Alors que la consommation chinoise ralentit sensiblement, l’Inde pourrait-elle devenir un moteur de la consommation mondiale ? Pour l’heure, cela reste un défi à relever et les obstacles sont nombreux. En dépit d’une croissance très dynamique et du poids grandissant de l’économie indienne (8,2% du PIB mondial en 2025), la classe moyenne consommatrice reste modeste, et sans commune mesure avec celle de la Chine.
Cela s'explique par la concentration de l'emploi dans des secteurs à faible valeur ajoutée et largement informels. Les rares secteurs manufacturiers à forte valeur ajoutée et fort potentiel d'emplois — équipement électrique, électronique, automobile, chimie, pharmacie — restent bridés par un environnement des affaires défavorable et par un déficit de compétences qui freine leur montée en gamme.
Par ailleurs, les emplois de services les plus rémunérateurs, notamment dans l'informatique, sont désormais menacés par l'essor de l’intelligence artificielle. En l’absence de mesures concrètes, la « fenêtre démographique », qui resterait favorable encore 15 à 25 ans, pourrait se refermer sans que l’Inde ait pu bâtir une solide base industrielle et une classe moyenne suffisamment large.
L'Inde peine à faire émerger une classe moyenne Avec 7,3% par an au cours de ces dix dernières années (hors pandémie), l'Inde affiche l'un des taux de croissance les plus élevés parmi les grandes économies mondiales. Pourtant, sa classe moyenne consommatrice reste étonnamment réduite. En dollars US courants, la consommation totale est très élevée (USD 2241 milliards en 2025), mais ce chiffre reflète surtout le poids démographique global du pays. À titre de comparaison, elle est 3,5 fois inférieure à celle de la Chine. Par ailleurs, la consommation par tête en parité de pouvoir d’achat (PPA) est 1,3 fois inférieure à celle de l'Indonésie, des Philippines et du Vietnam. À prix constants, elle a, en outre, peu augmenté sur les trente dernières années en comparaison de la Chine ou même du Vietnam (Graphique 1).
La consommation indienne par tête à PPA constants a augmenté beaucoup moins vite qu'en Chine, au Vietnam et en Indonésie Selon nos estimations, fondées sur les travaux de López-Calva et Ortiz-Juarez (2014)[1] , la classe moyenne consommatrice indienne ne représenterait que 1,6% de la population totale (cf. tableau 1), soit moins de 24 millions de personnes. C’est moins qu’en Thaïlande et au Vietnam (plus de 30 millions chacun) et très loin de la Chine (environ 490 millions, selon la même définition).
Inde : une classe moyenne consommatrice très restreinte
La majorité des ménages identifiés comme faisant partie de la classe moyenne par les études indiennes classiques (Centre for Monitoring Indian Economy [CMIE], National Council of Applied Economic Research [NCAER]), se situeraient en réalité dans la zone « vulnérable » selon les critères de la Banque mondiale : des ménages officiellement sortis de la pauvreté mais loin d'avoir la sécurité financière nécessaire pour y rester.
Une consommation très concentrée et une montée en gamme limitée La structure de la consommation des ménages indiens fait apparaître de fortes distorsions entre zones urbaine et rurale. En 2024, la consommation mensuelle moyenne par personne atteignait 6 996 roupies en zone urbaine (environ USD 84,5) contre 4 122 roupies en zone rurale (moins de USD 50). Les 5% les plus aisés en zone urbaine dépensaient en moyenne l'équivalent de USD 245 par mois et par personne. Seuls les déciles supérieurs disposaient donc d'une réelle capacité d'achats discrétionnaires.
La structure de la consommation a évolué depuis dix ans. La part de l'alimentaire (34,8% des dépenses en moyenne) a baissé (-4,3 points entre 2011/12 et 2023/24) au profit du transport et des communications (à 12,4%, +3,8 points). La part des biens durables a augmenté mais elle n’atteint pas 7% des dépenses totales des ménages. Cette augmentation a été davantage soutenue par une hausse du crédit que par la progression des revenus. Sur les dix dernières années, les prêts à la consommation ont été la principale source d’endettement des ménages. Bien qu’encore modeste rapportée au PIB, leur dette a augmenté de 12,2 points de pourcentage (pp) pour atteindre 47,8% du PIB fin 2025, selon la Banque des règlements internationaux (BRI).
Le marché du travail souffre de fragilités structurelles L’étroitesse de la classe moyenne et de la consommation des ménages en Inde s’explique, notamment, par les fragilités structurelles persistantes du marché de l’emploi. Celui-ci rencontre deux problèmes majeurs : des créations d’emplois insuffisantes et des emplois créés majoritairement peu qualifiés et faiblement rémunérés.
Une quantité d'emplois insuffisante En dépit de la croissance solide de l’économie indienne, son taux d'emploi reste très inférieur à celui des autres pays d'Asie : 52,7% en 2025 selon l'Organisation internationale du travail (OIT) contre 65,6% en Indonésie et 71,3% au Vietnam. L'écart tient surtout à la faible participation des femmes (34% contre 53,4% et 68%) et des jeunes (40,8% des 20-24 ans contre 66,7% et 69,4%).
Sur les dix dernières années, l'emploi n'a progressé que de 2,4% par an en moyenne alors que la croissance du PIB était proche des 6% par an.
Les services (33,2% de l'emploi en 2025) ont porté l'essentiel des créations d'emplois sur la période (+3,2% par an), loin devant le secteur manufacturier (+1,4%) et surtout l'agriculture (+0,1%), qui reste pourtant le premier employeur du pays (41,5% des actifs). Cela ne suffit pas à absorber les 10 à 12 millions de nouveaux entrants sur le marché du travail chaque année.
Quelques rares secteurs ont un important potentiel de création d’emplois de qualité et rémunérateurs Pour identifier les secteurs à fort potentiel de créations d'emplois, nous calculons l’élasticité de l'emploi à la croissance à la fois sur l'ensemble de l'économie (données KLEMS) et sur le seul secteur manufacturier formel (Annual Survey of Industries, 2025).
Sur la période 1981-2023, l'élasticité globale est restée faible à un niveau quasiment inchangé, proche de 0,3. Cette stabilité masque cependant de fortes divergences sectorielles : l'élasticité est demeurée stable dans les services sur toute la période (0,5), mais elle a nettement diminué dans le secteur manufacturier (de 0,4 sur 1981-1990 à seulement 0,1 sur 2012-2023[2] ) : à un rythme de croissance égal, l'Inde crée aujourd'hui bien moins d'emplois industriels par point de croissance qu'il y a quarante ans (Tableau 2). Dans le seul secteur manufacturier formel, en revanche, cette élasticité a atteint 0,7 sur les dix dernières années, portée par des créations d'emplois très dynamiques. Cependant, cette tendance positive n'a pas suffi à compenser la baisse de l'emploi informel, qui constitue 73,4% de l'emploi manufacturier total pour seulement 38% de la valeur ajoutée du secteur. La productivité du travail dans le manufacturier formel serait ainsi 5,4 fois supérieure à celle de l'informel.
Dans les secteurs à forte intensité capitalistique, l’élasticité de l’emploi à la croissance se situe entre 0,5 et 0,6 (équipements électriques, transport, chimie, métaux) alors que dans les secteurs à forte intensité de main-d'œuvre — bois, textile et habillement, alimentaire — l'élasticité de l'emploi à la croissance est restée particulièrement faible, voire négative. Autrement dit, la croissance de la valeur ajoutée dans ces secteurs à fort potentiel d'absorption de main-d'œuvre s'explique surtout par des gains de productivité, et non par des créations d'emplois. En outre, même parmi les entreprises du secteur formel, l'élasticité reste faible (0,4 en moyenne). Le canal traditionnel de transfert de main-d'œuvre de l'agriculture vers le secteur manufacturier intensif en travail a donc été très limité au cours des quarante dernières années.
Sur la période 2012-2023, la forte croissance du PIB indien ne s’est pas traduite par des créations d’emplois dans les secteurs manufacturiers intensifs en main-d’œuvre Les seuls sous-secteurs manufacturiers qui cumulent forte croissance, forte élasticité de l'emploi et haute productivité — qui présentent donc un vrai potentiel de créations d'emplois de qualité — sont l'électronique et l’informatique, les équipements électriques, l'automobile, la chimie et, dans une moindre mesure, la pharmacie. Dans ces sous-secteurs, l’élasticité de l’emploi formel à la croissance est comprise entre 0,8 et 1,2 (Graphique 2). Or, ces postes ne représentaient en 2025 que 1,4% des emplois et 5,9% du PIB. Le potentiel est donc encore marginal à l'échelle de l'économie.
Chimie, pharmacie, électrique, électronique et automobile sont les secteurs les plus prometteurs en termes de créations d'emplois de qualité Plusieurs contraintes structurelles limitent les créations d'emplois en Inde : - La forte rigidité du marché du travail : il est principalement composé de petites entreprises informelles — celles avec moins de 50 salariés représentent 65% du tissu productif — notamment en raison de la rigidité du droit du travail (par exemple, les entreprises de plus de 300 salariés ne peuvent procéder à un licenciement collectif sans autorisation).
- Plusieurs facteurs freinent l’expansion des entreprises industrielles et créatrices d’emplois : un environnement des affaires défavorable (notamment les difficultés d'accès au foncier pour bâtir des usines) ; un coût d'accès au capital élevé (en particulier pour les petites et moyennes entreprises) ; un manque de compétitivité à l'export pour les secteurs à forte intensité de main-d'œuvre (textile, habillement) pénalisés, entre autres, par des conditions tarifaires[3] moins favorables que dans le reste de l'Asie.
- L'inadéquation entre les compétences de la main-d’œuvre disponible et les besoins des entreprises . Cette inadéquation pèse sur la progression des salaires et celle du pouvoir d’achat des ménages, freine la montée en gamme industrielle et, donc, la création d'emplois de qualité.
Une qualité d'emploi insuffisante faute de compétences adaptées Un emploi majoritairement informel et peu rémunérateur
87,2% de l'emploi total en Inde est informel selon l'OIT et 73,4% dans le seul manufacturier, concentré sur des secteurs à faible valeur ajoutée et nécessitant peu de compétences. En outre, selon le Periodic Labour Force Survey (PLFS) 2023/24, 58,4% des travailleurs indiens sont des indépendants, 19,8% journaliers et seulement 21,7% salariés réguliers — le statut le plus rémunérateur, avec un écart de rémunération de plus de 60% par rapport aux deux autres. Selon l'OIT, 20% de la population capte 79% des revenus du travail. L'agriculture, qui emploie encore 41,5% des actifs et représente moins de 15% du PIB, est 3,7 fois moins productive que les services avec un salaire horaire médian inférieur de 40 à 50%.
Un déficit de compétences généralisé
Cette concentration des rémunérations reflète le niveau faible des compétences des emplois occupés : selon le PLFS, 88,2% des travailleurs occupent un emploi ne nécessitant aucune ou peu de compétences. La part des emplois qualifiés n'est que de 11,2% et elle recule de 4,6 points depuis 2018. Le problème n'est pas une pénurie de diplômés mais bien l'inadéquation entre les besoins et le contenu de leur formation[4] , ce qui se traduit par leur déclassement progressif vers des postes très en deçà de leur qualification théorique.
Les travailleurs "peu diplômés" occupent la majorité des emplois en Inde en 2025 La part de l'emploi qualifié en baisse depuis 2018 Chômage, déclassement des diplômés et manque de compétences techniques
Cette inadéquation entre les compétences et les besoins des entreprises pèse directement sur le chômage des diplômés qui atteignait 13,5% en 2025 selon l'OIT, contre 1,3% pour les non-diplômés. Chez les 25-34 ans, il s'élève à 15,2% pour les diplômés (19,2% pour les titulaires d'un master), contre 6,1% en moyenne pour cette classe d'âge. Seuls 8,3% des diplômés occupent un emploi correspondant réellement à leur niveau de qualification ; 53% des licenciés et 36% des titulaires d'un master sont surdiplômés par rapport au poste.
Dans les emplois peu qualifiés, c’est le manque de formation technique qui freine l'embauche des jeunes : selon l'enquête Banque mondiale sur les entreprises (2022), 17,8% des entreprises de services classiques et 14% des entreprises manufacturières « intermédiaires » le citent comme obstacle majeur. En Inde, dans le secteur manufacturier, 32,9% des postes seraient occupés par des travailleurs sous-qualifiés selon l'OIT, contre 28,8% en Indonésie et seulement 16,5% au Vietnam.
Un frein direct à la montée en gamme industrielle
Une enquête du Ministry of Skill Development & Entrepreneurship portant sur sept secteurs – l’automobile, le textile, l’agriculture, l’élevage, l’informatique, le commerce, les énergies vertes – montre que la formation évolue moins vite que les besoins de l’industrie. Cela oblige les entreprises à former elles-mêmes une part importante des jeunes diplômés avant qu'ils ne soient opérationnels. Selon le rapport Telecom Talent in 5G Era du Telecom Sector Skill Council , seuls 40% des diplômés en informatique et télécommunications seraient réellement employables directement.
Ce déficit de compétences limite, en particulier, la montée en gamme des rares secteurs manufacturiers porteurs identifiés plus haut (automobile, électronique, chimie). Leur trajectoire de croissance dépend d'une montée en gamme technologique — véhicules électriques, semi-conducteurs, chimie de spécialité — et donc de compétences moyennes à hautes qui font aujourd'hui défaut. Si l'offre de formation ne suit pas, l'élasticité-emploi et la croissance de ces secteurs plafonneront, ou se dégraderont, fragilisant le seul relais de créations d'emplois de qualité identifié à ce stade — et donc, in fine , la capacité de l'économie indienne à élargir sa classe moyenne.
Ces contraintes qui pèsent sur le développement industriel du pays limitent son attractivité pour les investisseurs étrangers, en dépit de sa taille. Le stock d’investissements étrangers en Inde s’élevait à USD 560 mds au T2 2026, soit seulement 15% du PIB (contre 20% en Chine, plus de 52% au Vietnam et autour de 67% du PIB en Thaïlande et en Malaisie).
L’intelligence artificielle : un nouveau risque qui pèse sur les créations d’emplois L'intelligence artificielle (IA) pourrait aussi contraindre les créations d’emplois les plus rémunérateurs dans les services. Son déploiement constitue en effet une menace significative pour l'emploi en Inde, en particulier dans les services les mieux rémunérés — ceux-là mêmes qui auraient pu le plus contribuer à élargir la classe moyenne consommatrice indienne.
L'agriculture (41,5% des actifs), la construction (12%) et le commerce/transport (18%) restent largement à l'abri d'une substitution directe des salariés par l'IA, ce qui limite l'ampleur macroéconomique globale du choc à venir. Les services dans lesquels les emplois sont les mieux rémunérés — informatique (IT), finance et assurance — ne représentent que 1,3% et 1,2% de l'emploi total, mais ils sont ceux menacés par l'automatisation. Dans les entreprises de services IT, l'adoption de l'IA devrait réduire les besoins dans les fonctions d'entrée de gamme (contrôle qualité, tests, support), mais renforcer ceux liés à la conception et à la supervision des outils. À ce jour, les données sectorielles montrent un net ralentissement des créations d’emplois dans l’IT mais pas de contraction généralisée. Une étude de l’Indian Council for Research on International Economic Relations (ICRIER) sur le secteur de l’informatique confirme une baisse des créations pour les fonctions routinières et d'entrée de gamme.
Si de nouveaux métiers émergent (opérateurs de centres de données, ingénieurs AI DevOps qui font le lien entre les équipes de développement logiciel et les équipes d’exploitation des systèmes, spécialistes de l'IA éthique), les créations d’emplois correspondantes sont très inférieures aux effectifs menacés. En outre, les exigences de compétences de ces nouveaux postes sont plus élevées que celles du vivier de diplômés actuel.
Les réformes vont dans la bonne direction mais restent insuffisantes Depuis 2019, le gouvernement Modi a multiplié les mesures pour développer l’industrie, attirer les investissements directs étrangers et s’intégrer dans le commerce mondial (après des décennies de stratégie protectionniste).
Les dispositifs de subventions aux entreprises (Production Linked Incentive ) ont permis de soutenir le développement des secteurs les plus porteurs pour le marché de l’emploi (électrique, électronique, chimie, automobile). De même, la réforme du marché du travail (entrée en vigueur fin 2025) pourrait alléger les contraintes à l’expansion des entreprises et à la création d’emplois formels. Mais son effet réel dépendra de son adoption par les États fédérés, qui conservent une large autonomie en matière de droit du travail, et de sa mise en œuvre effective sur le terrain. L'accord de libre-échange signé entre l'Inde et l'Union européenne fin janvier 2026 (dont l’entrée en vigueur est attendue au mieux en 2027) devrait corriger le désavantage tarifaire dont souffrent les industries à forte intensité de main-d'œuvre : l'UE s'engage à supprimer des droits de douane, qui sont compris aujourd'hui entre 4% et 12% sur le textile et l’habillement.
Aucune de ces mesures ne suffira toutefois à créer des emplois de qualité si le système éducatif ne répond pas aux besoins des entreprises indiennes. L’Inde doit donc impérativement continuer d’améliorer son environnement des affaires et, plus encore, réformer son système éducatif pour favoriser les créations d’emplois dans des secteurs à forte valeur ajoutée et rémunérateurs. Sans mesures concrètes, la « fenêtre démographique », qui doit rester favorable encore 15 à 25 ans, pourrait se refermer sans que l’Inde ait pu bâtir une solide base industrielle et une large classe moyenne.
***** Bien que très dynamique, la croissance économique en Inde ne s’est pas traduite par le développement de la classe moyenne. Le vrai risque à moyen terme est l’émergence d’une classe moyenne « néo-précaire », nombreuse en apparence mais sans les fondations nécessaires au développement d’une économie à hauts revenus (des ménages bénéficiant d’un emploi stable, d’une capacité d’épargne et d’une protection sociale). Les créations d’emplois formels et de qualité sont actuellement insuffisantes pour accompagner l’expansion de l’industrie et sa montée en gamme. Le développement de certaines activités de niche, bien que prometteur, reste très limité et est loin de profiter à l’ensemble de la population. Enfin, le développement de l’IA constitue davantage un risque qu’une réelle opportunité de développement pour le pays. L’Inde ne dispose ni des infrastructures, ni du système éducatif permettant un déploiement de l’IA bénéfique à son économie et à son marché de l’emploi.