dit, à court terme, la vulnérabilité externe n’est pas une source  
d’inquiétude. Au cours des dix dernières années, les déficits courants  
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USD 88 mds utilisable immédiatement. Cette facilité de crédit révisé au bout de six ans, soit une période postérieure à une  
représente une assurance supplémentaire pour le pays de faire face à présidence Trump, quel que soit le résultat des élections de 2020.  
d’éventuels épisodes d’assèchement de flux de capitaux.  
Par ailleurs, les inquiétudes relatives aux futures relations  
commerciales avec les Etats-Unis (les exportations mexicaines à  
destination des Etats-Unis représentent près de 80% du total) ont  
significativement diminué depuis la signature définitive de l’AEUMC  
mettant fin à plus d’un an d’échanges tendus entre les trois pays, et la  
menace des Etats-Unis de se retirer définitivement de l’accord  
commercial. Les détails de l’accord ne sont pas encore connus, et il est  
encore difficile d’en évaluer les conséquences pour le Mexique.  
L’économie mexicaine bénéficie de fondamentaux macroéconomiques  
globalement solides, mais reste exposée au retournement du sentiment  
des investisseurs.  
Les deux versants de la politique amorcée par AMLO, d’un côté la  
volonté de rassurer les investisseurs (indépendance de la banque  
centrale, engagement de ne pas détériorer les finances publiques,  
engagements dans les accords commerciaux pourtant décriés au cours  
de la campagne) et, d’un autre côté, la politique plus proche des  
promesses de campagne (lutte contre la corruption, réduction des  
inégalités, réforme du secteur énergétique) ne pourront être menés de  
front tout au long du mandat.  
Les principaux changements devraient concerner le secteur automobile.  
Les « règles d’origine » ont été modifiées : pour circuler librement sans  
droit de douane, le taux de composants fabriqués en Amérique du Nord  
entrant dans la fabrication d’un véhicule devra atteindre 75%, contre  
62,5% jusqu’à présent. L’objectif est d’éviter que les avantages de  
l’ALENA ne s’étendent à des produits en provenance de pays non  
membres, qui n’auraient subi que des transformations mineures en  
Amérique du Nord. Toujours dans le secteur automobile, 40% de la  
production devra dorénavant provenir d’usines dans lesquelles le  
salaire minimum est de USD 16 par heure.  
Le manque de clarté concernant la réforme du secteur énergétique  
notamment, laisse craindre un retour en arrière, qui pourrait peser sur  
les finances publiques et décourager les investisseurs. Plus largement,  
cela nuirait à la crédibilité du gouvernement et pèserait sur l’attractivité  
du pays.  
Cette mesure imposée par les Etats-Unis vise directement le Mexique,  
dans le but de rapatrier l’assemblage des véhicules aux Etats-Unis. Elle  
pourrait toutefois s’avérer insuffisante : les véhicules qui ne satisferont  
pas ces critères pourront entrer sur le sol américain en s’affranchissant  
d’un droit de douane de 2,5% (selon la clause de la nation la plus  
favorisée de l’OMC). Il sera donc toujours intéressant d’assembler des  
véhicules au Mexique, puis de les exporter aux Etats-Unis. De plus, une  
clause spéciale permettra d’exempter partiellement le Mexique et le  
Canada des tarifs punitifs prévus par l’article 232, auquel le président  
américain peut se référer en invoquant la « sécurité nationale ». En  
pratique, cela signifie que le Mexique pourra exporter vers les Etats-  
Unis un quota de 2,6 millions de véhicules, sans risquer de se voir  
imposer des tarifs punitifs. Cette nouvelle mesure limite la marge de  
progression de l’industrie automobile mexicaine, puisqu’au total, les  
exportations vers les Etats-Unis ont représenté 2,3 millions de véhicules  
en 2017.  
Achevé de rédiger le 25 janvier 2019  
helene.drouot@bnpparibas.com  
L’accord définitif contient une modification radicale de la « sunset  
clause » proposée par les Etats-Unis, qui aurait permis de mettre fin  
«
automatiquement » à l’accord commercial tous les cinq ans, si tous  
les partenaires ne se mettaient pas d’accord pour en renouveler les  
termes. Au final, une fois appliqué, le traité sera valable seize ans, et  
sur sa ligne de crédit, mais la LCM a fourni à ces pays une assurance précieuse et a aidé  
à renforcer la confiance des marchés en période d’accentuation des risques.