Kevin Warsh devrait succéder à Jerome Powell à la tête de la Réserve fédérale en mai 2026, sous réserve de confirmation par le Sénat. Le choix du président Donald Trump s’est ainsi porté sur une personnalité dont le parcours public et privé est de nature à rassurer les marchés financiers. Si K. Warsh s’est prononcé en faveur de taux plus bas et d’une réduction du bilan de la banque centrale, il sera probablement contraint dans ses projets. Aussi, nous n’attendons pas de modification significative de la politique monétaire à court terme.
Un non-économiste à la tête de la banque centrale
Le président des États-Unis, Donald Trump, a mis fin aux spéculations en choisissant Kevin Warsh (55 ans, banquier d’affaires) pour diriger la Réserve fédérale (Fed) à partir de mai 2026, sous réserve de la confirmation de sa nomination par le Sénat (voir ci-après). Il a effectué l’essentiel de sa carrière dans le secteur financier privé, mais dispose néanmoins d’une expérience solide des affaires économiques : 1. Membre du Conseil des gouverneurs de la Fed entre 2006 et 2011 ; 2. Positions occupées sous l’administration George W. Bush. Toutefois, comme J. Powell, le probable futur président du FOMC n’est pas économiste de formation. Cela distingue J. Powell et K. Warsh de leurs prédécesseurs depuis les années 1970.
Un ex-gouverneur faucon face à la volonté présidentielle de taux bas
Lors de son précédent mandat de gouverneur, Kevin Warsh a acquis une réputation de rigueur dans la lutte contre l’inflation, y compris lors de la grande crise financière. Ainsi, ses discours de 2008-2009 faisaient la part belle aux « risques inflationnistes évidents », à la menace liée au fait d’apparaître « trop accommodant trop longtemps », et, dans le cadre d’une éventuelle relance, au « refus de mettre en péril la stabilité des prix pour aider aux autres objectifs gouvernementaux ». En défense de l’indépendance de la Fed, K. Warsh insistait par ailleurs sur le fait que celle-ci découlait d’une crédibilité institutionnelle dont le cœur était l’engagement en faveur de la stabilité des prix. Il a ensuite affiché son scepticisme envers l’usage d’outils non-conventionnels de politique monétaire (voir ci-après). Cet historique permet d’envisager une poursuite de la politique du FOMC dans la lignée de celle menée sous J. Powell, sans tolérance supplémentaire vis-à-vis de l’inflation. Ceci laisse présager une politique de taux reposant sur les fondamentaux macroéconomiques. Ainsi, les réactions de marché à la suite de l’annonce présidentielle (rendements obligataires et USD plutôt à la hausse, actions plutôt à la baisse) ne témoignent pas d’une anticipation d’un assouplissement plus conséquent à venir.
Une orientation plus « colombe » est toutefois apparue plus récemment, répondant à la volonté de taux bas du président Trump. K. Warsh s’est ainsi prononcé en faveur de baisses de taux, sa logique étant que le boom de productivité lié à l’IA devrait être désinflationniste. Par ailleurs, K. Warsh se distingue par une approche visant à s’écarter de la dépendance aux données macroéconomiques et de considérations jugées cycliques (incluant « guerres, pandémies et chaînes d’approvisionnement ») et associées à « la météo ». Il plaide pour se concentrer sur « les changements structurels dans le niveau des prix reposant sur des facteurs structurels de long terme ». Néanmoins, même si le probable futur président de la Fed adoptait cette logique afin d’inciter le FOMC à hâter des baisses de taux, le comité restera gouverné par le fait majoritaire et ne devrait donc pas aller dans ce sens tant que les données dites cycliques n’ouvriront pas la voie à de telles décisions.
Un futur président de la Fed partisan d’une vision strictement délimitée des prérogatives de la banque centrale
L’attachement apparent de K. Warsh pour l’indépendance de la Fed et pour la composante « stabilité des prix » du mandat dual se conjugue avec une vision restreinte du champ de compétence et d’intervention de la banque centrale. L’ex-gouverneur de la Fed déplore une « dominance monétaire » plutôt que budgétaire, apparue avec la grande crise financière[1].
K. Warsh est un critique affirmé de l’expansion de la taille du bilan de la Fed, qu’il dépeint comme un « proxy de l’imprimatur grandissant de la Fed sur l’économie ». Dès 2011, il avait quitté son poste de gouverneur dans un contexte de désaccord sur le deuxième round de quantitative easing (QE), bien qu’ayant initialement voté en sa faveur. Il déplore en particulier la surchauffe des marchés financiers et le creusement des inégalités que les QE successifs auraient provoqués[2]. En détruisant une partie de la liquidité circulant sur les marchés, une réduction drastique du bilan de la Fed permettrait, selon lui, de corriger les distorsions créées par les QE et d’atténuer les anticipations d’inflation. Elle autoriserait ainsi la Fed à réduire la fourchette cible du taux des fonds fédéraux de sorte que les ménages et les petites et moyennes entreprises pourraient bénéficier de taux d’intérêt plus bas.
Les convictions de K. Warsh, en adéquation avec les positions défendues par le secrétaire au Trésor Scott Bessent sur le « gain de fonction » de la Fed au-delà de son mandat traditionnel[3], ont pu aider à sa nomination. Il est partisan d’une révision de l’accord Trésor-Fed (1951) favorisant une coordination accrue entre les deux parties, mais avec une banque centrale plus petite et moins puissante. K. Warsh est par ailleurs réservé sur le rôle de la Fed en tant que régulateur et superviseur bancaire[4], qu’il juge même contre-productif du point de vue de la préservation de son indépendance. Il soutient, toutefois, l’agenda de travail de la vice-présidente en charge de la supervision bancaire au sein de la Fed, Michelle Bowman[5] (supervision moins intrusive et plus recentrée sur les risques financiers, allègements de certaines exigences de fonds propres, plus grande progressivité des règles). Par ailleurs, il recommande de rompre avec les instances internationales de réglementation bancaire, qui ont, selon lui, édicté des règles contraires aux intérêts américains.
Une réduction drastique du bilan de la Fed permettrait-elle aux ménages et aux petites entreprises de bénéficier de taux d’intérêt plus bas ?
Deux raisons permettent d’en douter :
- À moins que des investisseurs privés ne se ruent en masse pour absorber les titres du Trésor ou les titres adossés aux prêts hypothécaires (MBS) que la Fed serait amenée à vendre, un dégonflement abrupt du portefeuille titres de la banque centrale aurait, au contraire, pour effet de renchérir le coût du crédit en tirant les taux longs vers le haut. Cette issue irait à l’encontre de l’ambition du président D. Trump de voir baisser les taux des prêts hypothécaires. Une autre condition serait que le Trésor allège sa dette (et son programme d’émissions de titres de dette), mais cette option n’est clairement pas à l’ordre du jour.
- Une coupe sévère dans les avoirs de la Fed risquerait, de surcroît, d’assécher les marchés monétaires, et de lui faire perdre le contrôle des taux courts de marché, notamment du taux effectif des fonds fédéraux (rendant la réduction de la fourchette cible totalement inopérante). La réduction du bilan d’une banque centrale a pour effet mécanique de détruire les réserves que les banques détiennent auprès d’elle. Or, ces réserves sont indispensables aux opérations quotidiennes des banques et, depuis la mise en place de Bâle 3, au respect des exigences réglementaires de liquidité. La Fed en a déjà fait l’amère expérience en 2019. Elle avait, à l’époque, largement sous-estimé l’effet des nouvelles règles de liquidité sur les besoins en monnaie centrale des banques. Elle avait alors interrompu bien trop tard son programme de réduction de bilan (quantitative tightening, QT). Celui-ci avait épuisé le volant de réserves que les banques détenaient au-delà de leurs besoins, ce qui les avait empêchées de répondre aux demandes de cash à un moment critique. Les taux courts de marché s’étaient envolés, ce qui avait contraint la Fed à réélargir son bilan dans l’urgence afin de réinjecter des liquidités. Dans ce contexte, le vœu de K. Warsh de ramener le bilan de la Fed à sa taille d’antan, d’avant 2008, semble inenvisageable… à moins d’une révision profonde des règles de liquidité. Son souhait de renforcer l’indépendance de la Fed à l’égard du Trésor (en réduisant son rôle de créancier de l’État fédéral) et de servir les intérêts des ménages les moins aisés en priorité pourrait, par ailleurs, aller à l’encontre du processus de rééquilibrage de la structure du bilan de la Fed engagé sous J. Powell (en faveur des Treasuries et au détriment des MBS).
Les États-Unis vont-ils s’affranchir des recommandations du Comité de Bâle ?
C’est un risque. Les régulateurs américains ont déjà pris beaucoup de retard sur leurs homologues européens dans la traduction des derniers accords bâlois. Un abandon ruinerait les efforts d’harmonisation des cadres prudentiels internationaux et renforcerait les distorsions de concurrence entre banques américaines et européennes. Abandonner Bâle 3 ne serait toutefois ni dans l’intérêt des grandes banques américaines (qui se situeraient alors en dehors des standards internationaux) ni dans celui des régulateurs américains (qui risqueraient de ne plus être en mesure de faire valoir leur vision au sein des instances internationales). Il est donc possible qu’ils poursuivent le travail engagé vers une traduction de la finalisation de Bâle 3 tardive, incomplète et pour une poignée de banques seulement.
Le chemin vers la confirmation
Le choix présidentiel doit désormais être confirmé par le Sénat. Une issue favorable est probable au regard du caractère relativement consensuel de la personnalité choisie et de la majorité républicaine à la chambre haute. Le processus de confirmation s’organisera alors en deux étapes. La première[6] sera l’audition par le Comité des affaires bancaires, immobilières et urbaines du Sénat, donnant lieu à un vote (à la majorité simple) une à deux semaine(s) plus tard. Un résultat positif est obligatoire pour que la candidature puisse être soumise au Sénat, qui se prononcera également à la majorité simple. Une fois ces conditions réunies, la nomination à la tête de la Réserve fédérale pour un mandat de quatre ans sera entérinée. Le processus devrait théoriquement aboutir d’ici à la fin du mandat de président de J. Powell, le 15 mai 2026. Un risque de retard existe toutefois du fait de la procédure menée par le département de la Justice (DoJ) à l’endroit de J. Powell, qui pourrait mener à un blocage, initié par le sénateur républicain Thom Tillis, au comité des affaires bancaires.