Claire d’Izarny-Gargas : Bonjour à tous. Bienvenue dans ce nouveau numéro d’En Eco Dans Le Texte consacré à l’essor de l’IA et au choc énergétique dans les économies émergentes. Le printemps 2026 a été marqué par une montée des risques : guerre en Iran, fermeture du détroit d’Ormuz et flambée des prix de l'énergie. Pourtant, contre toute attente, les économies émergentes ont très bien résisté au choc.
Pour comprendre cette résilience, j’accueille aujourd’hui Lucas Plé et Hélène Drouot, tous deux économistes au sein de l’équipe Économies Émergentes des Études Économiques de BNP Paribas. Bonjour à vous deux.
Lucas Plé : Bonjour.
Hélène Drouot : Bonjour Claire.
Claire d’Izarny-Gargas : Lucas, commençons par une vue d'ensemble. D’abord, quelque chose de surprenant. Dans ce contexte de tensions géopolitiques qui provoquent une hausse marquée des prix de l’énergie, vous maintenez cependant, des prévisions de croissance plutôt solides pour les pays émergents en 2026 ?
Lucas Plé : Tout à fait. Dans notre scénario central, nous prévoyons une croissance moyenne de près de 4% sur l'ensemble de l'année 2026, après 4,5% en 2025. Certes, c'est un ralentissement, mais il reste modéré, notamment car le choc a été absorbé grâce à des amortisseurs macroéconomiques plus solides qu’en 2022.
Claire d’Izarny-Gargas : Avant d'entrer dans le détail des moteurs de cette croissance, penchons-nous sur ce qui aurait pu être un frein majeur : la crise de l'énergie et ses conséquences inflationnistes.
Claire d’Izarny-Gargas : Hélène, c’est le point qui surprend beaucoup d’observateurs. Le prix du baril de Brent a bondi de 25% entre février et août. Pourquoi n'avons-nous pas assisté à une explosion de l'inflation ?
Hélène Drouot : Plusieurs facteurs entrent en jeu. D'abord, dès la fin avril, les cours du pétrole ont reflué une première fois avec les perspectives de réouverture du détroit d’Ormuz. Ils ont rebondi depuis juillet à cause de la persistance des tensions malgré un accord de cessez-le-feu, mais ils n’ont pas retrouvé leur niveau observé entre mars et mai. De plus, jusqu’à présent, la hausse des prix s’est assez peu diffusée aux cours mondiaux des produits alimentaires. Or, l'alimentation représente en moyenne 30% du panier de consommation des émergents, contre moins de 15% pour l'énergie. L'inflation médiane n'est donc passée que de 3,2% en glissement annuel en février à 4,3% en juin. Elle a même ralenti à 3.9% en juillet.
Claire d’Izarny-Gargas : Lucas, vous soulignez aussi le rôle des réformes structurelles qui ont permis, dans certains cas, une meilleure maîtrise des déséquilibres extérieurs comparé à 2022. C’est notamment le cas de l’Égypte ?
Lucas Plé : Absolument. L’Égypte a abordé la crise avec une crédibilité accrue grâce à des réformes d’assainissement budgétaire et une plus grande flexibilité du taux de change. Cela lui a permis de mieux absorber le choc sur la liquidité en devises. Par ailleurs, le rebond de l’activité s’est maintenu, et la croissance restera supérieure à 4% pour l’année budgétaire 2026
Claire d’Izarny-Gargas : Si les économies émergentes ont pu surmonter le choc énergétique, c'est aussi parce qu'un nouveau moteur de croissance a pris le relais pour soutenir l'activité : l'intelligence artificielle.
Claire d’Izarny-Gargas : Lucas, vous dites que l’essor de l'IA constitue un "choc de croissance positif" qui compense l'effet négatif de la hausse des prix de l'énergie.
Lucas Plé : En effet, dans les pays émergents, une grande partie de la croissance en 2026 a été tirée jusqu’ici par une forte expansion de l’IA. La demande mondiale de puces, de centres de données et de biens électroniques liés à l’IA a permis de soutenir la croissance de nombreux pays exportateurs, surtout en Asie.
Claire d’Izarny-Gargas : Hélène, la Corée du Sud est l'exemple le plus frappant de cette dynamique…
Hélène Drouot : Oui, le pays est parmi les mieux positionnés pour bénéficier de ce choc positif de croissance. Ses exportations de semi-conducteurs ont plus que triplé sur un an en juin, portées par les puces indispensables à l’IA. La Corée a même dégagé un excédent courant record au premier trimestre, estimé à près de 15% du PIB. Le pays mise désormais sur un écosystème IA intégré — notamment avec des centres de données, de la robotique, et des matériaux avancés — pour renforcer sa position.
Lucas Plé : Précisons aussi que l'IA peut agir comme un relais de croissance industrielle là où la demande intérieure est faible. En Chine, le secteur lié à l'IA représente déjà 22% du total des exportations, ce qui a soutenu l'activité manufacturière malgré la hausse du coût de l'énergie.
Claire d’Izarny-Gargas : L’IA permet donc de tirer vers le haut la croissance de plusieurs économies émergentes, mais qu’en est-il de leurs comptes extérieurs ? Comment l’IA parvient-elle à compenser la hausse des prix de l’énergie dans la balance commerciale ?
Claire d’Izarny-Gargas : Lucas, comment expliquer cette compensation ?
Lucas Plé : Le premier mécanisme est celui de la valeur des exportations. Les prix des biens liés à l’IA atteignent des sommets. En Corée du Sud, par exemple, le prix moyen des semi-conducteurs exportés a plus que doublé en un an. Cela génère des revenus en devises qui couvrent largement le surcoût de la facture énergétique. Taïwan et la Corée ont ainsi vu la valeur de leurs exportations bondir de 47% au premier semestre 2026.
Hélène Drouot : Oui, et c’est le cas également des prix des matériaux critiques. Le boom de l'IA nécessite des métaux comme le cuivre, dont le prix a augmenté de 42% en un an. Cela a permis à certains pays d'Amérique latine de compenser la hausse de leurs importations d'hydrocarbures, comme au Chili.
Claire d’Izarny-Gargas : Cependant, cette dépendance accrue à la technologie nous amène justement à une question cruciale : que se passerait-il si ce moteur, qui est aujourd’hui en pleine expansion, venait soudainement à caler ?
Claire d’Izarny-Gargas : Lucas, vous identifiez un risque majeur pour la croissance : celui d'un retournement du cycle technologique. Que craignez-vous exactement ?
Lucas Plé : Le risque est celui d'un ralentissement brutal des investissements dans les centres de données et les infrastructures numériques. Compte tenu de la concentration actuelle de la croissance mondiale autour de la tech, un tel retournement toucherait directement l’économie réelle.
Claire d’Izarny-Gargas : Hélène, quels sont les pays d'Asie les plus exposés à ce risque technologique ?
Hélène Drouot : Les économies industrialisées sont en première ligne. Taïwan et la Corée du Sud sont les plus vulnérables en raison de l’importance du secteur tech comme moteur de croissance. À Taïwan, les exportations nettes liées à la tech ont contribué à hauteur de 10 points de pourcentage à la croissance du PIB au premier trimestre. En Corée, la polarisation entre les secteurs technologiques et le reste de l'économie incite déjà à la prudence.
Lucas Plé : La Chine est également très exposée. Sa production de biens liés à l’IA est largement destinée à l’exportation. Un retournement du secteur de l’IA impacterait donc négativement ses performances exportatrices, ainsi que sa croissance, qui est davantage soutenue par le secteur exportateur que par la demande intérieure, puisque celle-ci est restée atone jusqu’ici. Mais au-delà de la Chine, d’autres pays comme le Vietnam, la Malaisie et la Thaïlande profitent actuellement de l’essor de l’IA, et un ralentissement de la demande mondiale affecterait leur croissance économique.
Claire d’Izarny-Gargas : Hélène, vous observez que l'essor du commerce de biens liés à l'IA peut accentuer certaines vulnérabilités ?
Hélène Drouot : Tout à fait. En Thaïlande comme au Vietnam, le solde de la balance commerciale est passé d'un excédent en 2025 à un déficit au premier semestre 2026. Etant spécialisés dans l'assemblage et le packaging, ces pays-là subissent la hausse du coût de l'énergie et des intrants électroniques sans capter la même valeur ajoutée que leurs voisins du Nord, qui sont plus en amont dans les chaines de valeur de l’IA.
Claire d’Izarny-Gargas : Pour conclure, la résilience est le maître-mot du dernier semestre, mais elle repose sur un équilibre entre opportunités technologiques et défis énergétiques.
Claire d’Izarny-Gargas : Nous arrivons à la fin de ce podcast dans lequel nous avons vu que les pays émergents naviguent actuellement entre un choc énergétique et une révolution technologique. La situation n’est pas sans risques pour certains d’entre eux.
Hélène Drouot : Oui, la résilience des économies émergentes n’est pas homogène. Les pays qui disposent d'un atout stratégique dans l'IA ou les minerais critiques s'en sortent le mieux. Mais ça ne veut pas dire pour autant que ces pays sont sans risque : le Chili, le Mexique, le Pérou et même la Corée doivent notamment surveiller leurs finances publiques.
Lucas Plé : Oui, et il existe encore d’autres cas de figure. La situation des économies du Moyen-Orient reste très particulière : jusqu’ici, la région a fait preuve de résilience, mais certains pays de la région s’en sortent mieux que d’autres : c’est le cas de l’Arabie Saoudite, qui a réorienté 70% de ses exportations via la mer Rouge pour contourner le blocage d’Ormuz. Mais il reste beaucoup d’incertitudes, à court terme déjà, tant que le cessez-le-feu n’est pas pleinement respecté, mais aussi à moyen-terme, puisque ce conflit révèle que le modèle de développement économique des pays du Golfe est fragile et qu’il devra être ajusté à une nouvelle donne géopolitique.
Claire d’Izarny-Gargas : Merci à tous les deux pour vos éclairages.
Lucas Plé & Hélène Drouot : Merci Claire.
Claire d’Izarny-Gargas : Vous retrouverez l'intégralité de nos analyses sur notre site internet, dans notre dernier numéro d’EcoPerspectives économies émergentes du mois de juillet, qui contient des notes détaillées sur la Chine, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, le Mexique, la Colombie, la Pologne, la Roumanie, la Turquie, l’Arabie Saoudite, et l’Égypte.
Merci de nous avoir suivis, et à bientôt pour un nouvel épisode d’En Eco Dans Le Texte
EcoPerspectives — Économies Émergentes | 3e trimestre 2026, au 13 juillet 2026 – Etudes Economiques – BNP Paribas