Podcast - En ECO dans le texte

Souveraineté européenne des paiements : où en est-on ?

16/07/2026

Bienvenue dans ce nouvel épisode d’En Eco Dans Le Texte, dédié à la souveraineté européenne des paiements.

Avec Laurent Quignon, responsable de l’équipe d’économie bancaire aux Études Économiques de BNP Paribas, explorons comment l’Europe repense ses infrastructures de paiement pour renforcer son autonomie face aux acteurs internationaux.

Transcription

Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode d’En Eco Dans Le Texte qui est consacré à la souveraineté européenne des paiements.

« L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire »

À l’heure où l’Union européenne cherche à reconquérir la souveraineté de ses paiements, la pensée de Bergson nous rappelle que l’avenir ne se subit pas, il se construit. Et que c’est à nous, banques commerciales, prestataires de services de paiements, citoyens, de décider quels instruments de paiements, quels réseaux, quelles infrastructures nous allons utiliser.

Claire d'Izarny-Gargas : Aujourd'hui, nous plongeons au cœur d'un sujet qui touche notre quotidien à chaque passage en caisse ou achat sur internet : la souveraineté des paiements dans l’Union européenne. Avec l’essor des paiements numériques, la question de la souveraineté européenne en matière de paiements se pose avec une acuité grandissante.

Je suis Claire d’Izarny-Gargas, membre de l’équipe communication et pour en parler, j'accueille Laurent Quignon, responsable de l’équipe d’économie bancaire chez BNP Paribas. Bonjour Laurent.

Laurent Quignon : Bonjour Claire.

Claire d'Izarny-Gargas : Laurent, l'enjeu semble de taille. On parle de chiffres importants concernant la dépendance de l’UE à des technologies non européennes en matière de paiements.

Laurent Quignon : C'est exact. À l'heure actuelle, les deux-tiers des paiements numériques effectués en zone euro reposent en partie, c’est-à-dire sur au moins un maillon de la chaîne, sur des prestataires non-européens, principalement américains. La situation est toutefois très différente selon les pays : dans un peu plus de la moitié des pays de l’Union européenne – 14 pays pour être précis – pays, qui correspondent à 77% de la population de l’Union, il existe des solutions véritablement souveraines.

Claire d'Izarny-Gargas : Comme le réseau carte bancaire (CB) en France

Laurent Quignon : Tout à fait, c’est une vraie solution souveraine. Par exemple, lorsqu’un consommateur effectue un paiement avec sa carte bancaire en France, non seulement la carte bancaire est française mais les infrastructures, les tuyaux ou passent les paiements, ce que l’on appelle la chambre de compensation, sont aussi détenus par les banques Françaises. Évidemment, lorsque le client paye avec sa carte à l’étranger, il utilise Visa et Mastercard.

Dans les 13 autres pays, il n’existe pas d’alternative aux réseaux de cartes internationaux, les fameux « International Card Schemes ». Mais 2026 pourrait bien être l'année de la montée en puissance d’une vraie solution européenne.

Claire d'Izarny-Gargas : Laurent, on pourrait s'étonner de ce constat. Après tout, l'euro existe depuis plus de 25 ans. Pourquoi cette souveraineté monétaire ne s'est-elle pas traduite immédiatement par une souveraineté des paiements ?

Laurent Quignon : C'est une excellente question. L'introduction de l'euro en 1999 a bien consacré une souveraineté monétaire européenne issue de la fusion, au sein de l'Eurosystème, des compétences des banques centrales nationales en matière d’émission de monnaie et de politique monétaire. Elle a harmonisé l’instrument de paiement – l’euro a partout remplacé les monnaies nationales. En revanche, l’euro n’a pas instaurée une souveraineté à tous les niveaux de la chaîne des paiements de détail : hormis pour les virements interbancaires, les infrastructures sont restées soit nationales, soit opérées par des acteurs non européens.

Claire d'Izarny-Gargas : Et comme vous le soulignez dans vos travaux, la nature ayant horreur du vide, ce sont les acteurs mondiaux qui ont pris la place.

Laurent Quignon : Précisément. En l'absence d'une alternative européenne d'envergure, les géants américains comme Visa et Mastercard se sont imposés grâce à leur taille critique et leur réseau international. Ils ont été suivis par Apple Pay ou Google Pay avec le développement des paiements sans contact par smartphone depuis la crise de la Covid 19 au détriment des espèces.

Claire d'Izarny-Gargas : Mais ces acteurs américains doivent respecter le droit de l’Union européenne au titre de leurs activités européennes.

Laurent Quignon : Tout à fait. Il n’en reste pas moins que leur gouvernance demeure celle d’entreprises étrangères. Ils peuvent être soumis à des influences, voire à des décisions étrangères qu’ils sont tenus d’appliquer et dont l’alignement avec les intérêts européens n’est pas toujours garanti.

Claire d'Izarny-Gargas : Est-ce que c’est déjà arrivé ?

Laurent Quignon : Oui, en 2024 et 2025 : plusieurs magistrats de la Cour Pénale internationale ont été placés sur une liste de sanctions par les États-Unis et ils ne pouvaient plus utiliser leurs cartes Visa/Mastercard. Ces réseaux internationaux de paiements étaient obligés en tant qu’entreprises américaines d’appliquer les sanctions décidées par Washington.

Claire d'Izarny-Gargas : Ce constat de dépendance étant posé, Laurent, il nous faut maintenant comprendre les mécanismes de fond de cette problématique. Au-delà des parts de marché, sur quels piliers économiques et techniques repose réellement cette quête de souveraineté ?

Laurent Quignon : Pour comprendre les enjeux contemporains, il faut regarder ensemble la nature de la monnaie et les infrastructures sur lesquelles elle circule. La littérature économique les sépare souvent, mais la souveraineté des paiements dépend de l'alignement des deux. J’ajouterai même un troisième point qui est la couche technique qui permet le paiement sans contact à partir d’un téléphone et qui peut être une application propriétaire dépendant du fabricant du téléphone ou de son système d’exploitation.

Claire d'Izarny-Gargas : Commençons alors par la monnaie, si vous le voulez bien.

Laurent Quignon : La monnaie que nous utilisons, l’euro, est souveraine cela ne fait aucun doute. Cela est vrai bien sûr pour la monnaie de banque centrale qui assure la stabilité car elle est l'actif ultime contre lequel peut être échangée la monnaie de banque commerciale, l’argent que nous avons sur nos comptes bancaires.

Claire d'Izarny-Gargas : Et cela est aussi vrai pour la monnaie de banque commerciale…

Laurent Quignon : oui, elle est l’instrument de paiement le plus largement utilisé car elle est plus souple et mieux adaptée au quotidien, notamment pour les paiements numériques. Outre les raisons pratiques que nous venons d’évoquer, le fait que les citoyens utilisent autant la monnaie de banque commerciale veut aussi dire qu’il n’y a pas de problème d’ancrage.

Claire d'Izarny-Gargas : C’est-à-dire ?

Laurent Quignon : Ils savent qu’ils pourraient, s’ils le souhaitaient, l’échanger instantanément contre de la monnaie de banque centrale. Donc tant que l’instrument de paiement reste la monnaie, l’euro et que d’autres instruments de paiements comme les stablecoins en dollars ne sont pas utilisés pour les paiements, on pourrait se dire : et bien finalement il n’y a pas de problème. Mais il faut bien comprendre que la souveraineté des paiements ne repose pas exclusivement sur la monnaie : elle dépend autant de l’infrastructure.

Claire d'Izarny-Gargas : On pourrait dire que l’infrastructure est le deuxième pilier de la souveraineté.

Laurent Quignon : En effet, c'est là que l'alignement est crucial. Un euro de banque commerciale qui circule sur une infrastructure non européenne ne garantit pas la souveraineté des paiements. À l'inverse, une infrastructure européenne ne créerait aucune souveraineté si l'instrument qui y circulait n'était pas libellé en euro ou n’était pas émis par un acteur de l'Union européenne.

Claire d'Izarny-Gargas : Vous évoquez aussi les crypto-actifs comme un défi.

Laurent Quignon : Oui, car les crypto-actifs et les stablecoins ne sont pas de la monnaie, ils échappent totalement à la gouvernance de la banque centrale. Leur développement pourrait aussi contraindre les dépôts bancaires qui sont utilisés par les banques pour faire du crédit et financer l’économie. L’Union européenne n’a pas qu’une stratégie défensive : elle s’est dotée d’un cadre qui permet le développement de ce type d’instruments mais de manière encadrée. C’est le règlement européen MiCA (Markets in Crypto Assets). C’est aussi dans ce nouveau cadre que des alternatives de paiements européennes mais adaptées aux technologies DLT et aux marchés tokenisés pourront être proposées.

Claire d'Izarny-Gargas : Justement Laurent, vous venez de mentionner cette offre adaptée aux technologies DLT et aux marchés tokenisés. C'est un concept qui semble très technique : comment fonctionne concrètement la tokenisation des dépôts bancaires ?

Laurent Quignon : Concrètement, la tokenisation consiste à créer une version de la monnaie de banque commerciale capable de circuler sur des infrastructures de type DLT (Distributed Ledger Technology = technologie des registres distribués). L'idée est de transformer un dépôt classique en "jetons" numériques ou token pour qu'il puisse s'échanger sur ces nouveaux registres décentralisés. Mais attention, contrairement aux crypto-actifs volatils comme le Bitcoin ou aux stablecoins qui sont émis contre des paniers d’actifs détenus par l’émetteur et qui en garantissent la valeur, ces dépôts tokenisés resteraient de la monnaie à part entière, régulée.

Claire d'Izarny-Gargas : C'est donc une manière de moderniser notre monnaie actuelle sans en changer la nature ?

Laurent Quignon : Exactement. Ces dépôts s’inscriraient dans la continuité du modèle monétaire existant : ils resteraient convertibles à parité en monnaie de banque centrale, ce qui garantirait la stabilité du système et la bonne transmission de la politique monétaire autant que sa portée.

Claire d'Izarny-Gargas : Quel est leur avantage principal ?

Laurent Quignon : Ils permettent de soutenir l'innovation technologique — comme l'automatisation de certains paiements complexes — sans fragiliser le financement bancaire de l'économie réelle, puisque ces dépôts resteraient dans le bilan des banques commerciales. C'est un rempart essentiel pour que l'innovation reste ancrée dans un cadre souverain et sûr pour l’utilisateur, pour le citoyen européen.

Claire d'Izarny-Gargas : On comprend que la modernisation de l'instrument monétaire, via cette tokenisation, pourrait être une réponse très pertinente à la menace de crypto-actifs non européens. Mais pour que cet instrument circule réellement de manière souveraine, il faut qu'il s'appuie sur une infrastructure à l'échelle du continent. Est-ce là qu'interviennent les expériences internationales et le lancement de solutions comme Wero ?

Laurent Quignon : Cette volonté de reprendre le contrôle de nos infrastructures de paiements n'est pas une exception européenne. L’Inde avec UPI en 2016, le Brésil avec PIX en 2020 et la Chine avec UnionPay dès 2002 ont tous utilisé l’infrastructure comme levier pour faire circuler la monnaie nationale sous une gouvernance nationale.

Claire d'Izarny-Gargas : En Europe, la réponse concrète s'appelle Wero. Quel est le bilan après un an d'existence ?

Laurent Quignon : Wero à la différence des initiatives que j’ai citées repose exclusivement sur l’initiative privée. Un peu comme les chemins de fer au XIXe siècle qui étaient le fait de compagnies privées. Wero est en effet porté par un consortium, la European Payments Initiative = Initiative Paneuropéenne des Paiements (EPI) qui réunit 18 banques et prestataires de services de paiements européens, a déjà séduit plus de 50 millions d’utilisateurs et traité 13 milliards d’euros de transferts.

Claire d'Izarny-Gargas : Qu'est-ce qui change techniquement pour l'utilisateur ?

Laurent Quignon : Wero est basé sur le virement SEPA instantané, en anglais Instant Credit Transfer, dit « SCT inst ». Il permet d’effectuer gratuitement des paiements entre particuliers (P2P) en quelques secondes, directement depuis les applications bancaires. C'est la première infrastructure véritablement commune conçue, gérée et opérée par des acteurs européens pour les paiements de détail sans jamais passer par les réseaux américains de paiements.

Claire d'Izarny-Gargas : Wero semble donc être le bras armé de cette reconquête technologique. Mais pour réellement bousculer les habitudes des consommateurs et concurrencer les géants en place, quelle est la feuille de route pour cette année charnière qu'est 2026 ?

Laurent Quignon : 2026 est une année pivot pour l'extension des usages. Wero doit s'étendre au e-commerce, puis aux points de vente physiques pour les paiements avec son smartphone au début de 2027. De plus, de nouveaux pays intègrent le dispositif, comme les Pays-Bas et le Luxembourg. À ce stade, les marchés couverts représenteront 60% des transactions électroniques de l'Union européenne.

Claire d'Izarny-Gargas : Et il y a aussi une dimension de collaboration avec les solutions nationales existantes.

Laurent Quignon : Absolument. L'objectif est l'interopérabilité avec des solutions comme Bizum en Espagne, Bancomat en Italie, MB Way au Portugal ou Vipps MobilePay dans les pays nordiques. Ensemble, cela représenterait plus de 100 millions d'Européens et 94% du territoire européen. C’est une solution européenne souveraine, mise en œuvre exclusivement par les banques européennes et qui apportera une grande facilité de paiement aux citoyens européens.

Claire d'Izarny-Gargas : Les banques commerciales travaillent aussi sur la monnaie de demain.

Laurent Quignon : Oui, les banques poursuivent leurs travaux sur les dépôts bancaires tokenisés pour offrir une version de la monnaie adaptée aux infrastructures DLT en conservant les ressources dans les bilans bancaires et donc sans fragiliser le modèle de financement bancaire. C’est une différence majeure avec tous les nouveaux instruments de paiements qui ne reposent pas sur les dépôts bancaires.

Claire d'Izarny-Gargas : Laurent, en conclusion, si vous deviez résumer l'enjeu de cette année 2026, que diriez-vous ?

Laurent Quignon : Je dirais que si le succès de Wero se confirme, le pari de bâtir une infrastructure véritablement européenne sera en passe d’être réussi. Les paiements se caractérisent par des effets de réseaux puissants : plus un système est utilisé, plus il devient un standard. Le succès appelle le succès. Donc oui, le choix du citoyen a un impact. Lorsque les différentes modalités de paiement Wero auront été déployées, en choisissant cette solution européenne de paiement, chaque citoyen participera à renforcer la souveraineté européenne.

Claire d'Izarny-Gargas : Merci beaucoup Laurent Quignon pour cet éclairage.

Laurent Quignon : Merci Claire.

Claire d'Izarny-Gargas : Pour approfondir ce sujet, vous pouvez consulter l’éditorial de Laurent Quignon « 2026, année de la souveraineté européenne en matière de paiements ? ». Les liens sont en description.

Merci de nous avoir suivis, on se retrouve très vite pour un prochain épisode d’En Eco Dans Le Texte.

Pour aller plus loin :

2026, année de la souveraineté européenne en matière de paiements ? — Laurent Quignon & Sébastien Marinot — 26/01/2026

Du même auteur :

Des banques compétitives pour une Europe souveraine — Laurent Quignon — 01/06/2026

France : Comment la remontée des taux depuis 2022 a-t-elle affecté les flux de placements financiers des ménages ? — Laurent Quignon — 22/04/2026

LES ÉCONOMISTES AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE